Le 8 novembre, Donald Trump et sa femme Melania ont voté dans une école du quartier East Side.

Les 24 heures qui ont changé l'Amérique

Il y a un an, le 8 novembre 2016, Donald Trump était élu président des États-Unis. À la surprise quasi générale. D’heure en heure, voici le récit de la journée qui a ébranlé l’Amérique.

0h35 | «Notre jour de la riposte»

À Grand Rapids, au cœur du Michigan, Donald Trump prononce son dernier discours. «Aujourd’hui, c’est le jour de la riposte, rugit-il. La classe ouvrière va enfin rendre les coups.» L’événement a été improvisé au dernier moment. Juste pour terminer la campagne APRÈS celle d’Hillary Clinton. Faute de temps, on laisse tomber les effets spéciaux. Pour une fois, l’orateur ne surgit pas au milieu d’un épais nuage de gaz carbonique, capable d’étouffer un troupeau de buffles. 

2h | Lady Gaga à la rescousse

Dans l’avion qui ramène l’équipe d’Hillary Clinton à New York, tout le monde déborde de confiance. La campagne vient de se terminer en apothéose, en Caroline du Nord. Lady Gaga et Jon Bon Jovi ont même improvisé un duo. Dans l’euphorie, on décide de relever le «défi du mannequin», qui consiste à demeurer immobile, le temps de réaliser un court film. Chacun prend la pause. Bon Jovi chante la sérénade à Hillary. Des membres de l’équipe se font un high five.

Avec le recul, on dirait les habitants de Pompéi juste avant l’éruption du Vésuve.

5h | 597 jours plus tard

Les premiers bureaux de vote ouvrent dans le Vermont. Après 597 jours, la campagne présidentielle est terminée. «Les Américains ont l’impression qu’elle dure depuis qu’Hannibal a traversé les Alpes avec ses éléphants», écrit une journaliste du New York Times.

7h | Le jour se lève

Le soleil brille sur la ville de New York, qui se retrouve dans l’œil du cyclone électoral. Les deux candidats ont établi leurs quartiers généraux sur la 5e Avenue, à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. Ils tiendront aussi leur soirée électorale en plein cœur de Manhattan. 

Le choix des salles en dit long sur le degré de confiance de chacun. Donald Trump joue de prudence, en choisissant la «modeste» salle de bal d’un Hilton. À l’opposé, les démocrates optent pour le Jacob Javits center. L’énorme complexe de verre a été réservé jusqu’à 2h30 du matin. Rien n’est prévu après 23h. À quoi bon, puisqu’à cette heure, Hillary Clinton livrera son discours de la victoire? 

8h | La nuit a été courte

Hillary Clinton vote près de sa résidence de Chappaqua, en périphérie de New York. «C’est un geste qui me remplit d’humilité», dit-elle pour la forme. Mais la candidate est ailleurs. Elle se voit déjà la Maison-Blanche. 

La veille, son chef sondeur lui a garanti cinq points d’avance. Tous les grands médias prédisent son triomphe. Sûre de la victoire, Madame a même fait l’acquisition d’une maison du voisinage, pour loger sa garde rapprochée, lorsqu’elle séjournera à New York.

Hillary Clinton arrivant dans un bureau de Chappaqua, en périphérie de New York.

8h03 | «Finalement, je voterai Trump»

L’heure de pointe n’est pas terminée, mais autour de la Trump Tower, sur la 5e Avenue, l’ambiance ressemble à celle d’un jardin zoologique, dans lequel les pensionnaires circulent librement. Bien malin qui pourrait départager les journalistes, les manifestants, les touristes et les fous furieux. On sait seulement que tout en haut de la tour, Donald Trump accorde une entrevue en direct à la chaîne Fox News. «Finalement, j’ai décidé de voter pour Trump», plaisante-t-il. Le ton devient plus sombre, lorsqu’il évoque sa défaite possible. «Si je perds, il s’agira d’un terrible gaspillage de temps, d’énergie et d’argent. J’ai mis 100  millions dans cette campagne, vous savez.»

