Les deux artistes nous avaient donné rendez-vous au Café de la poste, avenue Royale, au cœur du quartier où évolue Darlène, le personnage d’un roman et d’un album à paraître le 2 février.

L’émancipation de Darlène

Il fait de la musique depuis un moment, elle se commet avec un premier roman. Amoureux dans la vie, voilà qu’Hubert Lenoir et Noémie D. Leclerc deviennent complices dans les arts en lançant Darlène, un projet multidisciplinaire où le thème de l’émancipation se décline dans un roman, sur un album et éventuellement dans un film.

Hubert Chiasson (de son vrai nom) et Noémie D. Leclerc nous ont donné rendez-vous au Café de la poste, avenue Royale, à deux pas des maisons où ils ont respectivement grandi. Et en plein cœur du quartier où évolue Darlène, le personnage central d’un roman et d’un album à paraître le 2 février. Comme ceux qui lui prêtent vie sur papier et en musique, elle a la jeune vingtaine, elle a poussé dans le secteur Montmorency et elle a soif d’autre chose…

«Grandir ici, en banlieue de Québec, ça donne parfois l’impression d’être pris dans des rails qui t’amènent vers quelque chose», évoque Hubert, qu’on a d’abord connu au sein de la formation The Seasons. «C’est un appel aux jeunes de notre génération de sortir de ces rails, de sortir du moule, reprend-il. C’est de te permettre d’être qui tu veux. Des fois, on entend des phrases comme : “il ne faut pas oublier ses racines” et tout. Moi, je pense qu’on a le droit d’être qui on veut. C’est un peu ça qu’on veut dire avec ce projet.»

Dans le roman truffé de références signé par Noémie, Darlène erre dans son quartier (elle commande d’ailleurs un latté au Café de la poste…), sans trop savoir ce qu’elle fera de sa vie. Entre les soupers familiaux du dimanche qui tournent souvent à la chicane, elle s’évade en s’offrant à toute heure des déjeuners — son repas préféré — chez Normandin. Dans l’hôtel adjacent, elle fera la rencontre d’Ashton, un Américain qui pourrait bien être son âme sœur… Et qui est débarqué à Québec spécifiquement pour en finir en se jetant dans la chute Montmorency.

QUEBEC - Hubert Chiasson et Noemie Leclerc - 25/0 018 - le 24 janvier 2018 - Photo Le Soleil, Yan Doublet

Dans l’album concocté en parallèle par Hubert, les vertiges vécus par les personnages s’expriment dans des chansons pop et des pièces instrumentales trempées dans de multiples influences (rock, prog, jazz, R&B). Encore ici, l’idée de se libérer du cadre teinte l’ensemble.

«Ça s’inscrit dans la lignée de faire une œuvre plus grande qu’un simple album ou un simple roman, avance Hubert. Et dans la musique, il y avait la volonté de faire un album qu’on ne peut pas décrire par un style en particulier. Je voulais qu’il y ait des surprises. Je trouve qu’on perd souvent ça dans la musique contemporaine.»

Recommencement
Les deux volets de Darlène, inspirés, semble-t-il, jusqu’à un certain point d’une histoire vraie, peuvent vivre d’eux-mêmes… Mais ils se répondent et se conjuguent indéniablement. Un moyen-métrage réalisé par Gabriel Lapointe viendra prochainement compléter le triptyque.


« Sans nécessairement oublier le passé, c’est bon de se défaire de certaines chaînes mentales »
Hubert Lenoir

«C’est une histoire de recommencement», décrit d’une part Noémie. «Pour nous, ce projet-là parle d’émancipation, reprend Hubert. C’est de vouloir aller de l’avant. Sans nécessairement oublier le passé, c’est bon de se défaire de certaines chaînes mentales.»

