Endettement : «Nous avons étiré l’élastique du crédit»

En 1980, le taux d’endettement des ménages était de 66 % à travers la province. Puis 150 % en 2011. Et finalement, aujourd’hui, il dépasse les 170 %. En d’autres mots, cela signifie qu’un ménage doit 1,70 $ pour chaque dollar de revenu disponible.

«C’est un peu comme une grosse balloune qui ne cesse de gonfler», illustre Martin Poirier, associé au sein de la firme comptable Lemieux Nolet. Et qu’arrive-t-il lorsqu’une balloune est rendue trop grosse?

Au fil des dernières décennies, le pourcentage d’endettement des familles a toujours (ou presque) été en croissance alors que la formule de calcul est demeurée la même. Le prix des maisons a grimpé, les moyens de financements se sont multipliés.

Aujourd’hui, même l’achat d’un outil ou d’un voyage peut être financé sur plusieurs mois ou des années avec un taux d’intérêt relativement intéressant. On peut également financer sa voiture sur 84 mois ou une roulotte sur 25 ans. Du crédit, il en pleut.

«Plusieurs économistes vont dire que cette situation est épouvantable, d’autres non. Certains affirment que l’endettement est soutenu par la hausse de l’immobilier. Il ne faut pas oublier que cela fait 20 ans que les taux hypothécaires sont historiquement bas. Cela donne un pouvoir d’achat plus élevé aux consommateurs lorsqu’ils achètent une maison», rappelle M. Poirier.

«Là, on semble être reparti vers une remontée des taux d’intérêt. On voit que les prix des maisons fléchissent dans certaines régions. Maintenant, si on augmente les taux d’intérêt de 2 %, il y a des gens qui ne seront plus en mesure de respecter leurs engagements financiers. Plusieurs sont passablement déjà accotés», s’inquiète-t-il, comme plusieurs de ses confrères avec qui Le Soleil a discuté au cours des derniers mois.

Dossiers d’insolvabilité

L’an dernier, le nombre de dossiers d’insolvabilité - propositions et faillites - déposé par des consommateurs au Québec a atteint 41 670. Une diminution de 3,1 %. «C’est comparable aux données de 2008 [année du début de la crise financière]. Pourtant l’économie va bien depuis 2010», indique M. Poirier.

Dans la Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches, le scénario est bien différent de celui de la province. Selon des données du Bureau du surintendant des faillites, 5139 dossiers ont été traités, comparativement à 4864 en 2016. Il s’agit d’un bond de 5,65 %.

«Qu’est-ce qui fait aujourd’hui que les gens ont de grosses voitures, qu’ils voyagent, qu’ils ont une grande maison et qu’ils consomment beaucoup d’objets électroniques? Le taux de 170 % reflète la situation. Les gens consomment à crédit. Ils vont chercher ailleurs la capacité qu’ils n’ont pas dans leur budget courant. Un jour, cela va avoir une fin. C’est n’est pas pour rien que le taux de faillite à augmenter depuis 30 ans», fait valoir M. Poirier.

Il est également possible de dresser un parallèle entre la quantité de dossiers d’insolvabilité et le nombre de saisies de propriétés au cours des dernières années.

Selon des données de la firme JLR Solutions foncières, 2540 saisies de propriétés ont été réalisées à travers le Québec l’an dernier, soit une diminution de 7 %. Et 7952 préavis de délaissement (avis de 60 jours) ont été envoyés par des institutions financières aux mauvais payeurs. Dans la Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches, 334 propriétaires ont été forcés de remettre les clés de leur demandeur, une augmentation de 5,4 %. Et 956 préavis ont été transmis (-1 %).

«L’endettement des ménages doit demeurer une préoccupation. C’est inquiétant. Les gouvernements ont dernièrement commencé à s’en préoccuper», affirme le comptable de formation. En 2016, Ottawa a entre autres instauré de nouvelles règles visant à resserrer les conditions pour obtenir un prêt hypothécaire de la Société canadienne d’hypothèques et de logement. «Ce sont des moyens pour freiner la bulle immobilière et l’endettement. Il y a 10 ans, tu pouvais acheter une maison avec 5 % d’argent et parfois tu pouvais emprunter les sommes nécessaires pour la mise de fonds. Je pense que nous avons étiré l’élastique du crédit», poursuit-il.

Les retraités plus endettés

Si on regarde par groupe d’âge pour la province, ce sont les gens de 65 ans et plus qui ont connu la plus forte croissance du nombre de dossiers d’insolvabilité depuis 2008. Une situation préoccupante lorsqu’on pense que la population est vieillissante. En 2017, cette tranche d’âge représente 12 % de l’ensemble des dossiers traités. En 2012, elle représentait 9,8 % et seulement 6 % en 2007.

