Les vents forts annoncés, plus de 100 km/h, qui ont précipité notre retraite ont entraîné une surprenante accumulation de neige au sol en plus de compliquer la navigation.

Le virus des monts Groulx

Les années passent, mais le virus des monts Groulx persiste. Une fois qu’on est contaminé par une visite, la question n’est pas de savoir si une rechute surviendra. Mais plutôt quand.

À croire qu’après une aventure dans cette oasis de toundra arctique à quatre heures de route au nord de Baie-Comeau, on n’en revient jamais complètement. Car bien après les derniers pas d’une randonnée, notre esprit vagabondera encore et toujours sur les plateaux de l’imposant massif montagneux.

Dix-neuf ans après mon dernier contact avec les Groulx, la rémission avait assez duré. À la mi-septembre, la planification terminée et les sacs à dos chargés, j’étais prêt pour cinq jours d’exploration en autonomie avec mon ami Patrice, un autre «malade» en rechute. Depuis quelques saisons déjà, nous étions conscients tous les deux que l’attente avait trop duré.

Mais il faut l’admettre, le massif qui porte le nom officiel de monts Uapishka n’est pas la porte à côté. Et c’est là le paradoxe des Groulx : assez loin et reculés pour en limiter l’accès, mais en même temps si près pour vivre un réel dépaysement en nature sauvage sur la toundra alpine, ici même au Québec.

Les Groulx sont spectaculaires et ils valent amplement le déplacement d’une dizaine d’heures derrière le volant à partir de Québec. Une fois sur la Côte-Nord, le plus délicat est de faire les quelque 335 km sur la route 389, partiellement asphaltée. La route isolée qui monte vers Fermont à partir de Baie-Comeau est réputée comme difficile, voire dangereuse. Mais avec un véhicule fiable et quelques précautions, il est tout de même possible de profiter du singulier voyage qui passe par Manic-5 avant de se rendre au pied des Groulx, pratiquement sur les berges de l’imposant réservoir Manicouagan.

Fin du sentier à proximité du plateau d'entrée qui mène aux sommets et vallons de toundra arctique des Groulx.
Progression sur le massif Provencher, en direction du lac Nomade. À l'horizon, le plateau d'entrée Sud des Groulx.

Une fois à destination, deux points d’entrée (sud et nord aux kilomètres 335 et 365) sont accessibles. De véritables passionnés de ce petit paradis à protéger y ont construit leur refuge et partagent volontiers leur amour pour les monts Uapishka. Au kilomètre 365, il y a notamment Guy Boudreau, qui administre entre autres la page Facebook Les amis des monts Groulx, de l’association du même nom. Un lien incontournable à consulter avant une visite.

Près de l’entrée sud, la Station Uapishka offre quant à elle hébergement et repas aux visiteurs. Véritable camp de base pour les aventuriers, l’endroit est accueillant et la sympathique équipe en place est une mine d’informations sur la région. On y retrouve divers services, comme l’ouverture de plans de sortie et la location de balises satellites. On peut aussi vous aiguiller vers un forfait guidé.

À noter, la Station sera déplacée à proximité et entièrement revampée dès janvier. L’offre sera ainsi bonifiée. Des investissements qui seraient de l’ordre de 4 millions $.

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Dire qu’une visite dans les monts Groulx est pour tout le monde serait mentir. L’isolement de l’endroit, la difficulté du terrain toujours détrempé et boueux, la météo capricieuse et le fait de devoir progresser loin des sentiers battus la plupart du temps, rend l’expérience enrichissante à souhait pour les randonneurs intermédiaires à avancés, mais peut vite devenir un cauchemar pour les néophytes.

Des kilomètres et des kilomètres à explorer en hors-piste et loin de tout s'offrent aux randonneurs dans les monts Groulx.

Un séjour dans les Groulx se prépare donc avec soins et n’est pas à prendre à la légère. L’embauche d’un guide est à considérer en cas de doutes. Plusieurs randonneurs choisissent de compléter la traversée, un périple en flèche sur les plateaux alpins où les sommets culminent à plus de 1000 m d’altitude. Un tracé d’une quarantaine de kilomètres, qui s’effectue dans un sens ou l’autre entre les deux entrées.

Pour en profiter, il faut un minimum de forme pour pouvoir dompter le kilométrage et le dénivelé à franchir, en plus de porter la charge nécessaire à l’autonomie pour ces quatre à cinq jours dans la toundra.

Traversée d’un des nombreux cours d’eau qui sillonnent les plateaux de toundra des Groulx.

Oubliez ici les sentiers aménagés et manucurés de nos parcs nationaux. Les tracés qui donnent accès aux plateaux sont travaillés le mieux possible et sont balisés, mais le tout reste l’œuvre d’une poignée de vaillants bénévoles, durant la corvée annuelle. Au-delà du dernier marqueur en pierres, c’est la liberté totale de choisir son chemin, carte et boussole à la main. Un pur bonheur en hors-piste, mais il faut savoir naviguer.

