La vie secrète des dictionnaires

La rentrée scolaire, c’est l’heure de gloire des dictionnaires. On les voit partout, essayant de séduire les étudiants et les professeurs. Sans oublier le parent qui rêve de voir son petit dernier devenir docteur en lettres. Mais les dictionnaires ne sont pas ceux que vous croyez. On les épie. On les scrute. On les dénonce. Incursion dans la vie secrète de ces étranges gardiens de la langue.

On trouve probablement plus de dictionnaires que de puces sur le dos d’un chien errant. Signalons le Dictionnaire érotique des fruits et des légumes, le Dictionnaire du Pigeon voyageur et le Dictionnaire des chiens illustres à l’usage des maîtres cultivés. (1) Au rayon des bizarreries, on trouve un Dictionnaire des mots qui n’existent pas et même un Dictionnaire des mots qu’il faut se dire lorsqu’on parle tout seul.

Allez savoir pourquoi, cet étrange bouquin n’a jamais été traduit de l’anglais…

Malgré tout, pour le commun des mortels, le dictionnaire reste d’abord un recueil de mots, classés par ordre alphabétique. Une institution qui joue pour les mots le rôle que le Temple de la Renommée joue pour le hockey. N’entre pas qui veut, même si avec le temps, les «éternels» s’y sentent de plus en plus à l’étroit. En 1694, l’un des premiers dictionnaires de la langue française contenait 18 000 mots. Aujourd’hui, Le Petit Robert en compte plus de 60 000. Le Petit Larousse illustré? 63 500. Le Dictionnaire Hachette? 58 000. Des chiffres considérables, quand on sait que le vocabulaire des gens les plus cultivés tourne autour de 30 000 mots.

Et ça continue. Chaque printemps, les grands dictionnaires dévoilent leurs nouveaux mots, avec une fierté comparable à celle de généraux qui passent en revue leurs recrues, avant la bataille. En 2019, le Larousse ajoute «liker» (apprécier), «vapoteuse» et «Brexit». Le Robert réplique avec «bisounours», «queer» et «e-sport». Le Québec n’est pas oublié. Au fil des ans, plus de 2000 québécismes se sont faufilés, incluant «gougoune», «pet-de-sœur» et «se tirer une bûche». 

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En coulisse, des milliers de mots attendent leur entrée dans le dictionnaire. De mémoire, citons le mot «attachiant», pour qualifier une personne difficile à supporter, mais dont on ne peut pas se passer. Ou «ordinosaure», pour un vieil ordinateur devenu inutile. Sans oublier l’expression «se faire électroniquer», lorsque vous vous faites avoir par l’électronique. (2)

Le dico qui terrorise

Le Petit Larousse a 133 ans. Ce qui n’empêche pas le pépé de susciter parfois la controverse. En 2013, sa nouvelle édition provoque une tempête avec une définition précisant qu’il peut unir les personnes «du même sexe», «dans certains pays». En France, plusieurs députés crient au scandale, car le pays n’a pas encore légalisé le mariage homosexuel! À l’Assemblée nationale, un élu de droite accuse le dictionnaire de «terrorisme intellectuel». Plusieurs lancent un appel au boycottage.

Leur cri, un brin hystérique, n’est pas entendu. On pense à l’animateur Bernard Pivot, qui écrivait: «Il allait être ému par ses larmes lorsqu’il aperçut son sac en crocodile».

En général, la vie des dictionnaires s’écoule plus calmement. Le plus souvent, les critiques se contentent de les accuser de céder à l’air du temps, avec des mots anglais comme «youtubeur», «geeker» ou «perche à selfie». Les explications des responsables n’y changent rien. «Le dictionnaire est là pour décrire le monde d’aujourd’hui, pas pour faire la leçon», dit Alain Rey, l’un des pères du Petit Robert. Après tout, les Français ne transfèrent pas un courriel, ils «forwadent» un «mail». De la même manière, ils n’utilisent pas le «service à l’auto», ils choisissent le «drive».

Le problème ne se limite pas au français. En 2013, la bible de la langue allemande, le Duden, a reçu un prix citron pour le nombre de mots anglais ajoutés dans ses pages. On l’accuse de faire la promotion du «Denglish», un mélange d’anglais et d’allemand, avec des mots comme «app», «laptop» ou «social media».