«Sur dix ans, la proportion des personnes âgées dans la population a passé de 17 % à 19 %. Le taux de faillite augmente donc plus vite que le nombre de personnes de 65 ans et plus. Les gens arrivent à la retraite avec des dettes et leur revenu baisse. Ils conservent toutefois un accès au crédit», dit-il. «On fait aujourd’hui beaucoup plus de dossiers du genre. On réalise même des successions en faillite, ce qu’on ne faisait jamais ou très rarement il y a 20 ans», conclut-il.


« Plusieurs économistes vont dire que cette situation est épouvantable, d’autres non. Certains affirment que l’endettement est soutenu par la hausse de l’immobilier. Il ne faut pas oublier que cela fait 20 ans que les taux hypothécaires sont historiquement bas. »
Martin Poirier, associé chez la firme comptable Lemieux Nolet

L'EXEMPLE

«Une famille avec un revenu brut de 100 000 $ peut avoir un taux d’endettement de 345 %.»

Pour sa présentation devant des membres de la Chambre de commerce de Lévis, Martin Poirier, associé chez la firme comptable Lemieux Nolet, a réalisé cette semaine le portrait financier d’un ménage de deux adultes et deux enfants (5 et 10 ans) avec un revenu brut familial de 100 000$.

Leurs sommes disponibles après impôts et cotisations sont de 79 608 $. Rappelons que le revenu brut médian familial au Québec est de 78 000 $, ce qui signifie que le revenu disponible est de 67 962 $. L’analyse a donc été réalisée avec des salaires supérieurs à la moyenne.

Pour ses calculs, M. Poirier a pris comme exemple un ménage avec un actif de 325 000 $, soit 275 000 $ pour la maison et 50 000 $ pour les autos. Et un passif de 275 000 $, soit 225 000 $ pour l’hypothèque et 50 000 $ pour les prêts des voitures.

Par mois, le revenu disponible pour cette famille est de 6634 $. Et leurs dépenses sont d’environ 5885 $, soit 1125 $ pour l’hypothèque, 400 $ pour les taxes, 250 $ pour l’électricité, 125 $ pour l’entretien, 125 $ pour l’Internet/câble, 125 $ pour le cellulaire, 1200 $ pour la nourriture, 350 $ pour les vêtements, 100 $ en soins personnels, 900 $ pour les véhicules, 485 $ pour l’essence et les permis, 125 $ pour l’entretien/pneus, 275 $ pour les assurances (auto, maison,vie) et finalement 300 $ pour les frais de garde.

Après avoir soustrait les paiements, «le montant encore disponible dans leurs poches par mois est de 749 $ pour des vacances, des loisirs ou des REER», note M. Poirier. «Juste pour faire une comparaison, un voyage à Walt Disney coûte près de 7900 $ pour quatre personnes pour une semaine. Si on prend la formule pour calculer le taux d’endettement des ménages pour ce couple. Ils ont un taux de 345 %. Ils sont à risque. Il pourrait être difficile pour cette famille de faire face à un imprévu financier», poursuit-il.

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IMPACT SUR LES ENTREPRISES

Le taux d’endettement des ménages des dernières années se fait ressentir sur les finances des entreprises, estime Martin Poirier, associé chez Lemieux Nolet.

«Si un particulier a atteint sa limite de crédit, c’est certain que sa consommation va diminuer. Par conséquent, les ventes des entreprises aussi, peu importe leur domaine d’affaires», avance-t-il.

Cette situation pourrait-elle être l’un des facteurs qui fait en sorte que certains joueurs de la restauration et du commerce de détail ont aujourd’hui de la difficulté à joindre les deux bouts? Peut-être.

Selon un sondage de l’Association canadienne de la paie, publié à l’automne, plus du tiers des Québécois (34 %) vivent actuellement d’une paie à l’autre. Au Canada, ce sont 47 % des gens qui ne seraient pas en mesure de remplir leurs obligations si leur chèque de paie était reporté d’une semaine.

«Souvent, lorsqu’un consommateur n’a plus de crédit, il n’a plus de comptant. Cela signifie également une baisse des ventes pour les commerces. S’il y a moins de ventes, il y a un accroissement de la compétition pour conserver ses parts de marché», explique M. Poirier. «Habituellement, on livre bataille sur le prix. Les gens vont baisser leurs tarifs. C’est une baisse de rentabilité, car ta marge brute descend. Tu fais moins de profits, mais tu as toujours des ventes», conclut-il.

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DÉFINITION

Taux d’endettement: l’endettement total d’un ménage comprend les dettes hypothécaires ainsi que les dettes de consommation. Ces dernières se composent des soldes de cartes de crédit, des marges de crédit personnelles et hypothécaires, des emprunts garantis et non garantis contractés auprès de banques et d’autres établissements de crédit et des factures impayées (y compris les impôts, le loyer, etc.).

Source: Statistique Canada