Être gaucher: un «symptôme»?

Elle est finie, et c’est tant mieux, l’époque où les gauchers étaient considérés comme des «malades» qu’il fallait «guérir» en classe, parfois à coups de règle sur les doigts. De nos jours, quiconque décrit le fait d’être gaucher comme une anomalie mériterait une bonne petite droite derrière la tête. Mais si, au lieu d’en dire que c’est une «maladie», on disait que c’est un «symptôme», est-ce que ce serait plus acceptable? Et surtout, serait-ce moins faux?

La question s’est posée cette semaine quand un article controversé est paru dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), faisant un lien entre le fait d’être gaucher et le poids à la naissance. D’autres études auparavant avaient suggéré que les bébés de petits poids étaient plus susceptibles d’être gauchers, mais le chercheur en neuropsychologie de l’Université d’Helsinki Eero Vuoksimaa et son équipe ont regardé spécifiquement ce qui arrive chez les triplets — l’idée étant que les triplets pèsent en moyenne passablement moins à la naissance, si bien que l’effet du petit poids serait plus facile à déceler chez eux. En examinant deux grosses bases de données de triplets au Japon (1300 triplets) et en Hollande (950 personnes), tous nés entre 1970 et 2012, M. Vuoksimaa a trouvé que les gauchers avaient un poids moyen inférieur à celui des droitiers. Dans l’échantillon japonais, la différence était de 1599 grammes contre 1727 g pour les droitiers, alors qu’en Hollande, elle se chiffrait 1794 g contre 1903 g.

Les gauchers de cette étude ont également montré plus de problèmes moteurs que les droitiers, mais la différence s’effaçait quand on tenait compte du poids à la naissance — donc à poids égal, les gauchers se développaient aussi bien que les droitiers.

«Il a été suggéré que le fait d’être gaucher pourrait avoir une origine pathologique chez certains individus, résultat de dommages subis dans l’hémisphère gauche [NDLR : le côté droit du corps est contrôlé par le côté gauche du cerveau, et vice-versa] pendant la période prénatale ou périnatale, lit-on dans l’article des PNAS. […] Nos résultats s’alignent avec l’hypothèse pathologique expliquant le fait d’être gaucher, mais c’est une théorie qui a reçu sa part de critiques.»

Et pour cause, selon les experts consultés par Le Soleil. «L’observation qu’ils font dans cette étude-là est intéressante […] mais un problème important que j’ai noté, c’est dans leur façon de déterminer si leurs participants sont gauchers ou droitiers : c’est soit autorapporté, soit rapporté par les parents. Ça peut amener un certain biais et ça gomme le fait que c’est un continuum : beaucoup de gens vont dire spontanément “oui, je suis gaucher”, mais si tu leur poses des questions plus précises ou si tu leur fais faire des tests de tâches, tu te rends compte qu’ils sont plutôt ambidextres», commente François Tremblay, chercheur en neuroscience à l’Université d’Ottawa.

Même son de cloche du côté de Robert Rigal, professeur retraité de kinanthropologie à l’UQAM : «C’est une question qui est toujours intéressante : comment se fait-il que l’évolution ait retenu la droite, pourquoi l’espèce humaine n’est pas à moitié gauchère et à moitié droitière? Mais pour l’instant, les explications qu’on a sont strictement spéculatives».

Une part sociale

On sait qu’il y a manifestement une part sociale dans cette histoire, dit-il. «Il y a une étude fabuleuse qui est parue il y a une vingtaine d’années, dans laquelle un journal américain avait demandé aux gens s’ils étaient droitiers ou gauchers. Ils ont reçu des millions de réponses et ils ont mis en évidence une chose : on a eu une forte augmentation de gauchers pendant le XXe siècle jusqu’aux années 70 [de 2-3 % de la population environ à 10-12 %, NDLR]. Et ça, c’était le résultat d’une obligation sociale.»

Il semble aussi assez clair que la génétique joue elle aussi un rôle. Une étude classique parue en 1992 a trouvé que 9,5 % des enfants nés de deux parents droitiers sont gauchers; cette proportion s’élève à 19,5 % quand un des deux parents est gaucher, et à 26 % quand les deux parents sont gauchers. Une quarantaine de gènes seraient impliqués, n’ayant chacun qu’une toute petite influence, mais cela laisse quand même une large place aux facteurs non génétiques.

Il n’est pas impossible que l’«hypothèse pathologique» explique une petite partie de la préférence à gauche, dit M. Tremblay, puisque l’on trouve plus de gauchers dans certaines sous-populations. L’association est assez claire avec la schizophrénie : 30 à 40 % des gens qui en sont atteints sont gauchers, mais cela ne représente qu’une très faible partie des gauchers et la théorie reste «très, très controversée dans la littérature scientifique», dit-il.

En outre, l’idée que la préférence à gauche serait le résultat d’un «problème» survenu en bas âge est contredite par le fait que les gauchers ne s’en tirent pas moins bien que les droitiers, de manière générale. Même les auteurs de l’article des PNAS en conviennent, d’ailleurs : «En dépit de résultats antérieurs suggérant un écart de capacités cognitives entre les gauchers et les droitiers […], nous notons que le fait d’être gaucher n’est pas un désavantage. En effet, une revue systématique récente n’a trouvé que des différences négligeables d’intelligence entre les gauchers et les droitiers dans la population générale.»

