Jamal Khashoggi

Jamal Khashoggi: une fin digne de série B

Le 2 octobre 2018, le journaliste Jamal Khashoggi est entré dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Il n’a jamais été revu depuis. Trois mois plus tard, les fuites et les révélations sur l’affaire permettent de reconstituer ses derniers instants. Un scénario digne d’un film de série B, qui bascule vite dans l’horreur. Esprits sensibles, prière de s’abstenir.

Un peu avant 13h, le journaliste Jamal Khashoggi s’approche de la grille du consulat d’Arabie saoudite, à Istanbul. Il semble hésiter à entrer. Et pour cause. Deux ans plus tôt, les autorités saoudiennes lui ont interdit de publier quoi que ce soit, y compris sur les réseaux sociaux. Depuis, Monsieur s’est installé dans la région de Washington, aux États-Unis.

Pour Khashoggi, la visite comporte une part de risque. L’Arabie saoudite a déjà «kidnappé» des citoyens à l’étranger, pour les ramener de force «à la maison». Mais le journaliste ne s’en fait pas trop. Il ne croit pas que les Saoudiens oseront s’en prendre à lui en Turquie. Des proches de la famille royale lui ont dit qu’il n’avait rien à craindre. De plus, il estime que son travail de chroniqueur au Washington Post lui procure une certaine immunité.

À l’intérieur, Khashoggi n’en a pas pour longtemps. Il veut seulement récupérer des papiers officiels pour son mariage. Sa fiancée d’origine turque, Hatice Cengiz, l’attend dehors, juste au cas où. Avant de s’engouffrer dans le consulat, Khashoggi lui remet son téléphone cellulaire. Puis il lance, à moitié blagueur : «Souhaite-moi bonne chance».1

Il ne sera jamais revu vivant.

Les murs ont des oreilles

13h14. Une caméra de surveillance montre Jamal Khashoggi qui franchit seul le portail métallique du consulat. On le conduit immédiatement au deuxième étage, où il a rendez-vous avec le consul.

Là-haut, une équipe de choc fraichement débarquée d’Arabie saoudite l’attend avec impatience. Un véritable escadron de la mort qui inclut des proches du prince héritier Mohammed ben Salmane, des agents des services de renseignements et même... ô surprise, un coroner équipé d’une scie pour sectionner les os.

À l’intérieur du consulat, qui dispose de l’immunité diplomatique, les Saoudiens se croient tranquilles. Pour plus de discrétion, le consul a donné congé à tous les employés «étrangers». Personne ne se doute que les services de renseignements turcs enregistrent tout, grâce à un dispositif électronique placé à l’intérieur du bâtiment.*

Les Turcs sont aux aguets. Depuis trois jours, ils surveillent les allées et venues de ces mystérieux Saoudiens qui viennent de débarquer à Istanbul. La veille, ils ont suivi trois membres de l’équipe dans des boisés, à l’extérieur de la ville. On aurait dit qu’ils faisaient du repérage. Comme s’ils cherchaient un endroit isolé pour se débarrasser de quelque chose...

«Je ne peux plus respirer»

13h16. À peine deux mi­nutes après l’entrée de Khashoggi dans le bureau du consul, les enregistrements turcs suggèrent que le ton monte. Le journaliste accepte le thé qu’on lui propose, mais sa voix trahit une certaine inquiétude. Il semble que plusieurs gros bras se sont invités à son tête-à-tête avec le consul.

— Tu reviens [avec nous] au pays! ordonne une grosse voix, possiblement celle de général Maher Mutreb, un agent des services de renseignements saoudiens qui sert parfois de garde du corps au prince héritier.

— Vous ne pouvez pas faire ça… des gens m’attendent dehors, proteste Khashoggi.

Tout de suite après, selon une transcription fournie par les autorités turques, l’interrogatoire de Khashoggi bascule en plein cauchemar. On entend le bruit de quelqu’un qui s’étouffe. Des cris. Un son qui ressemble à celui d’une de scie. Les derniers mots du journaliste, à peine audible, donnent froid dans le dos : «Je ne peux plus respirer. Enlevez le sac sur ma tête. Je suis claustrophobe.»2

Un petit cachotier

Pourquoi tant de haine? Après tout, l’homme qui va bientôt mourir n’est pas un révolutionnaire. Ni un saint. Ni même le plus farouche critique de l’Arabie saoudite.

Jamal Khashoggi commence son étonnante carrière en Afghanistan, dans les années 80. Il se fait connaître avec l’entrevue d’un jeune commandant djihadiste en pleine ascension, un certain Oussama ben Laden. Une photo célèbre le montre en train de brandir un fusil d’assaut, dans la campagne afghane...

