Le Dr Jean Grenier à l’anneau de glace Gaétan-Boucher

Le patinage de vitesse courte piste, bébé du Dr Jean Grenier

Le patinage de vitesse sur courte piste est l’un des sports de prédilection du Canada aux Jeux olympiques. Il y a 30 ans, presque jour pour jour, cette discipline faisait son entrée dans la grande famille des seigneurs des anneaux. Chef de mission de l’équipe canadienne aux Jeux de Calgary, en 1988, le Dr Jean Grenier a été un rouage important dans le développement de ce sport.

«Ce fut une aventure absolument folle, marquée par le hasard et la chance», raconte le Dr Jean Grenier, toujours membre honoraire de l’Union internationale de patinage (ISU).

Dans les bureaux de la Fédération de patinage de vitesse du Québec (FPVQ), la présence de ce géant de 81 ans est remarquée. Le directeur général nous prête son bureau pour réaliser l’entrevue. «M. Grenier, c’est un gros morceau. Il est le maître d’œuvre de ce qu’on a ici», lance Robert Dubreuil, en nous accueillant à l’anneau de glace Gaétan--Boucher, en ce froid mercredi du mois de décembre.

En novembre, le Dr Grenier était à Lausanne pour souligner le 125e anniversaire de l’ISU. «Je suis un dinosaure, je n’ai aucun pouvoir», admet-il, tout en racontant comment il a convaincu le président actuel de poursuivre son mandat…

L’anneau de glace n’existait pas lorsqu’il a participé à la fondation du club de patinage de vitesse de Sainte-Foy, en 1969. Un an plus tard, il sera le président fondateur de la FPVQ. Il a ensuite enchaîné les titres comme un champion enfile les victoires : de vice-président à président de l’association canadienne de patinage; membre d’un comité de développement de la courte piste à l’ISU; directeur, vp et secrétaire-trésorier du comité olympique canadien; adjoint au chef de mission aux Jeux de Sarajevo (1984); chef de mission aux Jeux de Calgary (1988). La liste est longue.

«Pourtant, je ne connaissais rien au patinage de vitesse, je ne savais même pas pourquoi ça tournait d’un bord et pas de l’autre. En fait, j’ai passé proche de ne pas fonder la fédération parce qu’au début, j’étais plus intéressé à lancer un club d’aviron. Je continue à trouver que c’est un sport élégant et noble, mais à l’époque, je m’étais aussi vite aperçu que ça coûtait moins cher de partir un club de patinage de vitesse. On avait besoin de quelques vieux matelas et des patins de seconde main à 7,95 $.»

Il pointe trois raisons pour expliquer le succès de la démarche : la qualité et la détermination des bénévoles, l’arrivée d’athlètes au talent extraordinaire ainsi que l’obtention des Jeux olympiques par Montréal, en 1976, «qui nous amenait une cagnotte qu’on n’avait pas avant».

Roller derby, vodka et appui soviétique

Lors de la naissance de la Fédération des sports du Québec, au début des années 1970, il étale les objectifs de la nouvelle FPVQ : passer de cinq à 12 clubs en un an et à 50 dans cinq ans, présence d’un club de courte piste dans tous les arénas du Québec par la suite, tenue de Coupes du monde et d’un Championnat du monde. «Et on va aller chercher des médailles olympiques», lancera-t-il, même si on lui fait alors remarquer que ce sport n’existe pas encore. Dix ans plus tard, Gaétan Boucher gagnait l’argent aux Jeux de Lake Placid (1980).

Au moment où l’on se pointait à l’extérieur pour une séance de photos, son complice de toujours Maurice Gagné chaussait ses patins. Le respect entre les deux hommes est évident.

«Je n’en ai pas fait plus que les autres, il y avait des mordus autour de moi, comme Maurice et André Lamothe et d’autres, on poussait tous dans la même direction. Ce qui est important, dans tout cela, ce n’est pas moi, c’est plutôt la vue d’ensemble et le résultat. Mais quand tu t’ouvres la trappe et que tu as un peu de fierté, tu essaies de prouver que c’est vrai», souligne-t-il d’un ton convaincant.

Il avait dû l’être pour convaincre l’ISU de considérer la courte piste au même niveau que la longue piste. «Jamais de la vie, c’est du roller derby», lui avait d’abord répondu le président norvégien de l’ISU du temps alors que le Dr Grenier cherchait à développer ce nouveau sport à l’international. «Je l’avais menacé de partir une autre fédération avec le Canada, les États-Unis, le Japon, l’Australie, l’Angleterre. Ce n’était pas vrai, mais il avait accepté d’en discuter à la prochaine assemblée.»

Pendant deux ans, son comité développera des courses internationales. À l’approche du vote pour créer un championnat du monde sous l’égide de l’ISU, il n’a pas les appuis suffisants. Il se tournera vers le représentant de l’Union soviétique, isolé par une situation géopolitique n’ayant rien à voir avec le sport.

«Viktor Kapitanov était un apparatchik russe, un ancien commandant d’un régiment de l’Armée rouge. Je savais qu’il parlait un peu allemand après quelques verres de vodka. Je lui avais dit que je l’appuierais dans tel dossier, il m’avait demandé quel était le prix en retour. J’avais répondu la résolution 32. Short track, avait-il compris. Il nous avait donné le bloc de votes nécessaires pour passer aux deux tiers. Le président de l’ISU était rouge de rage. Mais à Lillehammer, en 1994, il m’avait dit qu’il avait eu tort, que j’avais eu raison.»

Le reste appartient à l’histoire, que les patineurs ont su écrire avec brio!

