Sur la rue Saint-Vallier Est, entre les bretelles et l’escalier Lépine, la falaise offre quelques plateaux ou plusieurs personnes marginalisées trouvent refuge «quand ils veulent avoir la paix», indique Mario Gagnon, directeur de Point de repères.

La «trail» des seringues de Saint-Roch

Dans les parcs, sur les rives de la rivière Saint-Charles, près de l’escalier Lépine, au jardin Jean-Paul-L’Allier ou dans les portiques des immeubles; les consommateurs de drogues par injection sont disséminés un peu partout dans le quartier Saint-Roch. Le Soleil s’est baladé sur «la trail de la rue Saint-Joseph» avec Mario Gagnon, directeur de Point de repères, afin de mieux comprendre cette réalité qui, la plupart du temps, passe inaperçue.

Le Soleil a rendez-vous directement chez Point de repères, à l’angle des rues Dorchester et Lalemant. Plus de 300 000 seringues stérilisées sortent de ces locaux chaque année, selon des données fournies par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de la Capitale-Nationale.  

Les seringues et leurs utilisateurs prennent différents chemins, autant que possible sous les conseils des travailleurs de Point de repères. Ces derniers recherchent «l’équilibre» entre un lieu sécuritaire de consommation et la cohabitation avec le reste de la population, explique M. Gagnon. On suggère, sans pouvoir l’imposer, des milieux «un peu plus délabrés». Comme certains secteurs au bord de la Saint-Charles ou «le long de la falaise», qui sépare la haute ville de la basse ville. «Et ça marche.»

Il arrive que les consommateurs sortent du centre-ville pour se rendre vers des paroisses comme Saint-Rodrigue (Charlesbourg) ou Saint-Pascal (Maizerets). Reste que, sans y être exclusive, la consommation se fait principalement au centre-ville, assure M. Gagnon.

Chez Point de repères, on désigne la principale artère commerciale du quartier Saint-Roch comme étant la «trail de la rue Saint-Joseph». Essentiellement parce que les utilisateurs de drogues par injection (UDI) la fréquentent ou «y reviennent». Pour avoir accès aux services des divers organismes qui y sont établis, mais aussi parce qu’il s’y est développé un sentiment d’appartenance et de sécurité.

Un UDI avisé — «ce ne sont pas tous des imbéciles», insiste M. Gagnon — sait qu’il y a risque de surdose. De juin 2017 à juin 2018, selon des données préliminaires du Bureau du coroner transmises par le CIUSSS, 28 décès pourraient être attribués à des surdoses sur le territoire de la Capitale-Nationale. La moyenne est de 21 surdoses mortelles par année entre 2005 et 2016. Plus de la moitié ont été causées par des opioïdes, responsables de 4000 décès au Canada en 2017.  

«L’idée, c’est de s’injecter le plus visiblement possible, avec du monde. […] À partir de ce moment-là, tu t’injectes dans les lieux publics où il y a une gang de personnes qui peut t’aider s’il se passe quelque chose. Et c’est-ce qui arrive. Les lieux d’appartenance sont des lieux de consommation importants parce que la personne se dit: “si jamais je commence à gigoter, il y a peut-être quelqu’un dans l’environnement [qui va demander de l’aide]”», affirme M. Gagnon.

Selon lui, le centre-ville offre l’anonymat recherché par les UDI, sans les isoler. Pour la trentaine de minutes qu’aura durée le terrain de ce reportage, M. Gagnon affirme avoir croisé «au moins quatre» de ses «clients» sur Saint-Joseph. Le tout dans la plus grande discrétion, sans que l’auteur de ces lignes en ait connaissance. «Ce n’est pas écrit dans leur front [qu’ils consomment].»

D'après Mario Gagnon, directeur de Point de repères, le SIS ne viendra pas modifier ou augmenter la consommation de drogues par injection, il va plutôt la contrôler et offrir un cadre plus sécuritaire, éviter la transmission de l’hépatite C et de VIH.

Lieux d’ancrage

Le Soleil s’arrête à la hauteur de la rue de la Cité, ce court tronçon tout juste en face la bibliothèque Gabrielle-Roy. «Il y avait beaucoup de consommation sur le parvis de la bibliothèque», raconte le travailleur communautaire, qui est en contact avec la clientèle UDI depuis près de 30 ans. L’endroit était parfait pour installer un récupérateur de seringues souillées. «C’était un des plus populaires.»

Était, parce que la situation a quelque peu changée depuis la construction de la tour Fresk, il y a deux ans. Le récupérateur a été déplacé juste en face, sur la rue Notre-Dame-des-Anges.

Si des UDI ont effectivement levé les pattes du parvis après l’arrivée de ce complexe résidentiel, d’autres sont restés. «Il y a des lieux d’ancrage.» Comme la rue Saint-Joseph, où malgré la revitalisation commerciale, les UDI s’adaptent et continuent de circuler.