Pour tout dire, certaines théories présentent même la préférence à gauche comme un avantage : les «gènes gauchers» se seraient maintenus parce qu’en situation de conflit, dans une espèce très majoritairement droitière où tout le monde est habitué de se battre avec des droitiers, être gaucher est un avantage. Le fait que les hommes sont plus souvent gauchers que les femmes (13 % contre 10 % environ) et les succès des gauchers dans des sports de combat appuient cette hypothèse — mais sans la prouver.

Dans l’ensemble, dit M. Tremblay, les origines des gauchers (et à ce compte, celles des droitiers) ne sont pas encore claires. «Les conclusions de la recherche actuelle, c’est qu’on est probablement prédisposé par l’évolution à être droitiers. On a une préférence pour une main en particulier dès la naissance, et on le voit même dans les mouvements dans l’utérus. Et ce serait par la suite l’interaction avec l’environnement qui renforcerait ou non cette préférence-là. Par exemple, le fait que les femmes tiennent leurs bébés le plus souvent avec le bras gauche expose plus le côté droit de l’enfant à la mère, ça pourrait renforcer la préférence de ce côté-là.»

Histoire à suivre, donc…

Il semble clair, selon certaines études, que la génétique joue un rôle important dans l’attribution de la main d’écriture : deux parents gauchers ont 26 % des chances de mettre au monde un enfant gaucher.

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QUAND LA DROITE PENCHE À GAUCHE...

C’est une question que beaucoup de joueurs de hockey se sont déjà posée : si j’écris et lance de la main droite, pourquoi est-ce que je joue à gauche au hockey? Et pourquoi un nombre quand même important de joueurs tiennent leur bâton de leur côté fort (des droitiers qui jouent à droite, par exemple)? Mais la réponse est… qu’on ne le sait pas vraiment, dit le chercheur en psychologie des perceptions et des sports Simon Grondin, de l’Université Laval.

Ce qui est évident, c’est que les droitiers ont une préférence pour jouer à gauche au hockey parce qu’avoir sa «bonne main» sur le haut du bâton favorise le contrôle. Mais le fait que le bâton est manipulé avec les deux mains semble brouiller les repères : si 90 % des gens sont droitiers, seulement 65 % des joueurs de hockey jouent de la gauche. Et c’est un écart qui est difficile à expliquer.

«Pour avoir une réponse scientifique à ça, il faudrait faire une manipulation et voir son effet. Mais ce sont des manipulations qui ne sont pas faciles à faire», dit M. Grondin.

«Mon impression, mais ce n’est vraiment qu’une impression, c’est que cela pourrait avoir quelque chose à voir avec l’équilibre, poursuit-il. Si on bande les yeux à quelqu’un et qu’on lui demande d’avancer tranquillement, la personne n’avancera pas en ligne droite : souvent, les gens vont se diriger d’un côté sans s’en rendre compte. […] Alors ça se pourrait qu’il y ait des complémentarités entre les différents types de préférence latérale.»

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UN PENCHANT UNIQUE...

Le fait de se servir davantage d’une main plutôt que d’une autre n’est pas unique à l’espèce humaine. Même les souris ont un côté préféré, ont trouvé quelques études, mais globalement leur population se divise à peu près également entre les gauchères et les droitières, et non à 90-10 comme nous. 

En fait, même les grands singes, nos plus proches parents évolutifs, ne penchent pas autant que nous d’un même côté, tant s’en faut. D’après une étude parue en 2006 dans le Psychological Bulletin, les bonobos sont droitiers à environ 58 %, les chimpanzés et les gorilles autour de 55 % et les orangs-outangs, autour de 45 %.

… et très ancien

Sans le vouloir, les hommes des cavernes ont laissé derrière eux une belle mesure de leur latéralité. Il y a entre 10 000 et 30 000 ans existait une coutume de se placer une main sur une paroi rocheuse et de souffler une sorte de peinture dessus à l’aide d’un tube, ce qui laissait une sorte de «négatif» de la main sur le mur. 

On connaît 507 de ces peintures en France et en Espagne, dont 77 % sont des mains gauches; si l’on présume que les droitiers tenaient leurs tubes de la main droite, cela suggère que seulement 77 % des hommes des cavernes étaient droitiers, soit nettement moins qu’aujourd’hui. 

Cependant, deux chercheurs français en paléontologie ont fait faire l’exercice à près de 200 étudiants dans les années 2000 et ont réalisé qu’une part substantielle des droitiers (main d’écriture et de lancer, dans cette étude) plaçaient leur main droite sur le mur et tenaient le tube de la gauche. En effet, les participants à l’étude ont produit eux aussi environ 23 % de «négatifs» de mains droites alors qu’ils étaient seulement 9 % à être gauchers. 

Dans l’ensemble, cela suggère fortement que l’humanité était déjà à 90 % droitière il y a 30 000 ans.