Debbie Lynch-White porte le film sur ses épaules, s’illustrant particulièrement dans les séquences musicales où elle reprend les succès de La Bolduc, turlute incluse, bien sûr.

La Bolduc, la turluteuse du peuple ***

CRITIQUE / Mary Travers, alias La Bolduc, a été la pionnière de la chanson folklorique québécoise, la première femme à s’imposer en musique populaire, dans les années 1920 et 1930. À l’image de personnages historiques plus grands que nature, comme Maurice Richard et Louis Cyr, la chansonnière à turlute méritait aussi de voir sa vie portée au grand écran, ne serait-ce que pour sa contribution, involontaire il est vrai, à la cause féministe.

Car, sans jamais s’être considérée comme une porte-étendard de la cause, Mary Travers s’est imposée dans un monde d’hommes, à une époque où la place de la femme était davantage devant un fourneau que derrière un micro.

Poussée par des motifs de survie, avec une famille à nourrir et un mari en arrêt de travail, au cœur de la crise économique des années 1920, La Bolduc (Debbie Lynch-White) est montée sur scène au grand dam de son mari et du clergé, mais sans jamais penser en faire une carrière. La suite fait partie de l’histoire.

L’arrivée de Mary Travers à Montréal, en 1907, son mariage avec Édouard Bolduc dont elle héritera du célèbre nom (Émile Proulx-Cloutier), ses nombreuses fausses couches et morts d’enfants, ses premiers pas sur la scène, l’apogée de sa carrière, son dernier spectacle (alors qu’elle est incapable de se tenir sur ses jambes), sa mort prématurée d’un cancer, toutes les grandes étapes de sa vie sont racontées de façon chronologique et, disons-le, sans beaucoup d’audace, par le réalisateur François Bouvier (Paul à Québec), d’après un scénario de Frédéric Ouellet.

En revanche, l’idée d’aborder la vie de La Bolduc par l’entremise de sa fille Denise (incarnée en deux temps par Laurence Deschênes et Rose-Marie Perreault) s’avère une approche originale et confère au scénario une intensité dramatique salutaire. Fidèle accompagnatrice de sa mère au piano, l’aînée de la famille restera en froid plusieurs années, après le refus de celle-ci de la voir tenter sa chance comme artiste à Hollywood.

La vie de Mary Travers — la chanteuse détestait royalement se faire appeler La Bolduc — s’inscrit avec comme toile de fond la campagne des suffragettes menée par Thérèse Casgrain (Mylène Mackay).

En bonne épouse et mère fidèle aux mœurs de son époque, la chanteuse ne s’est jamais réclamée de ce mouvement féministe, mais elle y aura contribué de façon indirecte en devenant marchande publique. Elle pouvait ainsi toucher les cachets de ses spectacles, alors qu’on refusait aux femmes d’avoir leur propre compte de banque. «Le Bon Dieu a voulu ça d’même pis c’est toute», donnait-elle comme seule explication à sa fille.

Mary Travers mourut en 1941, trois ans avant la première élection provinciale accordant le droit de vote aux femmes, le 8 août 1944. Au-delà de sa contribution à l’avancement du droit des femmes, le film ramène surtout à la mémoire l’espoir en des lendemains meilleurs que ses chansons ont procuré à des milliers de familles coincées dans l’indigence et la misère, alors que le concept d’État-providence n’avait pas encore été inventé. À sa façon, Mary Travers aura été la voix du peuple, comme en fait foi la scène du balcon, en épilogue. «Ça va venir, ça va venir, découragez-vous pas…»

Il ne saurait y avoir de Bolduc sans une interprète capable de transporter le film sur des épaules qu’elle devait avoir larges. Debbie Lynch-White relève le défi avec brio, particulièrement dans les séquences musicales où elle reprend les succès de La Bolduc, turlute incluse, bien sûr. On devine sans peine le travail nécessaire en amont pour s’approcher au plus près de l’originale.

De ce drame biographique plutôt conventionnel, où l’émotion reste souvent en profondeur, on retiendra aussi la qualité de la reconstitution d’époque et de la direction artistique.

AU GÉNÉRIQUE

Cote: ***

Titre: La Bolduc

Genre: drame biographique

Réalisateur: François Bouvier

Acteurs: Debbie Lynch-White, Émile Proulx-Cloutier, Rose-Marie Perreault, Laurence Deschênes, Serge Postigo, Bianca Gervais et Mylène MacKay

Classement: général

Durée: 1h43

On aime: la performance de Debbie Lynch-White, la scène de la composition de la chanson La cuisinière, la reconstitution historique

On n’aime pas: le scénario linéaire et sans audace, le manque d’émotions