Matteo Salvini, sur le plateau de la RAI le 26 juin à Rome.

La marche sur Rome du «capitaine» Salvini

On le présente comme le futur premier ministre de l’Italie. Le nouvel homme fort de l’Europe. À 46 ans, le «capitaine» Matteo Salvini atteint des sommets de popularité. Portrait d’un caméléon politique qui ne craint plus d’être comparé au fasciste Benito Mussolini.

Depuis le début de sa carrière politique, Matteo Salvini a subi plus de métamorphoses et de transformations que le lapin d’un grand magicien. Il était communiste? Le voilà campé à l’autre bout de l’échiquier politique, du côté de la droite dure. Il était pro-européen? Désormais, Monsieur dénonce l’Europe et ses politiques budgétaires, qu’il surnomme «la cage». «Nous devons en sortir», répète-t-il sans arrêt.1

Avec les années, le «capitaine» s’est aussi découvert un intérêt démesuré pour la religion, lui qui n’en parlait jamais! Il veut ramener le crucifix dans tous les lieux publics. Il remercie «la Vierge Marie et Dieu» dans ses discours. Récemment, le nouveau converti a brandi un chapelet, lors d’un congrès d’ultranationalistes. Pas mal, pour un ancien fan de Che Guevara, non?

Mais la transformation la plus spectaculaire, c’est celle qui a vu le «séparatiste» Salvani devenir un grand «patriote» italien. Il n’y a pas si longtemps, le politicien militait pour faire du nord de l’Italie un nouvel état : la Paganie. Il ne voulait plus payer pour Rome, rebaptisée «la grosse voleuse». Par-dessus tout, il rêvait de se débarrasser du Sud du pays et de ses habitants, qu’il surnommait les «culs-terreux».2

Aujourd’hui, le «chef» Salvini s’enrobe dans le drapeau italien. Il pastiche Donald Trump, avec un retentissant slogan «Make Italia Great Again».

Moins de porte-à-porte. Plus de selfies

La méthode Salvini s’est pourtant raffinée au fil des ans. On la compare même à une recette familiale de sauce tomate, améliorée par une pincée de ceci et une pincée de cela.

Lors de ses apparitions publiques, le «chef» parle rarement plus de 10 minutes. «Les longs discours, ça fait mourir d’ennui», explique-t-il au magazine français L’Obs. Après, le héros prend un long bain de foule, au cours duquel il multiplie les autoportraits [selfies] avec ses partisans. À ses yeux, cela remplace le porte-à-porte des politiciens «à l’ancienne».

Qu’on se le dise. La «révolution du bon sens» de Matteo Salvini commence par un selfie. «Chacun a droit à sa photo souvenir avec son sourire moustachu, un petit mot et une tape amicale sur l’épaule, écrit un journaliste. […] On le touche, les dames surtout. On lui dit : «Con te Capitano» [Avec toi capitaine]. «L’Italia è con te!» [L’Italie est avec toi]. «Grande! Sei Grande! [Grand! Tu es grand! ].»3

Steve Bannon, un ancien conseiller de Donald Trump, ne cache pas son admiration pour le «capitaine». Il lui concède un talent rare, «celui de savoir vendre du rêve avec de la politique».4

Matteo Salvini prend un selfie à Milan avec des jeunes qui ont sauvés des passagers d'un autobus dans un accident.

La création de la «bête»

Pour Matteo Salvini, le point tournant survient en 2013. À l’époque, son parti, la Ligue du Nord, agonise. On prédit sa disparition. Les sondages lui accordent 4 % des suffrages. Son vieux chef, Umberto Bossi, est malade. Embourbé dans les affaires louches. En coulisses, on dit que sa déchéance est aussi pénible à voir «qu’un concours de bottés réservé à des concurrents unijambistes»...

Pas grave. Le «jeune» Salvini va changer tout ça. Lors d’un Congrès de la Ligue, il obtient 80 % des votes des militants. Le «vieux» Bossi est poussé vers la sortie. À peine élu, Salvini impose au Parti une série de virages spectaculaires. Il réduit le personnel politique. Il ferme le Journal et la Radio. Il décide de tout miser sur les réseaux sociaux.

Bientôt, un petit groupe de fidèles créent la «Bestia» [La Bête], une stratégie pour «orienter» l’information, principalement à partir de Facebook. Tout ce qui peut contribuer à la célébrité du chef Salvani est mis en ligne. Ses montées de lait. Ses pizzas préférées. Ses conquêtes amoureuses. Même les photos de ses repas du soir.

