L’embonpoint financier

«Plusieurs ménages devront songer à suivre un régime minceur afin de diminuer leur taux de cholestérol financier au cours des prochaines années», s’ils ne veulent pas se retrouver dans le pétrin, préviennent des syndics.

L’année 2018 est aujourd’hui terminée. L’heure est au bilan. Et lorsqu’on consulte les statistiques, l’endettement demeure une problématique. Rien de rassurant lorsqu’on sait que la Banque du Canada prévoit augmenter de nouveau son taux directeur (1,75 %).

Selon des estimations du syndic Jean Fortin & Associés, pour une demeure avec une hypothèque d’environ 300 000 $, une hausse d’un point de pourcentage du taux d’intérêt représenterait une augmentation mensuelle de la facture de 170 $. Sur vingt ans, cela signifie 40 800 $ de moins dans les poches des propriétaires.

«On ne le voit pas encore, mais l’impact va finir par se faire ressentir davantage dans les budgets. Environ 10 % des propriétaires sont actuellement à risque, principalement les nouveaux acheteurs et ceux qui viennent de refinancer au maximum leur maison», prévient Pierre Fortin, patron du syndic Jean Fortin & Associés.

Signe que l’endettement est toujours présent, entre 2014 et 2018, dans la grande région de Québec, selon des données fournies par GDL Crédit Ressource Québec, le nombre de reprises de propriétés et d’entreprises a presque doublé. Et le nombre de mauvais payeurs est en croissance depuis 2013.

Au total, l’an dernier, 213 propriétaires de la région — Lévis, Québec, Portneuf, Côte-de-Beaupré et Charlevoix — ont dû abandonner leur résidence par voie d’un jugement de délaissement ou de façon volontaire. En 2017, ils étaient 212, comparativement à 111 en 2014.

Pour la Ville de Québec, les 12 derniers mois s’avèrent une nouvelle marque, bien que ce chiffre est à prendre avec des pincettes vis-à-vis l’ensemble de la population. 

En 2018, 108 mauvais payeurs ont été contraints de remettre les clés de leur demeure à leur institution financière, comparativement à 103 en 2017 et 91 en 2016.

Lorsqu’on consulte la quantité de dossiers d’insolvabilité traitée dans la Capitale-Nationale sur le site de Statistique Canada, on constate aussi une augmentation (4 %). Par contre, le nombre de faillites a chuté de 3,2 % entre septembre 2017 et 2018, mais le nombre de propositions aux créanciers a bondi de 

14,6 %, passant de 1360 à 1558.

Les données pour l’ensemble de 2018 ne sont pas encore disponibles.

«Un bon signe, c’est le fait qu’environ un dossier sur deux est aujourd’hui une offre de règlement aux créanciers», note au Soleil M. Fortin. «C’est une situation positive. La personne a les moyens pour faire une offre. Elle pourra régler une partie de sa dette», poursuit-il.

Ce dernier s’inquiète tout de même par l’importante augmentation du nombre de saisies de propriétés dans la région de Québec depuis trois ans, surtout que le marché de l’emploi se porte bien avec un taux de chômage de 3,8 %, l’un des plus bas au pays. 

Il craint que cette donnée continue d’augmenter, entre autres, en raison de la hausse des taux d’intérêt et de la facilité de l’accès au financement, et ce, même après une faillite ou une proposition. C’est pourquoi il invite les ménages à faire preuve de prudence. 

D’une paie à l’autre

En septembre, l’Association canadienne de la paie affirmait que 31 % des Québécois vivaient d’un chèque de paie à l’autre et que 17 % des salariés ne seraient pas en mesure de dénicher 2000 $ pour parer à une urgence.

Une situation préoccupante, concède le responsable du syndic qui rappelle qu’aujourd’hui il est plus difficile de vendre sa maison ou son condo rapidement lorsqu’un besoin d’argent se fait sentir. Pour information : le délai de vente moyen dans la capitale est de 142 jours pour l’unifamiliale et de 168 jours pour une copropriété.

Par ailleurs, «l’augmentation de la valeur des maisons n’est plus aussi prononcée depuis quelques années. Il faut faire attention, ce n’est plus toujours vrai qu’un propriétaire peut vendre à profit s’il est mal pris. Ce n’est plus le cas s’il a acheté dans les cinq dernières années», avance M. Fortin. «À une époque, lorsqu’ils voyaient trop gros ou lors de problèmes financiers, les gens étaient capables de mettre leur maison sur le marché et de faire de l’argent avec, car la valeur était en hausse de 7 % ou 8 % par année», poursuit-il.

Au cours de la dernière année, sans surprise, les mois les plus difficiles pour les mauvais payeurs ont été janvier et décembre.

Quant au préavis de délaissement (avis de 60 jours) pour la grande région de Québec, GDL Crédit Ressource Québec indique que 650 avis ont été envoyés par des institutions financières, soit 15 de moins qu’en 2017.

Toutefois, lorsqu’on compare le ratio entre les préavis et les délaissements, en 2018 une personne sur trois a perdu sa maison malgré ses efforts pour restructurer ses finances alors qu’on voyait une personne sur quatre en 2015. 

Plusieurs faillites

Du côté du syndic LeBlond et Associés, on constate depuis quelques années une croissance du nombre de consommateurs qui enregistrent plusieurs faillites ou qui déposent des propositions. Deux, trois et même quatre.

«Les gens qui font deux faillites représentent aujourd’hui entre 35 % et 40 % des dossiers traités. Il s’agit principalement de travailleurs autonomes», avance le président, Stéphane LeBlond.

Ce dernier déplore le fait que malgré les signes de fumée à l’horizon, les gens continuent de s’acheter des maisons qui dépassent leur capacité financière. Et que les banques donnent leur feu vert.

«Ce n’est pas parce que tu peux faire des paiements sur une maison de 350 000 $ que tu peux acheter cette propriété. Il faut être prudent, car il y a plusieurs variables», dit M. LeBlond.

«On remarque toutefois que les gens consultent plus tôt lorsqu’ils ont des problèmes financiers. Cela permet d’avoir plus d’options. Il y a trois ou quatre ans, les gens venaient nous voir et le cadavre était déjà froid depuis un bon moment. La seule solution était la faillite», poursuit-il avec humour. 

Le syndic LeBlond et Associés déplore aussi le fait qu’il est possible aujourd’hui de financer une voiture sur près d’une décennie. 

«On voit du 7 ans, du 8 ans et même du 9 ans. Une voiture n’est pas fabriquée pour nécessairement rouler 9 ans. Cela crée un endettement si la personne doit se procurer un autre véhicule».

Le président rappelle qu’aujourd’hui, ce sont les personnes âgées qui sont les plus vulnérables financièrement. Près d’un dossier d’insolvabilité sur huit vise une personne de 65 ans et plus. 

«Souvent, on voit des gens qui ont été fraudés par des proches. Ils sont sous l’emprise d’une autre personne. Cette dernière remplit les cartes de crédit», raconte M. LeBlond, avouant avoir géré des cas similaires.

Pour les amateurs de chiffres, le nombre de préavis pour la province a été de 7337 en 2018, selon des données fournies par la firme JLR Solutions foncières, comparativement à 7952 l’an dernier.

Quant aux saisies de maisons, 2064 propriétaires à travers le Québec ont perdu leur toit, en 2018. Il s’agit d’une diminution de 476. 

Le ratio d’endettement des Canadiens a atteint 177,5 % en décembre dernier.