Mince consolation, le vénérable dictionnaire allemand n’a pas eu à intégrer un monstrueux mot de 65 lettres, apparu en 1999: Rindfleischetikettierungsueberwachungsaufgabenuebertragungsgesetz. Pour les mordus de détails, sachez qu’il décrit une «loi sur le transfert des obligations de surveillance de l’étiquetage de la viande bovine», adoptée pour lutter contre la maladie de la vache folle. Au grand soulagement des lexicographes, la loi a été abrogée en 2013. (3)

Au royaume du «dicopathe»

Mine de rien, les dictionnaires mobilisent aussi des cercles de fidèles, qui leur vouent un véritable culte. Pour décrire ces fous du dictionnaire, on a même inventé un mot: dicopathe*. Le plus célèbre, Charles Littré, a mis 30 années à rédiger son mythique Dictionnaire de la langue française, paru pour la première fois en 1872. Un travail de forçat capable d’user n’importe qui. Lever à 8h. Coucher à 3h. Sept jours sur sept. En tout, le brave Littré rédige plus de 400 000 pages à la main. Pas étonnant qu’il y laisse sa santé et qu’il meurt quelques années plus tard. (4)

Encore aujourd’hui, le dicopathe est un animal étrange. Il sait que «squelette» est le seul mot masculin qui se termine en «ette». Il ajoute que «ressasser» est le plus long palindrome, ce qui signifie qu’il peut se lire dans les deux sens. Il fait remarquer qu’avec les lettres du mot «chien», on peut aussi fabriquer «niche». Et pour vous mettre K.-O., il remarque que l’Inuktituk propose 93 mots ou expressions pour décrire la glace de la mer. (5)

Dans son Petit Dico des changements orthographiques récents (6), le linguiste Camille Martinez s’amuse à relever les modifications apportées aux dictionnaires, au fil des ans. Les mots qui naissent. Les mots qui meurent. Il affirme qu’entre 1992 et 2012, pas moins de 5345 mots sont ainsi disparus du Larousse, du Robert ou du Dictionnaire de l’Académie française. Ajoutons-y le mot «botoxé», qui constitue un cas particulier. Entré dans le Larousse en 2014, il en ressort l’année suivante, car «Botox» constitue une marque déposée. 

Les dicopathes disent que les dictionnaires ressemblent aux très vieux arbres. Leurs métamorphoses se perçoivent sur de longues périodes. Au début, le mot «tirelire» désignait «un pickpocket italien». La syphilis était seulement «une plante grimpante parasite à fleurs violacées». (7) Un «moineau» n’était pas un petit oiseau, mais plutôt un «petit moine au ventre rebondi». Et l’étrange cédille a été empruntée à l’Espagnol, au XVIe siècle.

Quant à savoir s’il faut écrire «nénuphar» ou «nénufar», comme le voudrait la nouvelle orthographe, le cœur des dicopathes balance. Normal, puisque les dictionnaires autorisent les deux. 

Deux par minute

Inutile de le cacher. Les temps sont durs pour les dictionnaires, que l’on compare parfois à des tigres de papier. Internet a changé la vitesse de circulation des mots. La manière de consulter aussi. Le dictionnaire papier ne fait plus la loi. Il subit la dure concurrence de ses rivaux en ligne, sans parler des logiciels de correction.

Malgré tout, Le Petit Larousse illustré et Le Petit Robert vendraient encore près d’un million d’exemplaires par année, à travers le monde. Environ deux à la minute. Mais le tirage aurait baissé de 40 %, depuis le milieu des années 2000. Au point où certains y voient un signe du déclin inexorable de la langue française, même si ce genre de prophétie ne date pas d’hier! En France, dès les années 1880, les instituteurs se plaignaient que le niveau de connaissance de la langue était à la baisse. (8) 

Le mot de la fin appartient à l’impitoyable grammairien Dominique Bouhours, qui corrigeait parfois les textes de Jean de la Fontaine, au XVIIe siècle. Monsieur passa une partie de sa vie à se chicaner avec le Tout-Paris sur des questions de syntaxe et de vocabulaire plus ou moins ésotériques. Du genre: pourquoi le mot chariot prend-il un seul «r», alors que charrette en a deux?

En 1702, Bouhours tombe gravement malade. Mais au moment de rendre son dernier souffle, Monsieur ne peut s’empêcher d’exécuter une dernière pirouette linguistique. 

Il murmure: «Mes amis, je m’en vais ou je m’en vas; l’un et l’autre se dit ou se disent.»

*Ironie suprême, le mot ne figure pas dans le dictionnaire.