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UN HOMME ET DES JEUX

Le patinage de vitesse courte piste a été un sport de démonstration aux Jeux de Calgary, en 1988, avant de devenir officiel, quatre ans plus tard à Albertville, en France. Membre de l’association canadienne olympique, le Dr Jean Grenier avait donné son vote à la ville albertaine, alors en compétition avec Vancouver pour le rendez-vous ayant eu lieu du 13 au 28 février. Trente ans de souvenirs!

Ses collègues francophones des autres fédérations s’informaient auprès de lui afin de savoir pour qui voter. «Les promesses de Calgary sur un anneau couvert et la courte piste étaient plus claires», se souvient-il.

Sylvie Daigle remportera une médaille d’or et deux d’argent à Calgary, mais celles-ci n’étaient pas comptabilisées au tableau des pays. Les Jeux de Calgary auront aussi laissé leur marque sur le paysage sportif canadien.

«Ça n’avait pas été les plus beaux Jeux du monde, on n’y avait eu aucune médaille d’or, et côté température, ça avait été un peu difficile. Mais sur le plan de la succession, ils ont été un grand succès lorsqu’on sait qu’il y a peu de villes où il reste quelque chose.»

Vice-président exécutif du projet Québec 2002, il n’est pas convaincu que ceux-ci auraient été aussi rentables s’ils avaient eu lieu dans la capitale au lieu de Salt Lake City. «Je n’ai jamais prétendu très fort qu’il y aurait eu beaucoup de retombées, car mon expérience me laissait savoir qu’il n’y en avait pas. Il nous aurait été impossible de faire des surplus, car le gouvernement nous accordait un prêt, il aurait fallu rembourser.»

Jean Grenier est loin d'être convaincu que les Jeux auraient été rentables si Québec les avait organisés en 2002.

Au plan organisation, il n’est pas certain du produit qui aurait été livré. «En 2002, je suis sorti dehors tous les jours et ça n’aurait pas été drôle. J’ignore comment on aurait fait à Charlevoix avec le gel et le dégel. Et sans surplus, qui aurait entretenu les équipements par la suite?

«On aurait eu le bonheur de voir nos athlètes performer chez nous, mais Québec était bien mieux de développer son terminal de croisières pour attirer du monde. Lorsqu’il y a des milliers de personnes en ville, à la fin de l’été, ce n’est pas les JO qui nous amèneraient ça. Je ne pense pas que ce soit nécessaire d’avoir les Jeux, je crois plus à la tenue de Coupes du monde et de Championnats du monde.»

La courageuse prédiction de Gaétan Boucher

Le Dr Grenier avait aussi été adjoint au chef de mission aux Jeux de Sarajevo, en 1984, où il avait eu la tâche de nommer le porte-­étendard du Canada à la veille de la cérémonie d’ouverture en raison de l’absence de son collègue. Son choix s’était arrêté sur Gaétan Boucher, qui allait remporter deux médailles d’or, quelques jours plus tard.

«Avant de partir pour les Jeux, Gaétan avait déclaré qu’il visait l’or. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi il avait eu le courage de dire cela, surtout qu’il avait été blessé à une cheville.»

Heureux hasard, Boucher avait aussi été membre du club de patinage de vitesse de Sainte-Foy lors de son ouverture. «À l’origine, je me disais qu’un cours de patin serait bon pour mes enfants, qui ont tous fait du patinage. Et dans une autre maison de Sainte-Foy, Cyranus Boucher, que je ne connaissais pas, a eu le même réflexe. Nous sommes tombés sur des athlètes au talent exceptionnel par pure chance.»

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JEAN GRENIER SUR...

› L’ambition

«Je n’ai jamais eu l’ambition d’être membre du CIO, c’était plutôt Marcel Aubut qui le voulait. J’ai toujours pris les jobs parce que j’étais pogné pour le faire après m’être ouvert la trappe. Mais j’aimais ça, certains jouaient au golf dans leurs temps libres, moi je m’impliquais dans le sport. Parfois un peu trop au goût de ma femme, qui a perdu pas mal de dimanches après-midi à cause de ça.»

› Un rêve fou

«Je suis un peu à sec au niveau de mes rêves, aujourd’hui. Le plus fou serait que le Québec obtienne le droit d’avoir sa propre équipe olympique. Nous avons des athlètes talentueux dans tous les sports, ils seraient très performants.»

› Carrière professionnelle

«J’ai un drôle de parcours de vie. J’ai commencé ma carrière avec la naissance en faisant ma résidence en obstétrique, je l’ai finie avec la mort comme coroner en chef du Québec», constate celui qui fut aussi directeur général de l’Hôpital Laval et qui a mis en place les services médicaux de la SAAQ.

› Le système de santé

«Je suis d’accord avec l’ancien ministre [Claude] Castonguay, qui a dit que ça n’avait pas tourné comme on le pensait, mais pas pantoute. Ça n’a pas de bon sens que tout soit dirigé d’un bureau à Québec. C’est trop gros, alors que c’est un domaine qui doit s’autoréguler comme dans d’autres pays. On n’a pas besoin qu’un ministre décide le nombre d’ambulances qu’il faut.»

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Jean Grenier a été chef de mission de l'équipe canadienne aux Jeux de Calgary, où le patinage de vitesse courte piste était au programme pour la première fois, comme sport de démonstration. La discipline a fait son entrée officielle à Albertville, quatre ans plus tard.

LE DR JEAN GRENIER EN SIX DATES

› 1984 : adjoint au chef de mission aux Jeux olympiques de Sarajevo

› 1988 : chef de mission aux JO de Calgary

› 1992 : intronisation au Panthéon des sports canadiens

› 1995 : intronisation au Temple de la renommée olympique canadien

› 1998 : intronisation au Panthéon des sports du Québec et décoré de l’Ordre olympique par le CIO

› 2009 : décoré de l’Ordre olympique canadien