Répétition de la pièce Le vrai monde?, présentée au Trident dès mardi, dans laquelle Michel Tremblay réfléchit sur les limites qu’un artiste doit s’imposer… ou pas!

La primordiale liberté d’expression selon Michel Tremblay

«Que le Trident ait décidé de monter cette pièce-là avant les événements de l’été… C’est assez incroyable!» lance Michel Tremblay au bout du fil. Lesdits événements, ce sont les annulations dans la controverse de représentations de «SLAV» et de «Kanata» de Robert Lepage, taxé d’appropriation culturelle par ses opposants. Ladite pièce, c’est «Le vrai monde?», que Tremblay a signée il y a plus de 30 ans justement dans une réflexion sur les limites de la liberté d’expression dans la création artistique.

Au cœur du spectacle créé en 1987, un jeune écrivain, Claude, dont la première pièce est inspirée de ses parents et de sa sœur et dans laquelle il détaille sa vision de certains tabous familiaux. Sur scène, les personnages de l’auteur côtoient ceux qui leur ont servi de modèle. Alors que les histoires des uns et des autres se contredisent, Tremblay laisse le soin au spectateur de trouver sa vérité au fil d’un texte puisé dans son questionnement sur les limites qu’un artiste doit s’imposer… ou pas!

«Je m’en souviens très bien parce que la pièce d’avant, c’était Albertine, en cinq temps, où je m’étais servi de la vie de ma marraine, de ma tante Robertine, raconte-t-il. C’est une pièce qui a fait le tour du monde très rapidement. J’ai fait une fortune, j’ai très bien gagné ma vie pendant des années avec cette pièce-là. À un moment donné, entre Albertine... et Le vrai monde?, ma tante est morte. Là, la culpabilité m’est tombée dessus. Et c’est la question que je pose dans cette pièce-là: est-ce que j’avais le droit de vampiriser ma tante et de gagner une fortune avec sa vie? J’ai réfléchi à ça et j’ai décidé d’écrire une pièce qui pourrait être interprétée comme la condamnation de l’auteur.»

Dans Le vrai monde?, Madeleine, la mère du jeune dramaturge, lit son texte et est heurtée par les mots que son fils lui met dans la bouche. «Elle lui dit: “je suis toute seule dans ma tête, tu ne peux pas savoir qui je suis…” résume Michel Tremblay. Ce sont des questions que tous les auteurs se posent à un moment donné, à moins qu’ils n’aient pas de scrupules.»


« C’est la question que je pose dans cette pièce-là: est-ce que j’avais le droit de vampiriser ma tante et de gagner une fortune avec sa vie? »
Michel Tremblay

De là ce spectacle qui lui a permis de se guérir du sentiment de culpabilité et de faire le choix de ne pas s’imposer de barrières. «Je ne suis pas devenu sans scrupules, mais à un moment donné, la liberté d’expression, c’est primordial. C’est la chose la plus importante chez un artiste. On a tous les droits. En fait, ce que je me disais à l’époque, c’est qu’on a le droit de tout faire à condition que ce soit bon. C’était l’excuse que je m’étais donnée.»

Débats
Michel Tremblay raconte qu’à sa création, en 1987, Le vrai monde? avait suscité des débats parmi les spectateurs. «Il y a des gens qui prenaient pour l’artiste, d’autres qui prenaient pour la mère, note-t-il. Certains disaient qu’il n’avait pas le droit de se servir [des autres], d’autres qu’il avait le droit… Il y a 31 ans, cette discussion avait déjà commencé.»

Revenant sur l’annulation des spectacles SLAV et Kanata de Robert Lepage, qu’il a décrite comme de la censure, Michel Tremblay estime que ce n’est pas le rôle des créateurs de se soumettre à un public souvent frileux. «Je le disais il y a 25 ans. On est passé par l’ère de l’euphémisme, où il fallait faire attention à ce qu’on disait. Maintenant, il faudrait faire attention aux susceptibilités des autres sans arrêt. Un artiste ne peut pas faire ça chaque fois qu’il écrit quelque chose ou qu’il peint quelque chose. Si Picasso avait pensé à la susceptibilité des Espagnols, il n’aurait pas peint Guernica. Et si Stravinsky avait pensé à la susceptibilité des gens qui aimaient la musique classique, il n’aurait pas composé Le Sacre du printemps. On fait des choses parce que nous autres, on est rendus là», lance l’auteur des Chroniques du Plateau Mont-Royal, précisant du même souffle comprendre «parfaitement» les doléances des opposants qui pointent la sous-représentation de certaines communautés sur les scènes d’ici. «Ce qui est dommage, c’est que ce sont des spectacles qui ont été condamnés avant d’exister. C’est un procès d’intentions et il n’y a rien de pire», ajoute-t-il.

Au terme d’une année anniversaire où ont été souligné les 50 ans de la pièce Les belles-sœurs et les 40 ans du roman La grosse femme d’à côté est enceinte, Michel Tremblay se trouve ces jours-ci dans l’Hexagone pour aller chercher le Grand Prix de la Francophonie que lui a décerné l’Académie française. Il assistera à la dernière représentation du Vrai monde? au Trident le 13 octobre.

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NOUVELLE INCURSION DANS SES SOUVENIRS

Après Conversations avec un enfant curieux, paru en 2016, Michel Tremblay a une nouvelle fois plongé dans ses souvenirs pour écrire Vingt-trois secrets bien gardés, en librairie le mois prochain. «C’est un tout petit livre. Ce sont des petits textes de deux ou trois pages. Je n’ai pas suivi la chronologie, même si on passe de la petite enfance à l’âge adulte. J’y allais vraiment au fil de la mémoire», précise l’écrivain à propos de l’ouvrage qui lui a été inspiré par un souper entre amis, à Key West. 

«On s’est posé la question à savoir c’est quoi notre souvenir le plus lointain, raconte Michel Tremblay. Il y a des gens qui ont occulté complètement leur petite enfance. J’ai des amis qui ne se souviennent de rien avant quatre ou cinq ans, alors que moi, j’ai un souvenir de moi dans ma chaise haute quand j’étais bébé. Dans mon insomnie, la nuit suivante, ça cogitait. Je me suis dit que j’écrirais un petit texte le lendemain matin. Évidemment, comme d’habitude, je me suis piégé moi-même et je me suis mis à en chercher d’autres. Ce sont des choses dont je n’ai pas parlé du tout ou j’ai très peu parlé.»

VOUS VOULEZ Y ALLER?

• Quoi: Le vrai monde?

• Quand: du 18 septembre au 13 octobre

• Où: Grand Théâtre, salle Octave-Crémazie

• Billets: 52$

• Info.: www.letrident.com

Aussi à l’affiche du Trident cet automne

• La Détresse et l’Enchantement: du 6 novembre au 1er décembre

• Texte: Gabrielle Roy

• Montage dramaturgique: Marie-Thérèse Fortin et Olivier Kemeid

• Mise en scène: Olivier Kemeid

• Distribution: Marie-Thérèse Fortin