La Lune en attendant Mars

L’astronaute québécois David Saint-Jacques aimerait voir des Canadiens marcher un jour sur la Lune. Du moins, c’est ce qu’il a répondu à un journaliste pendant le lancement d’une exposition la semaine dernière à Montréal. Le jour même où, 49 ans plus tôt, le 20 juillet 1969, l'équipage d’Apollo 11 réussissait le premier alunissage de l’histoire. Qu’un astronaute canadien pose un jour les pieds sur la Lune relève-t-il du rêve? Le plus gros satellite naturel de la Terre servira-t-il un jour de rampe de lancement pour des explorations vers Mars? Le Soleil s’est entretenu avec le directeur général de l’Exploration spatiale à l’Agence spatiale canadienne, Gilles Leclerc.

Q Comment avez-vous réagi aux propos de l’astronaute David Saint-Jacques?

«La prochaine destination, c’est très clair maintenant, c’est de retourner sur la Lune et d’y envoyer des humains. L’Agence spatiale canadienne travaille depuis au moins quatre ans pour définir l’architecture d’un programme lunaire», explique au bout du fil M. Leclerc, visiblement emballé par la participation canadienne à la conquête de l’espace. 

L’Agence spatiale canadienne, avec ses partenaires internationaux, travaille sur le plus grand projet des prochaines décennies. De la Terre, les scientifiques ont les yeux rivés vers la planète rouge. 

«La Lune, c’est une étape vers Mars. Aller vers Mars, c’est un voyage de plusieurs années, tandis que la Lune, c’est une destination qui est à quelques jours de la Terre», avance l’expert.

«Les technologies ne sont pas encore tout à fait prêtes [pour un voyage vers Mars]. En terme de transport, on y est, mais pas en terme de protection des radiations dans l’espace interplanétaire. Il y a encore beaucoup de travail à faire. On apprend par nos expériences et le développement qui est effectué sur la Station spatiale internationale, qui elle, est à quelques heures de la Terre». 

Si les efforts sont concentrés vers un retour sur la Lune, Mars reste la destination ultime pour tous les pays engagés dans la conquête spatiale. 

«En apprenant à vivre, à travailler et à utiliser les ressources sur la Lune, c’est ce qui va le mieux nous préparer à une conquête éventuelle de Mars», souligne M. Leclerc, ajoutant que l’an prochain, les Terriens célèbreront 20 ans de présence permanente en orbite basse.

«On est très proche de la première étape, parce que dès cet automne, [...] la NASA attend une décision de ses partenaires, incluant le Canada, pour la construction d’un avant-poste en orbite lunaire qui effectuera le transit entre la Terre et la Lune. On l’appelle le Gateway (portail)», poursuit-il. 

Ce portail sera placé en orbite autour du satellite de manière à ce qu’il fasse toujours face à la Terre ainsi qu’au Soleil. Dans cet avant-poste, qui aura à peu près le cinquième de la taille de la Station spatiale internationale, un équipage de quatre personnes y vivra pendant quelques semaines et réalisera entre autres des expériences scientifiques. De cette station intermédiaire partiront des missions vers le sol lunaire et, plus tard, vers la quatrième planète de notre système solaire. 

À quand le début de la construction de ce projet digne des films de science-fiction? L’Agence spatiale prévoit assembler les premières parties de ce portail dès 2022 ou 2023.

«La participation du Canada serait un bras robotique, qui va servir non seulement à l’assemblage, mais aussi aux expériences sur le portail. Ce Gateway ne sera pas occupé en permanence; on va avoir besoin de robotique et d’intelligence artificielle, et c’est ce que le Canada va fournir», avance M. Leclerc. 

Et Mars? «L’objectif commun, c’est de se rendre sur Mars dans les quinze ou 20 prochaines années.»

Mais l’Agence spatiale canadienne et ses partenaires n’y arriveront pas seuls. M. Leclerc explique que la NASA a déjà fait savoir que l’expertise d’entreprises privées, comme Space X, dirigée par le milliardaire Elon Musk, sera nécessaire. 

Gilles Leclerc, le directeur général de l'Exploration spatiale à l'Agence spatiale canadienne.

Q Quels sont les facteurs, économiques, politiques ou scientifiques, qui feront en sorte que des Canadiens se rendront sur la Lune, voire même sur Mars?

R «On explore l’espace pour faire des découvertes, et pour exploiter l’atmosphère économique qu’on a créé. Tout ça dépend de facteurs politiques, et tout ce que le Canada fait en termes d’exploration spatiale se fait en partenariat international». 

Le 20 juillet dernier, l’astronaute David Saint-Jacques expliquait que des décisions «politiques» et «de programmes» dicteraient si des Canadiens se rendront ou non un jour sur la Lune. «Matériellement et physiquement, c’est possible», nuançait-il. 