Explorer les monts Uapishka, ça veut aussi dire se préparer aux urgences possibles et au fait que les secours sont loin, même avec l’aide d’un appareil de communication par satellites — un incontournable sitôt les limites de Baie-Comeau dépassées.

Recherche d’un bon emplacement pour monter le camp aux abords du lac Nomade.
Campement spectaculaire entre les lacs Nomade et du Goéland.

Tandis que les moustiques deviennent vite un enfer l’été et que l’hiver offre une expérience glaciale, l’automne est sans doute la période la plus propice pour parcourir les Groulx. Mais à l’année au-delà du 51e parallèle Nord, la météo reste capricieuse. Encore plus en altitude. Ce qui fait que dans la même journée, il n’est pas rare de passer d’un extrême à un autre, pratiquement en un seul coup de vent!

Des conditions exigeantes qui sauront mettre à l’épreuve les aventuriers chaque fois. Le simple fait de rester les pieds au sec relève d’ailleurs de l’exploit. Mais pour ceux qui s’organisent bien en camping dans l’arrière-pays et qui savent être confortables dans ces conditions, le bonheur de vivre en nature dans pareil endroit isolé les charmera assurément.

Lever de soleil quasi irréel au campement du lac du Goéland.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nous avons rencontré sur le terrain un groupe d’étudiants du Cégep de Gaspésie en tourisme d’aventure. La vingtaine d’apprentis guides effectuait la traversée en compagnie de quatre formateurs pour une évaluation bien concrète sur le terrain. Car dans les Groulx, impossible de tricher et il vaut mieux avoir fait ses devoirs…

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Partis de l’entrée sud pour cinq jours avec équipements et vivres pour une boucle sur les plateaux, nous avons encore une fois constaté que dans les monts Uapishka, le maître n’est jamais le randonneur. Au moment de monter la tente à proximité du vieil abri de bois du lac Quintin, le premier soir après une progression de 10 km en quatre heures, une discussion à la frontale a confirmé nos craintes.

Petit déjeuner au vieil abri trois faces du lac Quintin.

En échangeant tisane à la main avec Nicholas Bergeron, l’un des instructeurs du groupe d’étudiants gaspésiens, il semblait clair que le système météo et les vents annoncés plus tard dans la semaine s’amenaient avec une force surprenante.

C’est donc le nez en l’air à surveiller le ciel et avec toujours un plan B et C plus conservateurs que nous avons poursuivi notre aventure les jours suivants. Après avoir concentré notre attention à la région des lacs Nomade et du Goéland, nous avons finalement décidé de rentrer une journée plus tôt pour éviter d’en découdre avec le front qui s’amenait.

À notre dernière nuit sous la tente dans les Groulx, le ciel était dégagé pour la première fois de notre séjour, offrant un spectacle hallucinant.

Et quelle bonne décision! Après une nuit enfin dégagée qui nous a permis d’observer les étoiles et une matinée sublime aux teintes rosées, les nuages bas et le vent ont repris de plus belle pour cette quatrième journée d’action. En après-midi, en arrivant sur le plateau qui mène au sentier de sortie, une bruine s’est transformée en neige mouillante, puis en blizzard.

Et même une fois sous la relative protection du couvert forestier, le vent est demeuré menaçant. En effet, au-dessus de nos têtes, Éole balançait les grands pins avec force. Arbres cassés, déracinés et couchés dans le sentier. Nous avons tout vu…

Entre les cairns qui marquent le chemin à suivre, la visibilité est vite devenue délicate. Dans les parties exposées du vaste plateau rocheux, le vent soufflait fort. Très fort. Assurément plus que les 100 km/h annoncés. Capuchons enfoncés et l’œil sur le GPS pour nous assurer d’être toujours sur la bonne voie, c’est appuyés sur nos bâtons de marche que nous tentions de rester debout.

Dans la tempête qui prenait de la vigueur, la navigation a été délicate pour retrouver le sentier qui descend du plateau d'entrée.

Malgré la hâte de sortir de ces conditions intenses, le plaisir encore présent démontrait bien notre satisfaction à repousser un peu plus nos limites et à apprendre dans pareil environnement. Au fond, la raison même de notre visite.

Le soir venu, c’est bien à l’abri à la Station Uapiska que nous avons pu enfin relaxer. Tandis que le vent fort et la pluie torrentielle faisaient trembler les murs de la station, nous n’avions plus aucun doute que d’avoir écourté notre aventure s’était avéré la bonne décision. Car malgré notre «maladie», il y a toujours des limites à la folie!

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Pour cette aventure, nous avons pu compter sur la précieuse collaboration d’Osprey, d’Exped, d’Arc’teryx et de Tourisme Côte-Nord. Un grand merci!