Alexandre Tailllefer travaille avec l’animateur Jean-Philippe Dion sur BYE, un documentaire centré autour de son histoire, mais portant sur différents enjeux liés à la santé mentale et la cyberdépendance chez les jeunes. Le film sera diffusé le 5 décembre à 21h à Radio-Canada.

Donner un sens à la mort

«Je n’ai jamais revu mon fils. Quand on a tourné la rue, près de chez moi, on avait toujours espoir que Thomas avait seulement fait une connerie. Ce n’était pas une connerie. Quand on a tourné la rue, il y avait cinq ambulances et six voitures de police.»

Alexandre Taillefer et sa femme soupaient chez des amis, le soir du 6 décembre 2015, lorsque leur fils Thomas, 14 ans, a décidé de s’enlever la vie. Un drame dont l’homme d’affaires ne guérira jamais, de son propre aveu, mais avec lequel il apprend à vivre.

Mercredi soir, M. Taillefer était de passage à Québec, invité par l’organisme Solidarité-Deuil d’enfant, pour une conférence à laquelle Le Soleil a pu assister. Près de 80 parents endeuillés du décès d’un enfant par suicide, accident ou maladie étaient venus écouter l’ex-Dragon parler du chemin parcouru depuis le suicide de son fils. Celui qui est également père d’une fille dit avoir fait le choix de continuer de vivre, même si après un tel drame, «on ne profite plus jamais de la vie comme on en profitait avant».

Dans sa vie d’avant, Alexandre Taillefer profitait de sa fortune pour s’offrir toutes les voitures, montres et autres grandes réceptions qu’il désirait.

«Tout ça aujourd’hui me semble tout à fait futile. Je ne porte plus de montre et je ne conduis plus de voiture. Je pense qu’on a l’obligation [après la perte d’un enfant] de réfléchir à une signification, à un sens. Quelque chose qui est plus grand que ce qu’on voyait avant. Aujourd’hui, ce sens-là dirige presque toutes mes actions. Je m’implique dans des projets qui peuvent faire une différence.»

Depuis 18 mois, à travers son deuil, le Montréalais s’est donné trois buts liés à la prévention du suicide auxquels il se consacre encore.

Premiers répondants pour la maladie mentale

D’abord, l’homme d’affaires travaille à la création de réseaux de «sentinelles» dans les écoles et les lieux de travail. Les sentinelles sont «des premiers répondants formés pour les enjeux de santé mentale» et peuvent «vraiment faire une différence». Des entreprises comme Cascade et Gaz Métro ont implanté chez eux un réseau de sentinelles dans les dernières années, mais l’homme d’affaires travaille à ce que l’initiative se propage à plus grande échelle.


On ne profite plus jamais de la vie comme on en profitait avant
Alexandre Taillefer

Ensuite, Alexandre Taillefer croit que son fils, un «dépendant» aux jeux vidéo, aurait peut-être pu être sauvé s’il avait pu parler de ses sentiments à quelqu’un en ligne. Revenant sur un sujet abordé lors de son passage à Tout le monde en parle, l’hiver dernier, l’homme d’affaires a pointé que Thomas avait lancé des appels à l’aide sur la plateforme interactive de jeux vidéo Twitch, propriété du géant Amazon.

«Twitch aurait eu la capacité d’intercepter un courriel que mon fils a envoyé en mai et une seconde fois en juin où il a clairement indiqué son intention de se suicider. Mon fils s’est tué le 6 décembre. À 14h, il a envoyé un message sur Twitch en disant qu’il ne pouvait plus vivre. À 15h, il a envoyé un message pour dire qu’il n’en pouvait plus, la vie n’avait pas de sens. À 16h, il a envoyé une photo de la balle qu’il a utilisée pour se tuer. Il s’est enlevé la vie à 20h.»

La technologie permettrait d’intercepter ces appels à l’aide, rappelle Alexandre Taillefer, si certains géants du Web acceptent de participer à cet effort pour sauver des vies. Des intervenants ou même des robots pourraient alors agir comme premiers répondants sur le Web. Le dialogue qu’a tenté d’avoir le Québécois avec Amazon s’est toutefois heurté à plusieurs reprises, dans la dernière année, aux avocats de l’entreprise refusant d’aborder le sujet.

Un documentaire le 5 décembre

Finalement, depuis bientôt un an, Alexandre Tailllefer travaille avec l’animateur Jean-Philippe Dion sur un documentaire centré autour de son histoire, mais portant sur différents enjeux liés à la santé mentale et la cyberdépendance chez les jeunes. BYE sera diffusé le 5 décembre à 21h à Radio-Canada, la veille des deux ans du décès de Thomas.

Solidarité-Deuil d’enfant est un organisme composé de parents ayant tous vécu la perte d’un enfant. Par le biais de rencontres le troisième lundi de chaque mois au CHUL, les parents endeuillés partagent leurs émotions, expériences et cheminements suivant la perte d’un enfant.

Info: www.sdequebec.ca

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Jeux vidéo: une dépendance méconnue

«Moi, j’aurais aimé ça que quelqu’un me dise que parce que mon fils jouait aux jeux vidéo 50 heures ou 60 heures par semaine, mon fils était dépendant et il y avait 1 chance sur 10 qu’il s’enlève la vie.» 

Si Alexandre Taillefer tenait à aborder le sujet de la cyberdépendance dans le documentaire BYE, qui paraîtra le 5 décembre, c’est qu’il avait lui-même sous-estimé les dangers des très longues heures passées par son fils devant les jeux vidéo. Il veut maintenant prévenir d’autres parents en partageant ce qu’il a appris dans la dernière année en consultant des experts en la matière. 

«Une dépendance à une drogue, à l’alcool, au jeu ou à l’ordinateur entraîne une augmentation considérable du risque de suicide. Quelqu’un qui souffre de dépendance va faire une tentative de suicide 1 fois sur 10. Une fois sur 10…»