L'année dans le tordeur de Mariana Mazza

Mariana Mazza a la langue bien pendue et se fiche bien de la rectitude… Et en ces temps de dénonciations et de #MoiAussi, elle fait courir les foules avec un spectacle d’humour baptisé Femme ta gueule. Au terme d’une année mouvementée, Le Soleil a rendu visite à cette voix forte qui a été sacrée humoriste de l’année au dernier gala Les Olivier afin de passer 2017 à sa moulinette. Coups de gueule (et quelques sacres) à prévoir... Mais aussi un appel à l’optimisme.

UN AUTOMNE DE DÉNONCIATIONS

Mariana Mazza parle. Beaucoup, vite et fort. Elle le sait, l’assume et en a fait le moteur d’une carrière d’humoriste qui a le vent dans les voiles. Mais cet automne, dans la foulée de la vague de dénonciations contre Éric Salvail, puis Gilbert Rozon, elle a choisi de se taire et de prendre un peu de recul. «C’est sûr que ça faisait bizarre à l’intérieur. Mais moi, je n’ai pas été victime. Et autour de moi, il n’y a pas de victimes. Alors, je me serais sentie un peu imposteur…» explique la comique de 27 ans, rencontrée il y a quelques semaines à Montmagny, où elle présentait son spectacle.

«Éric Salvail, ça m’a fait quelque chose parce que c’est quelqu’un que je connaissais personnellement. J’ai déjà travaillé avec lui. Ç’a toujours été fait dans le respect. Après, ce qu’il a fait n’est pas cool», ajoute celle qui a ainsi préféré mettre son franc-parler au vestiaire. «C’est des affaires où tu dis : “je vais le garder pour moi ou je vais en parler à mes amis”, mais je ne voulais pas en parler publiquement. Parce que je ne suis pas victime, que j’ai de bons souvenirs de cette personne-là. Je n’appuie pas ce qu’il a fait, mais je ne vais pas lui cracher au visage.»

Quand «l’affaire Rozon» a été mise au jour, Mazza raconte avoir été «saisie». «Moi, il ne m’a pas fait d’attouchements. J’ai chillé avec, je n’ai pas été victime de cet homme. Mais quand j’ai vu le nombre de victimes et comment ça prenait de l’ampleur, j’ai fait : “aïe, aïe, aïe”… J’étais prête à être là, mais en même temps, moi, quand je prends de la place, j’en prends en tabarnak. J’avais peur de prendre trop de place dans tout ça. Encore une fois, j’ai décidé d’observer.»

Au final l’humoriste se réjouit de la vague de dénonciations qui a marqué 2017. «Ç’a été horrible, mais tu sais comment c’est positif, maintenant? Les femmes ne vont plus avoir peur de parler et de dénoncer», lance Mariana Mazza, qui déplore néanmoins certains amalgames qui ont été faits au passage. «Une fille qui se fait siffler dans la rue ou qui se fait crier des niaiseries, c’est pas #MoiAussi, estime-t-elle. Passe à autre chose, il y a des imbéciles partout…»

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LE PIRE...

Attentat à Québec 

Mariana Mazza dit avoir été attristée en apprenant qu’une fusillade avait eu lieu au Centre culturel islamique de Québec. Attristée, mais malheureusement pas étonnée. 

«On est dans cette ère-là, note-t-elle. Ça vient de l’intolérance, des gens qui ne comprennent pas. C’était tellement gratuit. Ça fait mal de cibler des gens pour vouloir les tuer.»

La Montréalaise confie par ailleurs avoir été «un peu choquée» de certaines réactions au lendemain de l’attentat. «Quand j’entendais : “Ah, mon Dieu, je ne pensais pas que ça arriverait au Québec…” Mais vous pensez qu’on habite où? Sur une île déserte? On est autant visé que n’importe qui dans le monde. [Ça ne nous arrivera pas] parce qu’on n’est pas des gens qui crient fort, qui chialent publiquement et qu’on n’a pas un premier ministre qui fout la marde? […] On n’est à l’abri de rien.»

