Rouille sur le pont de Québec

Le pont de Québec, fini ou éternel?

DOSSIER/ On se​​​​​nt l’inquiétude grandir sur l’état du pont de Québec. La rouille progresse, et avec elle, le doute.

Combien de temps encore le pont de Québec peut-il tenir, commençons-nous à nous demander.

Le ministère des Transports (MTQ) assure que la structure et le tablier du pont sont sans danger et que la collaboration est bonne avec son propriétaire, le Canadien National (CN).

Le MTQ reconnaît cependant ne pas avoir en main tous les rapports techniques et «analyses structurales» du CN.  

Il n’a pas de données, par exemple, sur le poids des trains, qui sont la charge la plus lourde que doit supporter la structure.

Il y a quelques semaines, le MTQ a écrit au CN pour demander une copie des documents et des rapports d’inspection.

«Il importe de partager cette information de façon formelle et en continu… pour intervenir correctement et en temps opportun», écrit le sous-ministre Marc Lacroix au pdg du CN, Jean-Jacques Ruest.

«Cette relation entre nos deux organisations est essentielle, notamment pour rassurer les usagers tant du réseau ferroviaire que du réseau routier.»  

Transport Canada a aussi des informations qui lui viennent du CN et n’a «pas identifié de problèmes susceptibles de nuire à la sécurité des opérations ferroviaires».

Comme chez Transport Québec, Transport Canada dit ne détenir aucun document ou rapport d’inspection du CN.

Vu son état et son âge, le pont de Québec est suivi de près. Il n’y a pas de structure du MTQ qui soit plus surveillée et plus entretenue.

C’est comme les visites chez le médecin. Plus on vieillit, plus on fait d’examens et de diagnostics.

Le MTQ fait une inspection complète du tablier tous les deux ans et le CN est en inspection permanente. Il lui faut cinq ans pour faire un tour complet de la structure.

Cela ne suffit pas, cependant, à dissiper tous les doutes. Les inspections ne sont pas infaillibles et les structures se dégradent parfois rapidement. On en a vu tomber qui venaient d’être inspectées. Le risque zéro n’existe pas.

Cet automne, le MTQ a dû fermer d’urgence une voie du pont pendant 72 heures pour installer un soutien sur une poutre transversale.

La faiblesse de cette poutre n’avait pas été décelée lors de l’inspection générale de l’automne dernier. Elle a été découverte seulement au printemps.

Le refus du CN de rendre publics ses rapports d’inspection contribue à entretenir l’incertitude. Le CN refuse aussi l’accès aux procès-verbaux des comités techniques conjoints avec le MTQ.

Si le CN n’a rien à cacher, pourquoi s’entête-t-il dans le refus et le silence?

On demande aux citoyens de faire un acte de foi à l’endroit d’un propriétaire qui montre peu d’intérêt pour l’avenir du pont de Québec.

Il y a quelques années, le CN a envisagé l’abandon de sa voie ferrée entre Charny et Sainte-Foy et ce faisant, l’abandon du pont.

Difficile de croire qu’il fera tout pour assurer la pérennité de l’ouvrage. On peut penser au contraire qu’il ne fera que le minimum requis pour la sécurité.

***

Les seuls rapports d’inspection accessibles sont ceux du MTQ sur le tablier du pont. Le plus récent date d’octobre 2017. Il fait 588 pages.

On y trouve plus de 1000 photos de pièces de métal déformées par la rouille, parfois perforées, assorties de descriptions souvent inquiétantes.

Des citoyens préoccupés par l’avenir du pont font aussi circuler des photos montrant une structure principale sévèrement attaquée par la rouille.

Conscient de ces inquiétudes, le MTQ a accepté de faire le point sur l’état du pont de Québec.

J’ai ainsi rencontré il y a quelques semaines l’ingénieur Christian Mercier, responsable des structures.

M. Mercier est catégorique : «Pas de faiblesse connue ni de problème de capacité structurelle.»

«Ce lien-là est aussi bon que tous les ponts [et le tunnel] qui traversent le Saint-Laurent», assure-t-il.

Non seulement le pont de Québec n’a-t-il «pas de date de péremption», mais «une bonne gestion va le rendre éternel», croit-il.

Le mot éternel fait sursauter, mais rien n’est impossible. Tout est question de gestion et de coûts.

On sait déjà qu’une nouvelle peinture coûtera autour de 400 millions $ et le remplacement du tablier, 150 millions $. C’est sans parler des travaux usuels d’inspection et d’entretien.

L’ingénieur du MTQ Christian Mercier, responsable des structures, croit que non seulement le pont de Québec n’a «pas de date de péremption», mais «une bonne gestion va le rendre éternel».

***

L’optimisme du MTQ contraste avec la thèse de citoyens militants qui croient que le pont de Québec est foutu, qu’on met «des vies en jeu» et qu’il faudrait y interdire les trains lourds aux heures de pointe.

Parmi eux, plusieurs universitaires, actifs ou retraités, et un ex-pilote de ligne. Ces citoyens posent des questions pertinentes et je ne mets pas en doute  leur bonne foi.

L’ennui, c’est qu’ils sont tous hors de leur champ de compétence pour porter un jugement sur la solidité d’un pont.

Leurs conclusions reposent sur des perceptions, des photos, des rapports techniques dont ils ne maîtrisent pas toutes les nuances ou avis d’experts étrangers qui n’ont pas examiné le pont.

Spécialistes autoproclamés de la sécurité, ils ameutent l’opinion publique et ont fini par semer le doute chez des élus locaux, dont le maire de Québec, Régis Labeaume.

«Qui est capable de me signer un rapport pour me dire qu’il ne tombera pas dans les 10 prochaines années? J’attends la personne qui va me signer ça», s’inquiétait le maire en entrevue au FM93 cet été.

Des partisans d’un troisième lien en ont aussi fait leur affaire. Ils ont déjà signé l’arrêt de mort du vieux pont, ce qui leur permet d’en réclamer un nouveau (à l’est, évidemment).

***

À choisir entre la version d’ingénieurs spécialisés qui ont examiné le pont «doigt sur la pièce» depuis des années, et l’avis de dilettantes qui agitent le doigt à la pièce, je préfère la première.

Les rapports d’ingénieurs restent la source d’information la plus fiable. Cela permet de croire que le pont est sécuritaire et le restera.

Sous réserve de ce qu’on pourrait trouver dans les rapports d’inspection que le CN s’obstine à garder secrets.

À LIRE AUSSI: Un pont plus sûr qu'il y a 10 ans?