Au début des années 90, Khashoggi prend ses distances avec ben Laden, qu’il juge «consumé par la haine». Il devient si proche de la famille royale d’Arabie saoudite que plusieurs le considèrent comme un porte-voix, voire un espion. Mais cela ne l’empêche pas d’être renvoyé deux fois de la direction d’un journal officiel, pour des opinions jugées incompatibles avec la bonne parole officielle.3

À partir de 2017, l’ascension fulgurante du prince héritier Mohammed ben Salmane, alias MBS, change tout. MBS n’apprécie pas que le journaliste le compare au président russe Vladimir Poutine. Il le soupçonne de sympathie envers les Frères musulmans, une organisation islamiste hostile au Royaume. Il lui reproche aussi de conserver des liens étroits avec l’émirat du Qatar, devenu son ennemi juré.

Il faut dire que Khashoggi n’est pas seulement un esprit libre. C’est aussi un petit cachotier. Après sa mort, le Washington Post apprendra avec stupéfaction que ses chroniques étaient relues et corrigées par une dirigeante de la Fondation du Qatar, le bras financier du petit émirat.4

«Quand je fais ce genre de travail, j’écoute de la musique»

13h21. Sept petites minutes après son entrée dans le consulat saoudien, Jamal Khashoggi est mort. L’hypothèse la plus optimiste veut qu’on lui ait injecté une dose mortelle d’un puissant sédatif…

L’hypothèse la plus glauque, c’est qu’on l’ait découpé en morceaux alors qu’il était encore vivant.

Des détails inutiles? Pas nécessairement. Le rappel de la mort horrible de Jamal Khashoggi ne relève pas seulement du sensationnalisme. Il va jouer un rôle crucial dans la réaction de la communauté internationale, y compris chez les principaux alliés de l’Arabie saoudite. 

Les Turcs prétendent que le coroner amené sur place a commencé par lui couper les doigts. Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu, se montre encore plus explicite, lors d’une entrevue avec un quotidien allemand. «[Le gars] conseille aux autres d’écouter de la musique pendant qu’il découpe le corps. On finit par comprendre qu’il aime ça. Il aime couper des gens en morceaux. C’est absolument dégoûtant.»5

Tout de suite après la mort de Khashoggi, l’escadron de la mort aurait contacté ses «parrains», en Arabie saoudite, pour leur transmettre un message sans équivoque. «C’est fait. La chose est faite.»

Dans une vidéo présentée par CNN, on peut voir le prétendu «double» de Khashoggi sortir du consulat après quelques minutes.

«Le pire cover-up de l’histoire»

Ne voyant pas son amoureux revenir, la fiancée Hatice Cengiz alerte les autorités turques.

Ça tombe bien. D’une manière générale, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’est pas un défenseur de la presse. L’an dernier, Reporters sans Frontières a même nommé son pays «la plus grande prison pour journalistes du monde, après la Chine». Mais Khashoggi est un ami personnel du président Erdogan. Et il ne va pas rater une occasion d’humilier l’Arabie saoudite, qui se présente comme la nouvelle locomotive économique de la région.

La Turquie se fera un devoir de réclamer la lumière complète sur le meurtre de Jamal Khashoggi. Les enregistrements captés dans le consulat seront partagés avec les États-Unis, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Le contenu se révélera si accablant que même Donald Trump devra brièvement se distancer de son grand allié saoudien. «Il s’agit du pire cover-up de l’histoire», dira-t-il. 

Grâce à des fuites calculées, la CIA fera bientôt savoir que l’assassinat a «presque certainement» été commandé par le prince héritier Mohammed Ben Salmane lui-même. Des documents internes de l’agence décrivent le prince comme «instable» et «arrogant». Un bolide toujours prêt à passer «de zéro à 60». Un dirigeant qui ne semble pas comprendre que «certaines choses ne se font pas».6

«Comme dans Pulp Fiction»

14h52. Une vidéo de surveillance capte les images d’un homme portant les vêtements de Jamal Khashoggi, qui sort discrètement du consulat, par la porte arrière. Le «sosie» prend un taxi pour se rendre dans une célèbre mosquée d’Istanbul. Arrivé sur les lieux, il se précipite aux toilettes, pour se débarrasser de son déguisement ridicule à l’abri des regards indiscrets.7

Personne ne sera dupe de cette mascarade. La ressemblance entre le journaliste et son prétendu sosie n’est pas évidente. Trop massif. Trop chevelu. Sa fausse barbe ne passerait même pas la rampe dans une troupe de théâtre amateur. Pire, le distrait a oublié d’enfiler les chaussures du journaliste. Surtout, comment expliquer qu’il sorte par la porte arrière du consulat, alors que sa fiancée l’attend près de l’entrée?

Pendant ce temps, à l’intérieur du consulat, les tueurs s’apprêtent à se débarrasser du corps. Ou de ce qu’il en reste. Trois hommes sortent avec des grosses valises, qu’ils déposent dans une camionnette noire.** Le véhicule va ensuite porter sa «livraison» à la résidence du consul, située tout près. Il est possible que les infâmes valises aient été enterrées dans le jardin. 

