Le grand cirque du procès El Chapo

Le mexicain Joaquín Guzmán a été surnommé le Patron, le Seigneur et le Rapide. Mais on le connaît mieux sous le nom d’El Chapo [Le trapu], le plus célèbre narco trafiquant de la planète. À peine commencé, à New York, son procès est déjà décrit comme le «procès du siècle». Cela reste à voir. En attendant, mesdames et messieurs, bienvenue au cirque El Chapo!

À New York, le procès de Joaquín Guzmán, alias El Chapo, est une affaire démesurée. La vedette, euh, pardon, l’accusé, se déplace toujours dans un convoi qui comprend une ambulance, des véhicules blindés et une série de voitures de police transportant une escouade tactique d’intervention au complet. Deux fois par semaine, lorsque Monsieur retourne dans son centre de détention, c’est encore pire. Tout le pont de Brooklyn doit être temporairement fermé à la circulation.

En tendant l’oreille, vous entendrez probablement les jurons des milliers de New-Yorkais coincés dans les embouteillages...

Sur place, au tribunal fédéral de Brooklyn, les avocats d’El Chapo dénoncent un procès-spectacle. Les policiers patrouillent les couloirs accompagnés de chiens renifleurs, pour débusquer les bombes. Les journalistes sont plus nombreux que les moustiques par une journée chaude du mois de juin, en Abitibi. Le bâtiment est cerné par une file interminable de curieux, qui espèrent pouvoir assister à la «représentation».

El Chapo escorté par des marines mexicains le 22 février 2014.

Même l’épouse de l’accusé, l’ex-reine de beauté Emma Coronel, fait partie du spectacle. À l’occasion, elle accepte de faire des selfies avec des admirateurs de la vedette, euh, pardon, de l’accusé...

Le narco soigne SON image

Aujourd’hui, El Chapo est accusé d’avoir dirigé le cartel de Sinaloa, l’une des organisations criminelles les plus imposantes de l’histoire, avec un chiffre d’affaire annuel dépassant trois milliards $. La preuve recueillie est colossale. 117 000 enregistrements. 320 000 pages de documents à charge. Au moins une douzaine d’anciens collaborateurs du cartel auraient accepté de collaborer avec la police, en échange d’une peine réduite.

Vous aurez compris qu’El Chapo n’est pas un narco trafiquant ordinaire. Plutôt un mélange de gangster, de PDG de multinationale, de terroriste et de vedette rock.1 Obsédé par son image, en plus. On dit qu’il fut très flatté de voir son nom apparaître au 41e rang des personnalités les plus puissantes du monde du magazine Forbes, en 2011. Et quand Netflix a commencé à diffuser une télé série de 35 épisodes sur lui, Monsieur a mobilisé ses avocats pour obtenir des droits d’auteur.2

Pourtant, à la veille de son procès, il semble que El Chapo broyait du noir. On l’enfermait 23 heures sur 24 dans sa cellule, avec la lumière allumée en permanence. Un mal de dents le faisait souffrir. Les seules visites autorisées étaient celles de ses avocats et de ses deux fillettes de sept ans. «Je vis un calvaire 24 heures sur 24,» gémissait le célèbre prisonnier.3

À la une du journal La Jornada le 10 janvier 2016, on peut y apercevoir El Chapo entrain de serrer la main de l'acteur américain Sean Penn.

Le régime de détention imposé à El Chapo était si sévère, qu’il a fini par être dénoncé par... Amnistie internationale.

Quoi? Être défendu par les gentils d’Amnistie? Avouez que pour un narco, ça doit constituer la honte suprême...

Allez savoir. Avec El Chapo, la réalité et la fiction se confondent. Au faîte de sa gloire, on raconte qu’il ne quittait jamais un pistolet incrusté de diamants et un fusil d’assaut AK-47 plaqué or. Son organisation récoltait tellement d’argent liquide qu’elle n’avait pas toujours le temps de compter. Parfois, elle se contentait de peser les liasses de billets!

En 2004, le jour de la fête des Mères, une légende tenace veut qu’il ne restait plus une seule rose rouge dans tout l’état de Sinaloa. Monsieur les avait toutes achetées pour fleurir la tombe de l’un de ses fils, qui venait d’être abattu par un groupe rival.

On devine que la vengeance du papa Chapo fut terrible. Plus tard, il se vantera d’avoir aménagé une sorte d’abattoir à Ciudad Juárez, près de la frontière du Texas. Les murs étaient recouverts de pellicules de plastique amovibles, pour faciliter le nettoyage. Un gros drain avait aussi été installé au milieu du plancher, pour évacuer le sang de ceux qu’on exécutait.4

Le cartel qui voit tout

À 61 ans, Joaquín Guzmán a déjà atteint un âge vénérable pour un narco trafiquant. Et son procès permettra d’en savoir davantage sur cette extraordinaire longévité. Le secret d’El Chapo, c’est d’avoir diversifié ses activités, de la cocaïne à la marijuana, en passant par l’héroïne et les méthamphétamines. Au final, son cartel possède 3500 compagnies réparties dans 54 pays.

Plus que tout, El Chapo et ses complices ont placé la corruption au centre de leur «plan» d’affaires. Avec eux, elle devient si courante, qu’elle se banalise complètement. Au Mexique, une étude récente soutient que 80 % des policiers municipaux et provinciaux sont au service des narcos. Récemment, les avocats d’un officier mexicain corrompu ont même réclamé une peine réduite, sous prétexte que le comportement de leur client est devenu la norme!5

Grâce à la corruption, les narcos disposent d’un accès privilégié jusqu’au sommet de l’état mexicain. Au cours des années 2000, le grand patron de la lutte antidrogue, Noé Ramirez, travaillait secrètement pour le cartel de Sinaloa.

