La guerre aux pailles déclarée

Au restaurant Hono Izakaya, dans le quartier Saint-Roch, à Québec, le Bloody Caesar a été remixé: le whisky Toki et la moutarde japonaise y côtoient le traditionnel Clamato, surmonté d’un chou-fleur mariné et d’une palourde.

Mais il y a une autre différence, moins perceptible au premier coup d’œil: il n’y a pas de paille jetable. 

Dès l’ouverture de cette taverne japonaise il y a trois mois, les propriétaires ont exclu d’emblée ces minces cylindres de plastique qui se retrouvent dans la poubelle après une seule utilisation. 

«C’était non négociable», explique Julien Vézina, un des copropriétaires de ce resto où la mixologie est à l’honneur. «C’est une des choses qui se gaspillent le plus dans un restaurant.»

Les clients de la taverne japonaise sirotent donc certains cocktails avec une paille de plastique réutilisable. Et pour les verres courts, c’est simple: il n’y a pas de paille.

Thomas Casault, Patrick Beaulieu, Julien Vézina et Ariane Boudreau, copropriétaires du restaurant Hono Izakaya

Mouvement global

À Québec, le Hono Izakaya est un des premiers représentants d’un mouvement global contre les pailles jetables. Le restaurant Chez Tao!, dans le quartier Saint-Sauveur, a été le premier à les proscrire, lors de son ouverture, en décembre dernier. 

«Les pailles [jetables], c’est vraiment quelque chose de superflu, qui est vraiment facile à éliminer, autant que les sacs de plastique à l’épicerie, c’est même plus facile encore», dit le copropriétaire, Vincent Thuaud.

Plusieurs restaurants et bars de Montréal et Toronto ont déjà joint la guerre à la paille en plastique jetable. La Ville de Vancouver les a interdites dans le cadre de son plan stratégique Zéro déchet 2040. L’interdiction entrera en vigueur le 1er juin 2019.

Aux États-Unis, des campagnes comme Stop Sucking­­­ et The Last Plastic Straw, parrainées par de nombreuses vedettes, incitent de plus en plus de consommateurs à les abandonner. La première ministre britannique, Theresa May, a promis d’interdire la vente de pailles de plastique d’ici l’an prochain. 

Au Québec, les pailles en plastique jetables ne sont pas recyclées, confirme Recyc-Québec. Après une utilisation unique, elles aboutissent donc à la poubelle.

Et parfois, elles sont jetées sans même être utilisées, souligne M. Thuaud, de Chez Tao!, qui a déjà travaillé dans d’autres restaurants où on servait beaucoup de cocktails. 

«La durée de vie [des pailles jetables], c’est vraiment ridicule. Des fois, le client, il la prend et il la met sur la table, il ne l’utilise même pas. C’est gaspiller du plastique dans le vide. Il la jette après trois ou quatre secondes ou, au pire, quelques minutes, le temps qu’il boive son drink», décrit-il. 

Impacts environnementaux

Les conséquences environnementales de ces pailles jetables sont nombreuses. Une paille a l’air inoffensif, mais lorsque des millions sont jetées, leur volume constitue un problème significatif. Aux États-Unis, environ 500 millions de pailles sont jetées chaque jour. 

D’abord, le renouvellement du stock de pailles exige toujours une plus grande extraction de ressources. Il faut plus de pétrole et de gaz naturel pour produire le plastique et plus d’électricité pour faire fonctionner les usines. 

Puis, après avoir servi en moyenne 20 minutes, les pailles jetables aboutissent pour la plupart dans les dépotoirs. Le plastique dégradé peut éventuellement se retrouver dans le lixiviat, ce «jus de poubelle» qui suinte des dépotoirs et n’est pas toujours traité efficacement. 

«Éventuellement, le jus qui se retrouve en fond de site d’enfouissement peut pénétrer dans le sol en dessous», explique Jean-François Ménard (CC), analyste senior au Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG). 

Et si la nappe phréatique est à proximité, «ces contaminants-là pourraient se retrouver à la surface ou disponibles à l’écosystème», poursuit-il. 

Dans les sites d’enfouissement, les impacts environnementaux de la paille sont toutefois moins graves que lorsqu’elles aboutissent dans les cours d’eau.

Dans le fleuve Saint-Laurent, notamment, elles contribuent à la pollution par le plastique. Les oiseaux, les poissons et les mammifères marins en ingurgitent, s’étouffent et parfois en meurent. Le plastique pollue aussi les littoraux. 

Sur les bords de mer, les pailles sont le neuvième item de plastique le plus répandu lors des corvées de nettoyage de plage organisées par Ocean Wise et WWF-Canada. 

De retour à Québec, les deux restaurants qui ont déclaré la guerre aux pailles jetables en les remplaçant par des pailles réutilisables ne regrettent rien. 

Chez les clients, la «réponse est super bonne. Les gens remarquent ce petit détail et ils l’apprécient», souligne Julien Vézina, du Hono Izakaya. 

Vincent Thuaud, de Chez Tao!, abonde dans le même sens. Et il espère que d’autres restaurateurs seront inspirés par leur initiative. «J’espère que ça va donner le goût à d’autres de nous suivre.»

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QUELQUES CHIFFRES

500 millions de pailles jetées chaque jour aux États-Unis

200 ans: durée de décomposition d'une paille