Son récit «symbolique» en appelle selon le couple à la liberté créative et aussi à une forme d’engagement de sa génération. «Quand j’étais jeune, je me cherchais une cause, raconte Noémie. Je voulais me battre. Je ne sais pas contre qui ou contre quoi, mais je voulais sortir dans les rues, être fâchée. Je voulais péter des gueules. C’est plate qu’on n’ait plus de causes et qu’on ne se rejoigne plus nulle part. Je vois mon petit frère, je vois tout le monde la nuit sur Saint-Joseph et j’ai juste envie qu’on tripe tout le monde ensemble et qu’on ait une direction. Je pense que c’est un peu par l’art que ça passe…»

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UNE PREMIÈRE EN FRANÇAIS

Hubert Chiasson (qui adopte le nom de Lenoir dans son projet solo), chante en anglais au sein du groupe The Seasons et en français pour le projet Darlène. Pour lui, il n’y a pas vraiment de différence entre les deux langues.

Au sein du groupe The Seasons, c’est en anglais que Hubert Chiasson (qui adopte le nom de Lenoir dans son projet solo) décline ses chansons. Avec Darlène, il grave pour la première fois sur disque des compositions en français. 

«J’avais déjà écrit en français, mais il n’y a rien qui avait été publié, précise-t-il. Pour moi, il n’y a pas vraiment de différence entre les deux langues. J’essaie que ça ait l’air le moins possible d’une transition. C’est majoritairement en français, mais il y a aussi des pièces instrumentales et une chanson en anglais.»

L’auteur-compositeur-interprète de 23 ans raconte avoir volontairement ratissé large dans la création de cet album-concept afin de faire écho à l’histoire de Darlène, «une sorte de montagne russe d’émotions». 

«Je sentais que c’est ce que je devais faire. Je voulais donner au personnage le côté grandiose qu’il mérite», note celui qui a souhaité laisser dans ses nouvelles pièces une place de choix au saxophone, qu’il décrit comme son instrument préféré. «Pour moi, il est comme Darlène sur l’album. Il y a moi, mais elle est là aussi. C’est son instrument totem», image-t-il.

Hubert Lenoir présentera les morceaux de Darlène sur la scène du Dagobert le 15 mars. Une douce vengeance pour lui, nous confie-t-il. «Moi, quand j’allais là, je me faisais toujours écœurer, je me faisais traiter de fif et tout… C’est une revanche, pour un soir, de prendre possession du Dagobert. Ça va être selon mes règles!» blague-t-il.  

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UN COUP DE POUCE DE FRANÇOIS BLAIS

Rempli d’images et de références beauportoises, le roman de Noémie D. Leclerc se décline un peu comme une lettre d’amour parfois douce-amère à son quartier d’origine.

De son propre aveu, Noémie D. Leclerc ne se reconnaissait pas vraiment dans la littérature québécoise jusqu’à ce qu’elle lise Iphigénie en Haute-Ville de François Blais. Ç’a été le coup de foudre. Au moment de prendre la plume, une amie écrivaine l’a mise en contact avec le romancier, qui lui a un peu servi de mentor. «Je vais le remercier jusqu’au bout du monde!» lance la principale intéressée. 

Pendant la création de Darlène, les deux auteurs ont entretenu une correspondance élaborée. «On s’écrit de longs messages. Il a eu la gentillesse de relire mon manuscrit, de me donner des notes du début jusqu’à la fin. Je n’aurais jamais été capable d’écrire mon livre si ça n’avait pas été de lui. Juste de savoir qu’un écrivain aussi talentueux que lui a cru en toi, c’est le plus gros des compliments», raconte Noémie D. Leclerc, dont le roman, rempli d’images et de références beauportoises, se décline un peu comme une lettre d’amour parfois douce-amère à son quartier d’origine. 

«C’est le genre de choses que tu finis par ne plus voir, mais on est vraiment le reflet d’où on est né et d’où on a grandi. De se mentir là-dessus, c’est un peu de se perdre», résume la romancière de 21 ans, qui a versé dans Darlène des éléments de sa propre famille, de ses propres souvenirs. 

«C’est un choix et ce n’est pas un choix, croit-elle. Je n’aurais pas pu le placer ailleurs, je n’aurais pas pu l’écrire autrement. Et je n’écrirais pas un autre livre comme ça aujourd’hui. Il faudra que je vive encore 20 ans pour raconter encore les 20 dernières années de ma vie…» 

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