Dans un livre, le généreux Salvini partage aussi le moment précis où il a découvert l’injustice. Le jour où, à la maternelle, des méchants lui ont volé un jouet, une marionnette de Zorro.

Snif. Ici, on peut comprendre qu’une pause soit nécessaire, le temps d’écraser une larme...

Le ministre Matteo Salvini boit un verrer de vin après une entrevue avec un journaliste italien à MIlan le 29 juin, en pleine crise du navire humanitaire allemand qui voulait défier sa ligne dure sur les migrants.

Un «nettoyage» de masse

Matteo Salvini ne se contente pas de jouer les vedettes. Chaque jour ou presque, il provoque ses adversaires sur les réseaux sociaux. La controverse lui fournit ensuite des tonnes de publicité gratuite. Ses cibles sont variées. Les vaccins. Le mariage homosexuel. Les migrants qu’il accuse «de tuer, de piller, de voler». En 2016, il s’exclame : «un nettoyage de masse est nécessaire aussi en Italie, rue par rue, quartier par quartier, place par place, en utilisant la force s’il le faut.»5

En l’espace de quelques années, Salvini devient le politicien le plus suivi de toute l’Europe. 3,6 millions d’abonnés sur Facebook; 1,4 million sur Instagram; 1,1 million sur Twitter. Ses gestes sont vantés, glorifiés, magnifiés. Les petits comme les grands. En 2013, on peut suivre sa «croisade» pour faire retirer des bibliothèques publiques de Milan le livre Piccola storia di una famiglia, qui raconte l’histoire d’une famille dont les parents sont homosexuels.

Grâce à la «bête», Salvini a toujours un coup d’avance. L’an dernier, ses comptes Facebook et Twitter proposaient un jeu dans lequel les fans pouvaient devenir le «porte-parole» de leur héros, en relayant ses messages. À la fin, le gagnant rencontrait Salvini en personne. L’honneur ultime.6


« Un nettoyage de masse est nécessaire aussi en Italie, rue par rue, quartier par quartier, place par place, en utilisant la force s’il le faut. »
Matteo Salvini en 2016

Il n’empêche. Derrière la façade «participative», l’un des proches de Salvini a résumé sa vision d’un monde très hiérarchisé. «Une fourmi ne doit pas savoir comment fonctionne la fourmilière, sinon toutes les fourmis souhaiteraient occuper les meilleurs postes et les moins fatigants, créant ainsi un problème de communication.»7

L’irrésistible ascension du «capitaine»

Lors des élections du 4 mars 2018, l’Italie vit un tremblement de terre politique. Les «vieux» partis politiques sont laminés. Contre toute attente, la «Ligue» de Matteo Salvini s’allie avec les populistes du Mouvement 5 étoiles pour former le gouvernement. Sur le coup, le mariage semble fragile. Contre nature. Un Frankenstein est né», plaisante le journal La Republicca.8

À la surprise générale, le gouvernement va durer. Mais avec le temps, la distribution des tâches joue clairement en faveur de la Ligue de Salvini. Les ministres du Mouvement 5 étoiles ont hérité des portefeuilles à vocation économique. Un vrai supplice. Ils pataugent dans les négociations avec l’Europe. Pendant ce temps, la Ligue prospère. Matteo Salvini est même ministre de l’Intérieur. Un poste taillé sur mesure pour lui.

Monsieur joue le flic en chef. À l’occasion, il apparaît à l’écran, habillé en policier. Son premier geste d’éclat consiste à interdire l’accès aux ports italiens à l’Aquarius, un navire sur lequel s’entassent des migrants sauvés en mer. Tant mieux si l’Europe se scandalise. Ou si le président français Emmanuel Macron dénonce «la lèpre qui monte». Salvini tient son plus grand rôle. Quelques mois après son entrée au gouvernement, il s’impose comme le politicien le plus populaire de toute l’Italie.

Le Capitaine ou le Duce?

Salvini se rêve premier ministre. Sa métamorphose est complétée. Avant, son Parti méprisait les Italiens du Sud. Dans une chanson, ses militants se moquaient même de l’odeur des gens de Naples. Salvini lui-même voulait les exclure de certains wagons des transports publics de Milan.

Aujourd’hui, tout est oublié. En juin, lors des élections européennes, Salvini et sa Ligue récoltent 45 % des suffrages dans certains villages du sud. Un triomphe.

Plus le nouvel homme fort Salvini s’approche du sommet, plus ses adversaires notent des ressemblances avec Benito Mussolini, l’ancien dictateur fasciste. Vrai que le «Capitaine» s’amuse à singer le «Duce». Il s’inspire de sa gestuelle. Comme lui, il aime se faire photographier torse nu, y compris au volant d’une voiture de la police.

