François Bourque
Extrait d’un livre expliquant les bienfaits des jardins de la victoire.
Extrait d’un livre expliquant les bienfaits des jardins de la victoire.

Le retour des «jardins de la victoire»

CHRONIQUE / La pandémie de coronavirus a ravivé à travers l’Amérique le souvenir des «jardins de la victoire» de la dernière Grande Guerre. On plante ses légumes pour devenir plus autonomes, ce qui cadre parfaitement avec le mouvement de l’agriculture urbaine. Cultiverez-vous cet été votre jardin de guerre du coronavirus? Voici comment tout a commencé. 

Nous sommes à l’été en 1914. Le pays vient d’entrer en guerre, «enrôlé» de force comme les autres dominions de l’Empire britannique.

Le Canada envoyait déjà des vivres en Angleterre, mais la cadence s’accélère avec le début du conflit. D’abord de la farine et des fromages du Québec, puis du blé, du bacon, du bœuf, etc.

Les besoins augmentent à partir de 1917 avec l’intensification de la guerre sous-marine qui complique les approvisionnements en Europe. 

On demande au Canada de faire plus. De hausser ses exportations, de rationner sa consommation et de produire davantage d’aliments de remplacement comme le poisson et les légumes.

La production locale réduit les besoins de transport, ce qui libère les convois ferroviaires pour d’autres usages liés à la guerre, fait-on valoir.

Dans un avis public publié dans Le Soleil du 26 avril 1918 (et dans d’autres journaux) la Commission des vivres du Canada et le Service de surproduction de Québec pressent les citoyens des villes de faire leur effort de guerre. 

«Les services de tout homme qui n’est pas autrement engagé sont requis d’urgence sur les fermes. 

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La situation alimentaire de nos Alliés est périlleuse et seule une surproduction peut éviter le désastre», déclare le premier ministre Lomer Gouin, cité dans l’avis public.

«Si vous ne pouvez travailler sur une ferme, cultivez au moins un potager, un lot vacant».

À l’argument patriotique s’ajoute celui de la saine alimentation et de la santé. 

«Mangeons moins et mieux», invite une brochure de la Commission parue en 1918. On y condamne les mauvaises habitudes alimentaires responsables de «bien des maux pour la santé des individus». 

La guerre allait permettre de «redécouvrir les bienfaits de la frugalité», écrit dans un bulletin d’histoire (1) M. Mourad Djebabla, du Collège militaire royal de Kingston. 

Des appels au patriotisme sont lancés à travers le Canada, les États-Unis et en Europe, ce qui donnera naissance aux «jardins de guerre». Lors de la Deuxième Guerre, le principe est le même mais on les désignera plutôt comme «jardins de la victoire».

On retrouvera aussi cet esprit communautaire dans les «jardins ouvriers» de l’entre-deux-guerres, lors de la crise économique des années 30.

Le ministère américain de l’Agriculture estime qu’il y a eu plus de 20 millions de «jardins de la victoire» pendant la Deuxième Guerre mondiale. Certains sur des terres publiques symboliques comme le Golden Gate Park de San Francisco, le Back Bay Fenway Park de Boston et les pelouses de la Maison-Blanche. 

Au Canada, il y en a eu 209 200, estime l’historien de l’alimentation Ian Mosby, auteur de Food Will Win the War (2) et d’un article sur «les jardins de la victoire» dans l’Encyclopédie canadienne (3).

L’idée de cultiver des terrains vacants pour se nourrir en temps de crise est revenue périodiquement depuis et à nouveau ce printemps.

Depuis quelques semaines, les appels aux «victory garden» se multiplient dans la presse et les réseaux sociaux. Peut-être ces jardins passeront-ils un jour à l’histoire comme les «jardins du coronavirus».

«Cultiver son jardin de guerre pourrait aider réduire l’anxiété de la pandémie de COVID-19 en plus d’offrir une source d’alimentation bienvenue», expliquait il y a quelques jours Debi Goodwin, auteur de A Victory Garden for Trying Times (4), en entrevue à CBC.

Il m’apparaît que ces «jardins de la victoire» incarnaient les motivations et valeurs de nos jardins communautaires et de l’agriculture urbaine : s’entraider, partager, manger sainement, limiter le transport, accroître l’autosuffisance alimentaire, soutenir l’économie locale, mettre en valeur des espaces inutiles, réduire sa facture d’épicerie, etc. 

J’y vois aussi une thérapie collective ou individuelle par laquelle on cultive sa patience en cultivant ses légumes.