Pour Gilles Leclerc, il ne fait pas de doute que les retombées du domaine spatial sont très réelles, et qu’au-delà des décisions économiques ou politiques, il faut prendre en compte les impacts concrets d’un programme spatial comme celui du Canada sur la communauté.  

L’expert parle des bénéfices de l’exploration spatiale : avancées médicales, meilleure compréhension des changements climatiques, développement des télécommunications… mais «l’aspect d’inspiration» reste central dans la politique spatiale du Canada, souligne M. Leclerc. 

«Le fait que le Canada ait été le troisième pays à avoir un satellite dans l’espace, le fait qu’il ait contribué à un élément visible de la navette, à savoir le bras robotisé (le bras canadien original), le fait qu’on ait eu beaucoup d’astronautes qui ont fait des missions au cours des 35 dernières années, tout ça crée une volonté politique pour faire en sorte que le Canada, comme d’autres pays, trouve sa place dans l’espace. Notre place dans l’espace rejaillit sur la réputation qu’on a au niveau de l’innovation, des sciences et technologie ou du volet médical». 

Q Si le Canada, à travers sa politique étrangère, transmet certaines valeurs sur Terre, comment ces valeurs canadiennes sont-elles véhiculées dans l’espace? 

R «Lorsqu’on a à bâtir des choses aussi ambitieuses qu’une station spatiale de 400 tonnes qui est orbite et qui se trouve en milieu extrêmement hostile, ça aide beaucoup à la coopération entre les pays.»

Il n’y a pas si longtemps, les États-Unis, la Russie, le Japon et l’Allemagne s’envoyaient des bombes sur la tête, a rappelé David Saint-Jacques lors de son passage au Centre des sciences de Montréal. 

«La raison pour laquelle on a été admis [dans le club des nations qui ont uni leurs efforts au développement spatial, notamment les États-Unis, des pays d’Europe, le Japon et la Russie], c’est parce qu’on avait des technologies uniques à apporter, mais aussi en raison de notre “caractère canadien”», mentionne Gilles Leclerc. 

Q Quelles sont ces «valeurs canadiennes»? 

R «On va passer par-dessus les clichés selon lesquels les Canadiens sont polis, etc. Mais il faut dire qu’on a un esprit de collaboration, et on n’est pas une menace pour qui que ce soit. Un des avantages de la coopération dans le domaine spatial, c’est que c’est toujours positif. On arrive toujours à trouver des solutions.» 

«On vit vraiment dans une ère extraordinaire de l’exploration spatiale. Le fait que le Canada y soit engagé nous donne un accès à des données scientifiques, mais aussi une ambition à continuer à s’y engager. Notre travail, à l’Agence spatiale, c’est de faire en sorte qu’il y ait une présence canadienne sur la Lune, et dans l’avenir sur Mars.»

L'astronaute David St-Jacques

Q Devant des astronautes aussi charismatiques que David Saint-Jacques ou Chris Hadfield, comment véhiculez-vous le programme spatial canadien? 

R «Une des façons pour arriver à assurer une présence canadienne dans l’espace, c’est de donner à notre programme un visage humain. Et ce visage, ce sont nos astronautes.»

Au terme d’un processus qui aura duré près d’un an, l’Agence spatiale a recruté, en 2017, deux nouveaux (et jeunes) astronautes. Un signal, juge M. Leclerc, comme quoi le gouvernement canadien s’engage envers ses partenaires internationaux… et la population canadienne. 

C’est que l’espace fait rêver. À la jeune fille qui lui a demandé à quel moment il a commencé à vouloir  devenir astronaute, David Saint-Jacques a eu cette sage réponse: «juste suivre son rêve te fait grandir et avancer, et quelque chose de bien va t’arriver. Avoir peur de ne pas atteindre son rêve n’est pas une bonne raison de ne pas en avoir un.»

C’est pourquoi le volet «inspiration» occupe une place important au sein du programme spatial canadien, rappelle M. Leclerc. 

«La place du Canada dans l’espace, ça veut dire une place pour les Canadiens sur Mars. Ce serait assez extraordinaire que le Canada fasse partie des premières missions qui vont aller sur Mars. En soi, le symbole ferait en sorte qu’on attirerait tout une nouvelle génération de jeunes à se dépasser.»

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La mission «Perspective» 

L’astronaute canadien David Saint-Jacques s’envolera le 20 décembre vers la Station spatiale internationale à bord de l’engin spatial Soyouz. Pendant six mois, à 400 kilomètres au-dessus du sol, l’astronaute participera entre autres à des expériences scientifiques, pilotera le Canadarm 2 (le bras canadien) et agira à titre de médecin pour les membres de l’équipage. Les astronautes qui complèteront l’équipage sont l’Américaine Anne C. McClain et le Russe Oleg Kononenko.