Les manifestations de la droite identitaire

Devant les manifestations de groupes identitaires comme La Meute ou Storm Alliance, Mariana Mazza ne s’est pas montrée surprise non plus. «C’est une montée de la droite et une montée du racisme, observe-t-elle. Moi, je le vis depuis que je suis jeune : j’ai grandi dans Montréal-Nord, je sais c’est quoi le racisme.»

Mariana Mazza dit avoir reçu des menaces de membres de La Meute.

L’humoriste s’inquiète toutefois de la vitesse avec laquelle les idées radicales font du chemin en cette époque de réseaux sociaux. «Le bon côté de ça, c’est qu’on peut dénoncer, reprend-elle. Je pense au printemps arabe. C’était génial, les médias sociaux, parce que tout a pu s’exposer rapidement, on a pu sauver des vies. Mais il y a l’envers de la médaille qui est que maintenant, n’importe qui a une voix. […] La meute fait partie de ça. On n’aime pas quelque chose? Facebook! On propage! S’ils avaient fait leurs manifestations il y a 20 ans, il y aurait peut-être eu un journaliste sur place… Mais ça aurait été plus lent. Là, tout est rapide. La meute et ce phénomène de propagation, c’est terrifiant.»

Elle-même dit avoir reçu des menaces de membres du groupe. «“On t’attend à Québec…”, cite-t-elle. J’ai prévenu la police, il a fallu qu’on embauche des gardes de sécurité, qu’on barre les portes. […] Il faut prendre des mesures pour arrêter ça. Il faut agir vite. À petite échelle, ce que j’ai à faire, c’est de barrer les portes dans mes spectacles. Je vais commencer avec ça. Après, je ne sais pas quelles sont les mesures nécessaires à prendre…»

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Mariana Mazza se réjouit de l'élection de Valérie Plante comme mairesse de Montréal, et pas seulement parce qu'elle est une femme.

... ET LE MEILLEUR!

Non, 2017 n’a pas toujours été réjouissante… Mais elle a aussi donné lieu à de bonnes nouvelles. Voici en vrac celles qui ont retenu l’attention de Mariana Mazza.

L’élection de Valérie Plante à la mairie de Montréal

«C’est malade! Je suis tellement fière! Pas juste parce que c’est une femme. Parce qu’elle a envie, elle a faim, elle. Ça, je trouve ça le fun. Valérie, je l’apprécie énormément. Je la trouve très cool. Elle a une belle vibe, elle est positive. C’est comme un peu notre Jack Layton. […] Ça faisait longtemps qu’il était là et je l’aimais bien, Denis [Coderre]. Mais c’était la même affaire, encore et encore. On avait besoin de changement. Moi, je suis fière d’être Montréalaise. Elle a l’air d’aimer sa ville. Denis aussi aimait sa ville, mais il s’aimait beaucoup aussi. Elle, je pense qu’elle va donner beaucoup de place à sa ville et moins à elle-même.»

Le retour de Georges St-Pierre

 «C’est le plus beau combat que j’ai vu de ma vie. Je ne suis pas une fan [de UFC], mais je suis une fan de lui. J’aime les gens qui nous représentent bien. C’était beau.»

Les femmes en humour

«Il y a de plus en plus de filles de qualité en humour. C’est malade! Il y a une belle génération qui s’en vient.» 

Le succès de réalisateurs québécois à l’étranger

«Denis Villeneuve [avec Blade Runner 2049] et Jean-Marc Vallée qui a fait la série Big Little Lies. On a rayonné partout à travers le monde. Je trouve ça beau!»

La légalisation prochaine du cannabis

«Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai très, très, très hâte que ce soit légal…»

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Guy Nantel aurait dû davantage être appuyé par les humoristes québécois, croit Mariana Mazza.

