Dans «La chute de l’empire américain», un jeune docteur en philosophie (Alexandre Landry), devenu livreur par dépit, met la main sur un magot après un hold-up raté.

La chute de l'empire américain: solide Arcand

CRITIQUE / On l’attendait depuis un moment le film de Denys Arcand qui nous réconcilierait avec l’esprit des «Invasions barbares» et du «Déclin de l’empire américain». Fort d’un titre en lien avec cette époque phare, «La chute de l’empire américain» ramène le vétéran cinéaste en pleine forme, dans un créneau qu’il affectionne, celui de la satire sociale, survolé dans «L’âge des ténèbres» et évacué du «Règne de la beauté».

Dès la première (et longue) scène, le ton est donné. Assis dans un restaurant, sur fond de tribune téléphonique où il est question du salaire des joueurs du Canadien, Pierre-Paul (Alexandre Landry) et sa future ex (Florence Longpré) mettent cartes sur table.

Le jeune docteur en philosophie, devenu livreur coursier par dépit, expose à sa vis-à-vis son malaise à vivre dans une société axée sur les valeurs matérielles et à laquelle il se sent étranger. «L’intelligence, ce n’est pas un avantage, c’est un handicap.»

La suite des choses lui donnera l’occasion de confronter ses idéaux à la réalité. Au hasard d’une livraison et d’un hold-up raté, deux sacs de sport remplis de fric se retrouvent sous son nez, sans aucun témoin dans les environs. À peine a-t-il le temps de réfléchir que la perspective de voir sa vie changer du tout au tout l’emporte sur ses scrupules, d’où l’idée de s’emparer du magot — point faible du scénario, considérant que les policiers ont quelque peu bâclé leur travail d’inspection de son camion, mais bon…

Du coup, le jeune homme se retrouvera avec un magot dont il ne saura que faire. Sa première (et unique) folie sera de faire venir chez lui l’escorte la plus en demande à Montréal, donc la plus chère au jeu de l’offre et de la demande (Maripier Morin), dont il s’amourachera et qu’il finira par mettre au parfum de son délit.

Cherchant une façon de blanchir cet argent sale, que police et brigands recherchent activement, Pierre-Paul fera appel aux services d’un ancien motard (Rémy Girard). Repenti, l’homme a profité de sorties pendant son incarcération pour compléter un bac en administration à l’université. «J’ai besoin d’aide, j’ai vraiment trop d’argent», lui dira-t-il pour le convaincre.

À une époque où le Dieu dollar défraie les manchettes et conduit aux pires comportements vénaux, La chute de l’empire américain arrive à point nommé. Si le film, par sa démarche policière, suit les traces des premiers films d’Arcand, comme La maudite galette et Gina, il s’avère aussi le frère spirituel et sophistiqué de Joyeux calvaire (1996), où le cinéaste s’intéressait au destin de deux sans-abri interprétés par Gaston Lepage et Benoît Brière (qui font une apparition clin d’œil dans le film).

Les fans d’Arcand se retrouveront en pays de connaissance avec cette production soignée, où les dialogues font mouche sur fond d’inégalités sociales. Le personnage principal s’inscrit en droite ligne avec les personnages du Déclin. Aussi timoré qu’érudit, il cite Épicure, Aristote ou Racine pour essayer de se sortir d’un dilemme moral aliénant qui l’oblige, lui issu d’une famille pauvre et qui s’est endetté pour étudier, à faire appel à un homme d’affaires en apparence respectable (Pierre Curzi) pour faire voyager son magot, en toute discrétion et par un jeu complexe de transactions, jusque dans les paradis fiscaux.

Faire réfléchir

Mais qu’en est-il de la morale si cet argent mal acquis peut servir aux plus démunis? Peut-on avoir la main sur le cœur et l’autre sur son porte-monnaie? Au fond, ne fait-on pas de l’argent ce qu’on en veut bien? Autant de questions auxquelles le film invite à réfléchir.

Au sein d’une distribution chorale formée de plusieurs visages connus, Arcand ramène deux vieux collaborateurs, Girard et Curzi, dont c’est la cinquième collaboration avec lui, mais il met surtout à l’avant-plan le jeu inspiré d’Alexandre Landry, et celui, fort respectable pour une première expérience au grand écran, de Maripier Morin. La caméra, visiblement amoureuse d’elle, filme souvent et au plus près son beau minois.

En somme, un Arcand solide qui démontre que le réalisateur n’a rien perdu de son mordant.

AU GÉNÉRIQUE

• Cote: ***1/2

• Titre : La chute de l’empire américain

• Genre: drame

• Réalisateur: Denys Arcand

• Acteurs: Alexandre Landry, Maripier Morin, Rémy Girard, Louis Morissette, Maxim Roy

• Classement: 13 ans +

• Durée: 2h09

• On aime: les dialogues incisifs, la mise en scène soignée, les réflexions philosophiques sur le pouvoir de l’argent et le capitalisme, la distribution chorale

• On n’aime pas: la faille policière dans le scénario du vol