El Chapo est escorté par un vaste déploiement policier dans les rues de Brooklyn en janvier 2017.

«L’Organisation» lui versait 450 000 $ par mois. Environ 5,4 millions $ par année. En échange, elle connaissait toutes les opérations antidrogues en temps réel.

Avant, au temps de Pablo Escobar et du cartel de Medellín, les narcos faisaient la guerre au système. Un combat perdu d’avance. Aujourd’hui, avec El Chapo et le cartel de Sinaloa, ils sont devenus le système. Et gare à ceux qui se trouvent sur leur chemin. Le cartel sait tout. Il voit tout. Parfois, les noms des policiers et des journalistes dont la tête est mise à prix sont affichés dans les villages. En toute impunité.6

Faut-il parler du programme mexicain de protection des témoins? Il est tellement discrédité qu’il est surnommé «le programme de détection des témoins». En 2015, le procès du gouverneur de l’état du Tamaulipas, pour blanchiment d’argent, en fournit un exemple spectaculaire. Sur les cinq témoins appelés à la barre, deux ont été assassinés. Un autre s’est mystérieusement suicidé. Quant aux deux qui restaient, ils ont eu la bonne idée de disparaître sans laisser de traces.

Sources

1. Notre reportage saisissant au cœur de la guerre des cartels mexicains, Le Figaro, 15 décembre 2017.
2. Joaquín Guzmán, 61 ans, était le baron de la drogue le plus puissant de la planète, La Tribune de Genève, 5 novembre 2018.
3. El Chapo : «Je vis un calvaire 24h sur 24», lacapitale.be, 6 novembre 2018.
4. Narconomics : How to Run a Drug Cartel, Tom Wainwright, PublicAffairs, 2016.
5. Ex-Mexican Police Commander Given Prison in Chicago for Leaking Details of Cartel Probes, Chicago Tribune, 9 novembre 2018.
6. Narconomics : How to Run a Drug Cartels, Tom Wainwright, PublicAffairs, 2016. 

El Chapo en 9 dates

  • 4 avril 1957: Naissance dans l’état pauvre de Sinaloa, dans l’ouest du Mexique.
  • 9 juin 1993: Arrêté à la frontière du Guatemala, il est condamné à 20 ans de prison pour une série de meurtres et pour le trafic de drogue.
  • 19 janvier 2001: Il s’évade la prison à sécurité maximum de Guadalajara.
  • 21 octobre 2002; Après l’arrestation de son rival Osiel Cárdenas Guillén, il devient le principal trafiquant de drogue du Mexique, et probablement du monde.
  • 22 février 2014: Après 13 années de cavale, il est capturé dans la station balnéaire de Mazatlán, dans l’ouest du Mexique.
  • 11 juillet 2015: Il s’évade de la prison d’Altiplano, à l’ouest de Mexico, grâce à un tunnel.
  • 8 janvier 2016: Il est arrêté à Los Mochis, dans l’État du Sinaloa.
  • 19 janvier 2017: Il est extradé vers les États-Unis, où il est détenu dans la prison de Lower Manhattan, à New York.
  • 5 novembre 2018: Début d’un procès très médiatisé à New York.

Une réputation de Robin des bois

Les évasions, les films et les téléséries contribuent à entretenir la légende d’El Chapo. Dans sa province natale de Sinaloa, Monsieur jouit même de la réputation d’un Robin des bois. Plusieurs habitants racontent qu’ils ont profité de ses largesses. Quand le héros a été extradé vers les États-Unis, en janvier 2017, des manifestations ont été organisées.

Les produits dérivés «El Chapo» se vendent bien, qu’il s’agisse de t-shirts, de casquettes ou de mitraillettes-jouets pour enfant. Ses exploits sont aussi racontés dans plusieurs narcocorridos, ces chansons folk mexicaines sur un rythme de polka. Signalons Le Retour d’El Chapo, L’homme de la montagne, 50 000 roses rouges et la très étrange Le Papa de tous les poulets.

Plus kitsch, tu meurs.1

Même l’église bénéficie parfois des largesses du narco. En 2005, le défunt cardinal de l’état d’Aguascalientes, Ramón Godínez Flores, avait dit : «Vous ne devez pas brûler de l’argent simplement parce que son origine est mauvaise. Quand Marie-Madeleine a lavé les pieds de Jésus avec des parfums très coûteux, il ne lui a pas demandé où elle avait pris l’argent.»2

De guerre lasse, il se trouve beaucoup de gens pour présenter El Chapo et le cartel de Sinaloa comme un moindre mal. N’importe quoi plutôt que le sadisme d’un cartel comme celui de Los Zetas, par exemple. Ce dernier n’a-t-il pas torturé des gens avec des machines à sabler les planchers? Leur ancien chef, Heriberto Lazcano, était surnommé Le Bourreau. On raconte qu’il aimait donner ses victimes à manger à ses lions et ses tigres de compagnie.

Sources: 

  1. 10 Narcocorrido Songs About El Chapo Guzmán, Mexico’s Most Wanted Man, Billboard, 13 juillet 2015. Pour voir et entendre Le Papa de tous les poulets : tinyurl.com/m8p6nk4
  2. Schumpeter : Narconomics, The Economist, 28 juillet 2012.