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Notes

  1. Pour tout l’or des mots, Claude Gagnière, Bouquins, Robert Laffont, 1998.
  2. Sondage Opinion Way, les néologismes préférés des jeunes Français, 2013.
  3. Germany Drops Longest Word After EU Law Change, BBC.com, 3 juin 2013.
  4. Emile Littré, le forçat du dictionnaire, L’obs, 12 mai 2015
  5. www.encyclopediecanadienne.ca
  6. Camille Martinez, Petit Dico des changements orthographiques récents, Zuegmo Éditions, 2015
  7. www.dico-collection.com
  8. On n’a pas fini de s’écharper autour de l’ortografe françoise, Le Matin, 6 mars 2016.

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Marie-Hélène Drivaud, directrice éditoriale des dictionnaires Le Robert

Marie-Hélène Drivaud: «Il y a des  gens prêts à mourir pour l’accent circonflexe»

De passage à Québec, la directrice éditoriale des dictionnaires Le Robert, Marie-Hélène Drivaud, répond à cinq questions sur la fabrication d’un dictionnaire.

Q Comment fabrique-t-on un dictionnaire? D’où viennent les nouveaux mots?

R L’objectif secret d’un dictionnaire, c’est que même un martien qui débarque sur Terre puisse s’en servir pour comprendre nos mots. Les gens nous imaginent souvent comme des moines du Moyen-Âge, mais nous ne travaillons pas pour les linguistes, les spécialistes. 

Pour entrer dans le dictionnaire, un mot doit être utilisé fréquemment. Il doit être partagé par beaucoup de monde. Le Robert est un dictionnaire historique. Nous ne retirons pas de mots. Nous en ajoutons chaque année. Ça pose des problèmes d’espace. Il faut jouer sur les marges, sur la mise en page. On dit Le Petit Robert, mais il pèse 2,6 kilos.

Parfois, un mot oublié revient à la mode. En France, c’est le cas du mot «thune», qui veut dire «argent», en argot. Les jeunes croient l’avoir inventé, mais en fait, on l’utilisait déjà pour une pièce de cinq francs, au XIXe siècle.

Q Est-ce qu’il y a des sujets plus sensibles que d’autres?

R Dans la mesure du possible, nous évitons de trop toucher à certains éléments sensibles. L’accent circonflexe, par exemple. Il y a des gens prêts à mourir pour lui. (rires) C’est irrationnel. Ils vous diront que c’est ce qui donne son âme au mot âme. 

Q Vous faites pourtant de nombreuses révisions? 

R C’est vrai. Il y a deux ans, nous avons révisé toutes les récurrences des mots «homme» et «femme», pour éliminer les formulations sexistes. Par exemple, à la définition du mot cheveu, on pouvait lire qu’il s’agissait du «poil qui recouvre le crâne de l’homme». [NDLR : Le Robert a remplacé «homme» par «être humain»]. 

Il y a aussi les différents usages. En France, la «mairesse» est l’épouse du maire. Chez vous, c’est «une femme qui exerce les fonctions de maire». [Dans l’édition 2019], nous donnons d’ailleurs l’exemple de la mairesse de Montréal. C’est une question très complexe. (rires) Après tout, la moitié des Hommes sont des femmes.

Q À l’occasion, des gens vous accusent de céder à l’air du temps, en acceptant des mots comme «e-sports» ou «big data»?

R On nous accuse d’en faire trop ou pas assez. On oublie que nous ne sommes pas là pour faire la leçon, mais pour refléter la langue d’aujourd’hui. Nous indiquons toujours si un mot constitue un emprunt à l’anglais. Nous ajoutons aussi son équivalent en français, s’il existe. Il faut cependant admettre que les choses changent vite, surtout en matière de technologie. Je regrette un peu certaines entrées. Je pense à «téléphonie G3», qui est déjà dépassée.

Q Comment expliquer la présence d’injures racistes ou sexistes dans le dictionnaire?

R Il y a des gens qui ne comprennent pas qu’on trouve des gros mots dans le dictionnaire. Nous subissons des pressions pour enlever certaines injures racistes ou sexistes. Mais nous avons un système de marque qui permet de classer un mot. Plutôt que de le faire disparaître, nous indiquons s’il est familier, vulgaire ou injurieux. Prenez le mot «youpin», qui est très insultant pour les juifs. Ça ne nous fait pas plaisir de publier ce mot, mais il existe. On ne peut pas nier son existence. L’important, c’est d’informer le lecteur de la charge raciste qu’il contient, des dégâts qu’il peut causer.