LE CAS GUY NANTEL…

En cet automne où les dénonciations se sont multipliées et que les réseaux sociaux ont été inondés du mot-clic #MoiAussi, l’humoriste Guy Nantel a fait des vagues avec un gag faisant référence à Alice Paquet, qui a accusé le député Gerry Sklavounos d’agression sexuelle. Mariana Mazza estime que son confrère, pour qui elle a beaucoup de respect, est allé loin. «Mais c’est un gars qui a basé sa carrière sur l’actualité, sur les scandales», précise-t-elle. 

La comique croit aussi que le moment choisi pour faire cette blague était discutable. «Le timing était juste pas bon, avance-t-elle. Mais c’est ça, Guy. Il prend le timing et il fait ce qu’il a à faire avec. Il y a eu le #MoiAussi et le lendemain, il fait ça. Tabarnak, Guy! Mais en même temps, on peut aussi dire : “Tabarnak, Guy, bravo! C’était ça ton affaire.” 

Citant en exemple la mobilisation pour Mike Ward, dont le numéro (qu’il devait d’ailleurs faire avec Guy Nantel) a été censuré l’an dernier au gala Les Olivier, la comique pense surtout que le milieu aurait pu appuyer davantage son collègue. «Il y a une liberté d’expression, tranche-t-elle. J’ai trouvé qu’on a manqué un peu de solidarité. Pour Mike, tout le monde est allé sur scène. Pour Guy, on n’en a rien eu à câlisser…»

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… ET GILBERT SICOTTE

En novembre, l’acteur et professeur Gilbert Sicotte a été suspendu par le Conservatoire d’art dramatique de Montréal après la diffusion d’un reportage de Radio-Canada où d’ex-étudiants alléguaient avoir été victimes d’abus de pouvoir de sa part. «Ça m’a sidérée, s’enflamme Mariana Mazza. Qu’est-ce qu’il a fait à part donner du caractère à du monde qui veut aller en théâtre? Quand tu étudies en théâtre, tu vas là pour te faire casser, parce que le monde du théâtre, de la télé et des arts, c’est difficile.» L’humoriste dit comprendre que des professeurs soient rough avec leurs étudiants. «Après, il y a une ligne, nuance-t-elle. Il ne faut pas insulter les gens, il ne faut pas manquer de respect. Mais il faut titiller l’espèce de plaie qu’est l’ego!»

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Big Little Lies, une série produite par le Québécois Jean-Marc Vallée

SES COUPS DE CŒURS CULTURELS

Musique

Lisa LeBlanc, Why You Wanna Leave, Runaway Queen? : «C’est un des bons albums que j’ai écoutés cette année. Et Patrice Michaud pour l’humain qu’il est… Il est tellement beau, en plus…» 

Série télé

Big Little Lies : «En plus, la bande sonore est incroyable.» 

Film

Moonlight : «Comment c’est filmé, les acteurs, c’est malade! Ç’a gagné aux Oscars, dans ce fameux moment où ils se sont trompés [de gagnant]. Ç’a été l’un des moments les plus précieux. Comme quoi, même dans un événement très réglé, ça peut arriver.»

Livre

La saga L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante : «Je viens de finir le troisième livre. C’est la meilleure série que j’ai lue de ma vie. J’attends le quatrième, qui sort bientôt. Je vais faire la file à la librairie!»

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UNE VOLONTÉ DE S'ASSAGIR

Nous avons rencontré Mariana Mazza début décembre, à la veille du gala Les Olivier où elle a été élue humoriste de l’année par un vote populaire. À quelques heures de monter sur scène à Montmagny, il y avait de la fébrilité dans l’air dans l’intime salle Edwin-Bélanger… Et une certaine fatigue, aussi. 

La comique de 27 ans avait à ce moment quelque 235 spectacles dans le corps et une dizaine encore à offrir avant le congé des Fêtes. «C’est beaucoup, mais on a voulu ça, a-t-elle tranché. Ce n’est pas une souffrance. Ça va bien, j’aime ça. Je suis jeune, je me suis rendu compte que je suis capable de le faire, j’ai beaucoup d’énergie.»