11h | «Emprisonnez-la!»

Donald Trump vote dans une école du quartier East Side. La foule l’accueille par des huées. Juste avant son arrivée, deux femmes ont soulevé leur chandail en criant : «Agrippe ton vote», en référence à un vidéo dans lequel Trump se vantait «d’agripper les femmes par les organes génitaux». À la fin, le candidat croise quelques partisans. «Emprisonnez-la», hurle l’un d’eux, en reprenant un slogan de la campagne, destinée à Hillary Clinton.

Donald Trump lui envoie la main, d’un signe entendu.

16h | «Je suis désolée, Papa»

Les chiffres des premiers sondages réalisés à la sortie des urnes commencent à filtrer sur le Web. Ils favorisent Hillary Clinton. Ivanka Trump sent le besoin de téléphoner à son père, pour le consoler : «Je suis désolée, Papa. Ça s’annonce mal.»I 

19h22 | «Il nous faudrait un miracle»

Un conseiller anonyme de Donald Trump confie à la chaîne CNN : «Il nous faudra un miracle pour gagner.» Sur les réseaux sociaux, la phrase se répand comme une trainée de poudre. Au Javits Center, où se déroule la soirée électorale des démocrates, la foule exulte. Beaucoup de partisans portent des t-shirts «Madame la présidente». Seule ombre au tableau : les organisateurs ont annulé un énorme feu d’artifice sur le fleuve Hudson, à cause d’une fuite dans les médias. Sur le coup, ils ne voulaient pas avoir l’air arrogant. Parions qu’ils regrettent déjà cette précaution inutile.

19h35 | «Ça va être gênant»

Les premiers résultats commencent à être diffusés. Même Donald Trump se résigne à la défaite. Plus tard, il dira : «Quand les bureaux de vote ont commencé à fermer […] je me disais à moi-même : “Oh, ça va être gênant”. Et j’essayais de m’imaginer ce que j’allais faire.»II

19h45 | «Va te faire foutre»

Dans le quartier général démocrate, le téléphone sonne. C’est un vieux routier des chiffres de la Floride. Un vétéran des campagnes de Barack Obama. Il a consulté les résultats détaillés. Il s’inquiète. Les secteurs blancs et républicains votent d’une manière beaucoup plus massive qu’à l’habitude. Mais l’entourage de Hillary ne veut rien entendre. L’équipe achève le discours de la victoire. «Va te faire foutre», lui lance un responsable de la campagne, en raccrochant.III

20h30 | Dodo, l’enfant do

La soirée est encore jeune, mais pour les démocrates, les choses ne se passent pas comme prévu. Ne sachant trop comment réagir, la candidate Clinton choisit de faire une… sieste. «Avec un peu de chance, le portrait allait s’être amélioré quand je me réveillerais, raconte-t-elle. Il est vrai que Madame a besoin de repos. Elle a prévu une réunion de son comité de transition dès le lendemain matin!IV

21h05 | Tout bascule

Dans la Trump Tower, on commence à croire aux miracles. Donald Trump vient de prendre l’avance en Floride. Les résultats confirment le mouvement de l’électorat enregistré par les sondeurs républicains, en fin de campagne. À partir du moment où le directeur du FBI, James Comey, a décidé de rouvrir l’enquête sur les courriels privés d’Hillary Clinton. Sauf que personne n’osait y croire! 

Quelques jours auparavant, les sondeurs n’ont pas osé divulguer leurs chiffres qui prédisaient une victoire de Donald Trump en Pennsylvanie et au Michigan. Ils les jugeaient trop optimistes! 