Les gouvernements de l’époque pressaient les «urbains» d’aller donner un coup de main sur les fermes. 

Il n’est pas fou d’imaginer qu’en ce temps de guerre au virus et de mises à pied, des urbains pourraient être utiles aux producteurs agricoles qui peinent à recruter de la main-d’œuvre.

Québec solidaire a lancé il y a quelques jours un «plan d’indépendance alimentaire pour le Québec». Il demande au gouvernement d’encourager des «jardins de la victoire inspirés de ceux de la Deuxième Guerre mondiale».

Le concept est «inspirant», explique la députée Émilise Lessard-Therrien. Il y a en ville des «terrains qui ne sont pas exploités à leur pleine valeur», des cours avant, des platebandes, etc. 

La députée souhaite des «mesures réglementaires permettant d’investir ces espaces». Des serres ornementales qui produisent pour des jardins publics pourraient aussi être converties en potager pour les fines herbes ou des tomates, suggère-t-elle. 

La ville de Victoria en Colombie-Britannique vient de remplacer 20 % des fleurs prévues ce printemps par des légumes. Plus de 50 000 plants seront ainsi distribués aux citoyens. 

«On sent un élan fascinant. Du jamais vu depuis 10 ans», constate le directeur général des Urbainculteurs, Johann Girault. 

Le problème est que la pandémie n’est pas seulement un stimulant pour les jardins communautaires. C’est aussi un frein. À court terme du moins.

Jusqu’à nouvel ordre, les 28 jardins communautaires de la Ville de Québec et leurs 1734 jardinets (chiffres de 2019) sont fermés. La Ville attend le signal de la Santé publique, explique la conseillère Marie-Josée Savard. 

Sur cette image de 1943, le professeur Harry Nelson d’un collège de San Francisco explique à un groupe de jeunes filles membres du mouvement scout comment transplanter des légumes.

Cela risque de repousser d’un an le projet des Urbainsculteurs, qui souhaitent installer une douzaine de grands bacs (50 pi x 3 pi) pour cultiver des légumes sur la dalle de béton de l’ancien marché du Vieux-Port. 

La Ville est d’accord pour donner accès à ce terrain et à soutenir le projet, mais le temps va manquer pour cet été.

«La réalité de l’agriculture urbaine existait avant la pandémie», rappelle Éric Duchemin, directeur scientifique et formateur au Laboratoire d’agriculture urbaine de l’UQAM. Entre 100 000 et 250 000 citoyens de Montréal se sont nourris l’été dernier des légumes provenant de jardins communautaires, collectifs et de potagers privés.

«Les jardins de la victoire, c’est bien intéressant, dit-il, mais c’était l’enjeu d’une certaine époque». Sous-entendu, il y en a d’autres aujourd’hui. Celui d’être capable de produire au plus bas prix possible, par exemple.

«L’agriculture urbaine est marginale et va le rester», pense le professeur d’histoire de l’agriculture Michel Morisset de l’Université Laval. Il croit davantage à l’agriculture traditionnelle. Certains le lui reprochent.

«Il y a beaucoup de pensée vertueuse et de wishfull thinking» à imaginer nourrir les familles et les gens dans le besoin avec l’agriculture urbaine, croit-il. «On va très vite atteindre les limites». 

«Ce n’est pas vrai que tout le monde peut le faire et il est illusoire de croire que les gens vont payer plus cher pour acheter un produit du Québec. Les gens achètent le prix». 

Ils sont aussi habitués à une variété de fruits et légumes en tout temps, ce que l’agriculture locale ne pourra jamais faire. Même si Hydro-Québec donnait son électricité pour chauffer des serres. 

L’agriculture urbaine va rester «le fait de gens qui ont les moyens de payer plus pour le souper du samedi soir» ou qui le font pour de «raisons idéologiques», croit M. Morisset.  

Notes 

(1) Le Gouvernement fédéral et la diète de guerre proposée et imposée aux Canadiens..., Mourad Djebabla, VLB Éditeur, Volume 20, numéro 2, 2012, 20 pages. www.erudit.org/fr/revues/bhp/2012-v20-n2-bhp04284/1055951ar.pdf

(2) Food Will Win the War, Ian Mosby, UBC Press, 2014, 288 pages 

(3) Jardins de la victoire, www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/auteur/ian-mosby

(4) A Victory Garden for Trying Times, Debi Goodwin, Dundurn publishers, 2019, 224 pages