Comme Mussolini, l’ancien dictateur fasciste, Matteo Salvini aime se faire photographier torse nu.

À l’occasion, Salini reprend les formules de dictateur, comme la célèbre «beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur».9 En juin, il ajoute à la commotion en s’adressant à des partisans depuis le balcon de l’hôtel de ville de Forlì, un lieu hautement symbolique. Dans les années 20, c’est là que Mussolini avait regardé des fascistes pendre des partisans de la démocratie aux réverbères...

Tous ces «clins d’œil» à un dictateur relèvent-ils du hasard? Pas sûr. Selon les plus récents sondages, 58 % des Italiens veulent un «homme fort» à la tête du pays. Et Matteo Salvini sait très bien lire les sondages...

Des manifestants à Cologne le 2 juillet, venus dénoncés la ligne dure de Matteo Salvini à l'endroit de appuyer la capitale Carola Rackete arrêtée en Italie aux commandes d'un navire de sauvetage de migrants.

Le choc avec l’Europe

À quoi ressemblerait une Italie dirigée par le «capitaine»?

Pour l’instant, Monsieur répète qu’il ne renoncera pas à ses promesses, notamment une baisse des impôts, peu importe l’ampleur de la dette italienne. Le choc avec l’Union européenne semble inévitable.* Sauf que l’Union se retrouvera encore une fois dans le rôle du vilain, qui impose des politiques d’austérité à un pays durement frappé par la crise.10

Faut-il évoquer la délicate question de l’immigration? L’an dernier, après une série d’incidents racistes, le président de la République italienne, Sergio Mattarella, s’était ému. «L’Italie ne peut pas devenir un Far West où une partie de la population s’achète un fusil et tire du balcon.» Réponse de Matteo Salvini? «Ma seule priorité, c’est de lutter contre les délinquants immigrants qui commettent 700 délits par jour en Italie.»11 Et vlan dans les dents.

Entouré d’officiers de police et d’enseignants policiers, Matteo Salvini pose avec un pistolet Taser lors d’une visite à l’école de police de Nettuno.

« Ma seule priorité, c’est de lutter contre les délinquants immigrants qui commettent 700 délits par jour en Italie »
Matteo Salvini en 2018

En attendant la suite, des farceurs italiens ont ressuscité une blague très ancienne, déjà utilisée dans les années 30.

«Qu’est-ce que la Science? La Science, cela consiste à chercher, avec les yeux bandés, un chat noir dans une pièce obscure.

Qu’est-ce que la Philosophie? La Philosophie, cela consiste à chercher, avec les yeux bandés, dans une pièce obscure, un chat noir qui ne s’y trouve pas.

Qu’est-ce que la pensée politique de Matteo Salvini? Cela consiste à chercher, avec les yeux bandés, dans une pièce obscure, un chat noir qui ne s’y trouve pas et à s’écrier soudainement : «Je l’ai!»

* La dette italienne voisine 2320 milliards € [3455 milliards $CAD]. Toute proportion gardée, c’est deux fois et demie celle du Québec.

Notes

Matteo Salvini, à gauche, est attaqué par le ministre de l’Agriculture, Gian Marco Centinai, alors qu’il s’adresse à la chambre parlementaire.

(1) Salvini veut sortir de la «cage» budgétaire européenne, Reuters, 22 mai 2019.

(2) Matteo Salvini, l’homme fort de l’Europe, Le Point, 17 mai 2019.

(3) Matteo Salvini : comment le leader populiste hypnotise les Italiens, L’Obs, 28 février 2018.

(4) Steve Bannon : Orban, Salvini et Le Pen vont changer vos vies», Courrier international, 4 avril 2019.

(5) En Italie, l’invention d’un populisme 2.0, Le Monde, 22 mai 2019.

(6) Comment Salvini a pris le contrôle de l’agenda politique italien, Mediapart, 2 juin 2019.

(7) En Italie, l’invention d’un populisme 2.0, Le Monde, 22 mai 2019.

(8) Pagaille à l’italienne : une Italie coupée en deux, Courrier international, 12 avril 2018.

(9) The Dangerous New Face of Salvini’s Italy, Der Spiegel, 12 décembre 2018.

(10) L’Italie est-elle en train de créer une monnaie parallèle, Mediapart, 15 juin 2019.

(11) L’inquiétante montée du racisme dans l’Italie de Salvini, France Inter, 1er août 2018.