N’empêche… Après plusieurs jours loin de la maison, l’humoriste avait visiblement hâte de prendre une pause et d’entrer dans la nouvelle année avec un rythme moins effréné. Pas tant parce que les choses s’essoufflent : elle a annoncé début décembre une quarantaine de supplémentaires de Femme ta gueule aux dates déjà inscrites à son agenda jusqu’en 2019. «Mais pour l’année prochaine, je sais à quoi m’attendre, nuance-t-elle. Le plus gros bout de la première année, c’est de la grosse tournée. En deux mois, j’ai fait le tour de l’Abitibi, de la Côte-Nord, de la Gaspésie et du Saguenay. L’année prochaine, il y a beaucoup de shows, mais ce n’est pas de la grosse tournée où on part deux semaines. C’est maximum trois jours. Donc ça va.»

Mariana Mazza le dit clairement : elle sent l’urgence de tout donner pour son premier spectacle solo. Parce que personne ne sait ce que le sort lui réserve. Parce qu’un rien peut faire dérailler ses plans. Et parce qu’elle n’a pas dompté ses angoisses et ses insécurités. 

«Je ne sais pas si c’est un feu de paille ou si c’est un rêve, ce que je vis. J’ai confiance en mes moyens, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver. Ma mère peut tomber malade, je peux perdre des gens proches… Il peut arriver n’importe quoi qui fait que tout ça s’arrête. Alors tant qu’à me donner, je me donne comme s’il n’y avait aucun lendemain. J’ai toujours été comme ça», confie la jeune femme, admettant du même souffle qu’elle devra avant longtemps retrouver un équilibre. 

«J’ai 27 ans, je suis dans la fougue, observe-t-elle. Je suis dans le “j’m’en câlisse”, je suis dans le “j’suis dans ta face”. Je suis dans le “j’prends tout”, dans le “y’a pas de limites”. Mais je vais commencer à m’assagir, je le sais. Je vais me fermer un peu plus, je vais être un peu plus sélective. Déjà, je le suis plus qu’avant. Au début, je prenais tout, j’avais faim. Maintenant, j’ai un appétit que je peux contrôler.»

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L'OPTIMISME CONTRE LA HAINE

L’auteure-compositrice-interprète Safia Nolin a eu l’occasion de dénoncer la vague de propos haineux dont elle était l’objet sur les réseaux sociaux. Au dernier gala de l’ADISQ, sa consœur Klô Pelgag a suggéré aux haters de se trouver une passion. Mariana Mazza encaisse aussi son lot d’insultes sur le Web… 

«Je les efface, je les dénonce et je les bloque complètement, indique-t-elle. Ils m’écrivent en privé et je les rebloque en disant que c’est du harcèlement. Ils veulent de l’attention et je n’ai plus envie de dépenser de l’énergie sur eux. Le nombre de madames qui m’écrivent : “je suis allée voir ton spectacle et c’était dégueulasse”. OK, Monique, c’est beau. Fuck you, bye, delete, va-t-en! Pourquoi je répondrais à ça? Ça me prend tellement de temps répondre au positif, pourquoi j’utiliserais cette énergie-là pour répondre au négatif? Eille, je n’ai pas le temps d’aller voir ma mère, cette semaine. Je vais utiliser ce temps-là pour aller voir ma mère.»

Mariana Mazza ne nie pas que ces attaques soient blessantes. «Ça affecte tout le monde de se faire traiter d’enfoiré, énonce-t-elle. Mais [ça m’atteint] moins qu’avant. Parce que j’ai de l’amour et je vois le positif. J’essaie d’être très optimiste. Dès qu’il arrive quelque chose de négatif, j’essaie de voir avec quoi je peux le balancer optimistiquement. Est-ce que ça se dit, optimistiquement? Sinon, on va l’inventer!»