La tour de 20 étages, en soi, n’a pas vraiment eu d’influence sur la consommation. Elle l’a seulement déplacée, en partie, de quelques dizaines de mètres. Les tours ne déplacent pas les UDI, poursuit M. Gagnon. Ce seraient plutôt les gens qui y vivent. «Ils ne sont pas tous habitués et ils se retrouvent face à un phénomène qui est la consommation, l’errance, l’itinérance», soutient-il.

Il ne blâme pas directement les résidents. Il s’agit plutôt d’une question d’éducation populaire. Le travail des organismes communautaires est de sensibiliser ces citoyens à encourager la mixité, et à inculquer «un certain niveau de tolérance» afin d’éviter d’avoir systématiquement recours aux policiers. La même logique s’applique aux commerçants.

Négociation

Direction le jardin Jean-Paul-L’Allier. L’endroit, en plein cœur du secteur technoculturel, est prisé de tous, autant les travailleurs que les gens de la rue ou marginalisés. En été, les personnes en situation d’itinérance peuvent se rafraîchir dans la fontaine ou se protéger du soleil sous les couverts boisés.

Pour les UDI, l’avantage est notamment l’accès à des toilettes publiques, une rareté au centre-ville, relève Mario Gagnon. Un récupérateur de seringues est d’ailleurs planté à la sortie. Cette simple installation peut éviter, par exemple, la présence d’un UDI dans la toilette d’un commerce ou dans le portique d’un immeuble à logements.

M. Gagnon en profite pour donner l’exemple d’une «coop d’habitation», où un consommateur avait pris l’habitude de se réfugier. Le responsable de l’endroit était «très ouvert» et tolérant. Mais après un certain temps, les plaintes se sont multipliées. L’usager était de moins en moins propre et «laissait des seringues à la traîne». Point de repères doit alors négocier avec les deux parties.

«On est intervenu auprès [de l’UDI]. […] Mais je suis obligé d’y trouver une autre porte de bloc l’hiver, je suis obligé d’y trouver une nouvelle coop, je suis obligé de lui trouver un stationnement de la Ville», plaide-t-il. «Je négocie, mais le problème, c’est que je n’ai jamais de solutions.»

Cette solution passe, et c’est ce qu’il dit depuis plus de 10 ans, par un service d’injection supervisée (SIS), lequel doit voir le jour près des bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency, dernier arrêt de notre rallye.

Moindre mal

M. Gagnon conduit Le Soleil sur la rue Saint-Vallier Est, entre les bretelles et l’escalier Lépine. Derrière une clôture, la falaise offre quelques plateaux ou plusieurs personnes marginalisées trouvent refuge «quand ils veulent avoir la paix».

Là aussi, il y a un collecteur de seringues. «Ça fait 20 ans que ce coin-ci est un lieu où les gens marginalisés se réfugient.» Et qu’il y a des UDI. Le SIS sera à un peu plus d’une centaine de mètres de là, sur la rue Sainte-Marguerite.

De l’aveu de M. Gagnon, dans le meilleur des mondes, le SIS aurait été plus central, justement près de la bibliothèque Gabrielle-Roy. D’ailleurs, selon un rapport du CIUSSS après une consultation auprès d’UDI, le meilleur lieu, à leur avis, aurait été à mi-chemin entre les quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur.

Mais selon M. Gagnon, il n’y avait aucun endroit qui remplissait tous les critères. «Cherche, il n’y en a pas.» Trop près d’une école, trop près d’un parc, trop de commerçants ou de résidents affectés. S’approcher trop près de Saint-Joseph garantissait une levée de boucliers, suggère-t-il. Les bretelles d’autoroute, «c’est vraiment la situation du moindre mal pour tous.»

Malgré le site choisi, il y a encore de l’opposition. Le propriétaire du restaurant Wok-N-Roll, Napoléon Woo, a lancé une pétition s’opposant à la venue du SIS derrière chez lui. Pétition qu’il entend déposer prochainement. Le metteur en scène Olivier Dufour, fondateur du Réacteur situé rue Saint-Vallier, s’est aussi montré hostile lors des séances d’information du CIUSSS et de Point de repères, début juillet. Des résidents ont des craintes, notamment sur l’augmentation du trafic de drogues, mais aussi de voir davantage d’UDI intoxiqués.

M. Gagnon réplique que les utilisateurs «sont déjà là». Le SIS ne viendra pas modifier ou augmenter la consommation de drogues par injection, il va plutôt la contrôler et offrir un cadre plus sécuritaire, éviter la transmission de l’hépatite C et de VIH. «Je peux même garantir que, quand [un UDI] va être gelé, je vais sortir avec lui.»

Aussi, dans les environs de Point de repères, il assure que les UDI seront tenus à un comportement irréprochable avec le voisinage afin de protéger l’accès au SIS. Et selon lui, les UDI exercent un certain autocontrôle entre eux.

«Ça fait 25 ans que Point de repères accueille les mêmes toxicomanes.» «Au-delà des statistiques», l’expérience des années est la «seule garantie» que Mario Gagnon peut donner. «Je comprends que les gens ne comprennent pas, mais je vais répondre à leurs questions.»