«C’est simple, on se croirait dans Pulp Fiction,» confie un haut ­fonctionnaire turc au New York Times.8 Pour ajouter à l’horreur, les Turcs prétendent qu’ils ont intercepté un ultime échange entre le commando et ses «commanditaires» en Arabie saoudite, à la toute fin de la boucherie. 

Une voix, possiblement celle de Saud Al Qahtani, un lieutenant du prince héritier Mohammed Ben Salmane, conclut la discussion en ordonnant à ses sbires :

— Amenez-moi la tête de ce chien.

«Faites-nous confiance»

Au début, les autorités saoudiennes assurent que Jamal Khashoggi est ressorti vivant du consulat. Mais la position devient intenable, à mesure que le monde entier prend connaissance des enregistrements captés à l’intérieur du consulat. Sans parler des révélations des médias. Au bout d’une semaine, les journaux turcs publient même la liste des 15 membres de l’escadron de la mort impliqué dans l’assassinat.9

Contre toute attente, les Quinze ont commis l’imprudence de voyager sous leur véritable identité...

Finalement, après des semaines de mensonges, les Saoudiens acceptent l’impensable. Ils admettent que le journaliste est mort dans leur consulat, tout en précisant qu’il s’agit d’un «accident». Quelques jours plus tard, ils corrigent. Encore. La nouvelle version officielle parle d’un meurtre, soigneusement planifié. Elle en rejette toutefois la responsabilité sur une équipe de «voyous», agissant sans ordres officiels.

Dans l’ensemble, l’Arabie saoudite fait le pari que la colère de la communauté internationale ne durera pas. Comme d’habitude. Quelques pays, incluant les États-Unis et le Canada, annoncent des sanctions ciblées contre 17 individus reliés au meurtre. Reste que les trois principaux fournisseurs d’armes du pays, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ne renoncent pas à leur lucratif commerce. Et le Canada n’annule pas la vente de véhicules blindés, d’une valeur de plusieurs milliards $.

À la fin octobre, quelques invités prestigieux boycottent la grande conférence économique de Riyad, souvent rebaptisée «le Davos du désert». Pour ceux-là, l’extrême cruauté du meurtre de Jamal Khashoggi remet en cause l’équilibre mental du prince héritier. N’exagérons rien. Boycott ou pas, la conférence permet à l’Arabie saoudite de signer une montagne de contrats, d’une valeur de 50 milliards $.10 Avouez qu’on a déjà vu des punitions plus sévères...

Le 3 janvier, à Riyad, le gouvernement saoudien a annoncé le début du procès de 11 individus soupconnés d’avoir participé à l’assassinat. Cinq d’entre eux risqueraient la peine de mort. Ici, l’usage du conditionnel s’impose, puisque l’identité des accusés n’a pas été révélée. De la même manière, le compte rendu du procès ne sera pas rendu public. Bref, l’Arabie saoudite répète au monde qu’il peut dormir tranquille. Elle demande de lui faire... confiance.

Faire confiance? N’est-ce pas précisément ce qu’avait fait Jamal Khashoggi?

* Les services de renseignements turcs n’ont pas fourni plus de détails sur l’équipement d’écoute utilisé.

** La veille, l’équipe avait tenté de faire reculer le véhicule dans le garage du consulat. Elle y avait renoncé, après avoir endommagé une aile du véhicule.

Notes: 

  1. Jamal Khashoggi: Murder in the Consulate, The Guardian, 21 octobre 2018.
  2. Jamal Khashoggi Case: All the Latest Updates, Al Jazeera, 4 janvier 2019.
  3. For Khashoggi, a Mix of Royal Service and Islamist Sympathies, The New York Times, 15 octobre 2018.
  4. Jamal Khashoggi’s Final Months as an Exile in the Long Shadow of Saudi Arabia, The Washington Post, 21 décembre 2018.
  5. Çavuşoğlu: Deutsche und Europäer wollen Türkei immer belehren, Sueddeutsche Zeitung, 27 novembre 2018.
  6. CIA Concludes Saudi Saudi Crown Prince Ordered Jamal Khashoggi’s Assassination, The Washington Post, 16 novembre 2018.
  7. CCTV Footage Appears to Show Khashoggi Body Double in Istanbul, The Guardian, 22 octobre 2018.
  8. Turkish Officials Say Khashoggi Was Killed on Order of Saudi Leadership, The New York Times, 9 octobre 2018
  9. Report : Saudi Journalsist Jamal Khashoggi Never Read Texts Sent to Him While Inside Consulate, USA Today, 11 octobre 2018.
  10. L’affaire Khashoggi n’empêche pas l’Arabie saoudite de signer pour 50 milliards de contrats, Radio-Canada, 23 octobre 2018.