22h | S.O.S. fantôme

À la soirée électorale démocrate, on essaye de camoufler le désastre. Sur les écrans géants, on rediffuse en boucle les publicités électorales de la campagne Clinton. Quelques braves prennent la parole. Le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, déclare que l’esprit de son défunt père flotte dans la salle. Il invite même la foule à le toucher avec lui. «Tu devrais téléphoner à S.O.S. Fantômes, ça presse», lui lance un partisan dépité.

22h58 | «Florida! Florida! Florida!»

Donald Trump est déclaré vainqueur en Floride. Son triomphe se concrétise. La surprise est totale. Même dans son propre camp. Dans son livre Unbelievable, la journaliste de NBC News Katy Tur révèle que l’équipe Trump a passé beaucoup plus de temps à préparer son discours de la défaite que celui de la victoire. Du coup, il faut rédiger le discours du vainqueur. À toute vitesse. De son côté, le futur président essaye encore de réaliser ce qui lui arrive. «[…] Ce n’est pas Neil Armstrong, mais [on dirait] un homme qui s’en va sur la Lune», écrit Tur.V

Donald Trump, au lendemain de sa victoire.

1h45 | «Retournez à la maison»

En état de choc, Hillary Clinton ne va pas concéder la victoire au Jacob Javits Center. C’est John Podesta, le directeur de campagne, qui s’adresse aux militants déconfits. «Le décompte des votes se poursuit. […] Tout le monde devrait s’en retourner à la maison. Nous en aurons plus à dire demain.» 

Partout, on voit des gens assis par terre. Incapables de se relever. Comme frappés par la foudre. Quand tout le monde a le dos tourné, des bénévoles emportent discrètement les caisses de mousseux et les boites de confettis.

Une électrice démocrate déconfite après la défaite d'Hillary Clinton

2h29 | «Leur monde s’écroule»

C’est officiel. Donald Trump est déclaré vainqueur de l’élection. Autour de la Trump Tower, des centaines de manifestants hurlent déjà leur colère. Ailleurs, les rues sont particulièrement silencieuses. Sur Times Square, des centaines de personnes regardent les écrans géants en silence, la bouche ouverte, comme des poissons sortis de l’eau. Commentant ces images, depuis la France, une stratège du Front national aura un commentaire sans appel : «Leur monde s’écroule. Le nôtre se construit.»

2h30 | «Félicitations, Donald»

Hillary Clinton se résigne à téléphoner à Donald Trump. «Ce fut l’un des moments les plus bizarres de ma vie, expliquera-t-elle. J’ai félicité Donald Trump [...]. Il m’a glissé des compliments à propos de ma famille et de la campagne. […] Tout cela semble enveloppé de brouillard. Je n’en suis plus sûre. C’était à la fois ordinaire et parfaitement bizarre. Comme lorsque vous téléphonez au voisin pour dire que vous n’irez pas à son barbecue.»VI

2h48 | «USA», «USA», «USA»

Donald Trump prend parole devant ses partisans en délire, sur la scène du Hilton. «USA», «USA», «USA», scande la foule. Visiblement ébranlé, le nouveau président n’est pas aussi frondeur qu’à l’habitude. Il a même quelques bons mots pour son adversaire Clinton. Le ton se veut rassurant. Et pour cause. À l’annonce de son élection, on a même assisté à un début de panique sur les marchés boursiers asiatiques. Mais à la fin, le message est clair. Une nouvelle ère commence.

I. Extrait d’un discours prononcé à West Allis, en banlieue de Milwaukee, dans le Wisconsin, le 13 décembre 2016.

II. Idem.

III. Jonathan Alle & Amie Parnes, Shattered : Inside Hillary Clinton’s Doomed Campaign, Crown, 2017.

IV. CBSnews.com, With Supporters shell-shocked, Clinton privately concedes in phone call to Trump, 8 novembre, 2016.

V. Katy Tur, Unbelievable : My Front-Row Seat to the Craziest Campaign in American History, HarperCollins, 2017.

VI. Hillary Clinton, Ça s’est passé comme ça, Fayard, 2017.