Désert de miel au cœur du Québec

«On ne faisait plus de miel de toute façon. Ou en tout cas, très peu, ça ne valait même pas la peine d’en parler.»

Ce ne sont pourtant ni les abeilles ni le savoir-faire qui manquent à Francis Labonté. Il possède plus de 3500 ruches (!) et il est littéralement né dans l’apiculture: son grand-père Rolland a fondé Miel Labonté, en 1937, compagnie que son père Jean-Marc possède et gère toujours. «Je suis là-dedans depuis que j’ai 14 ans», dit-il. Mais hormis un peu de miel qu’il récolte «pour la famille», il n’en vend plus du tout, préférant se concentrer sur les services de pollinisation — bien des agriculteurs, notamment dans le bleuet, «louent» des ruches entre 100 et 150 $ pièce pour des périodes de 2 à 3 semaines afin de féconder leurs cultures.

Francis Labonté n’a pas tellement eu le choix, d’ailleurs. «Ça fait des années que je dis à mes fils de se voir comme des entreprises de pollinisation, pas comme des producteurs de miel», dit d’ailleurs son père.

C’est que l’entreprise familiale est située à Victoriaville, en plein cœur du Centre-du-Québec, un secteur qui est devenu une sorte de «désert de miel» au fil du temps et des transformations de l’agriculture régionale. D’après des chiffres de l’Institut de la statistique compilés par Le Soleil, chaque ruche du Centre-du-Québec et de la Mauricie (l’ISQ compte les deux régions ensemble) a donné 17 kilogrammes de miel en moyenne en 2016, alors que dans le reste du Québec, la productivité s’élevait à 40 kg/ruche. Et c’est un écart qui s’agrandit continuellement depuis une quinzaine d’années (voir notre graphique).

Si le Centre-du-Québec est devenu si peu propice à la production de miel, c’est que l’agriculture s’est presque entièrement tournée vers des cultures et des méthodes qui défavorisent les abeilles, disent tous les apiculteurs que nous avons consultés.

Parmi ces changements, on trouve l’industrie de la canneberge, qui a littéralement explosé dans cette région depuis une vingtaine d’années. Si étonnant que cela puisse paraître, les fleurs de canneberge ne contiennent pratiquement pas de nectar, ce liquide sucré que sécrètent (presque toutes) les fleurs et que les abeilles transforment en miel. En fait, dit Nicolas Tremblay, conseiller apicole au Centre de recherche en sciences animales de Deschambault, «en général, les ruches perdent du poids pendant cette pollinisation». Et comme les canneberges fleurissent en plein mois de juillet, soit le pic de la récolte de nectar pour les abeilles, cela pèse très lourd sur la production de miel.

Il suffit donc, avance M. Tremblay, que quelques «gros joueurs» — Francis Labonté possède quelque 3500 ruches sur les quelque 12 500 «colonies actives» du Centre-du-Québec et de la Mauricie — décident de ne plus vendre de miel pour faire chuter la moyenne régionale pour la peine.

Plantes qui disparaissent

Mais il y a plus, dit Jean-Marc Labonté. «C’est simple, il n’y a presque plus de plantes mellifères dans la région, dit-il. […] Si on recule d’une quinzaine d’années, il y avait beaucoup moins de blé d’Inde et de soya, et beaucoup plus de luzerne et de trèfle. Mais maintenant, les éleveurs gardent leurs animaux dans les étables à l’année longue et il y a beaucoup moins de pâturage.»

Ces changements ont eu lieu partout, mais ils sont particulièrement marqués au Centre-du-Québec. L’an dernier, sur 150 000 hectares de «grandes cultures» (blé, foin, maïs, etc.) ensemencés au Centre-du-Québec, on comptait près de 130 000 ha de maïs et de soya. Or ces cultures-là, de loin les principales de la région, ne sont pas butinées par les abeilles.

En termes de superficies, les «prairies» associées à l’élevage et à la production laitière sont la 2e plus importante culture du secteur, et ces champs-là ont longtemps été exploités par les abeilles. Cependant, les fermiers récoltent désormais leur trèfle et leur luzerne beaucoup plus tôt et plus fréquemment qu’avant, parce que les pousses plus jeunes sont plus nourrissantes pour le bétail. «Maintenant, ils coupent ça à 10 % de floraison, alors ce sont des champs qui n’ont pas le temps de devenir intéressants pour les abeilles», Francis Labonté.

Fait intéressant, ces facteurs — recul des pâturages, perte de diversité dans les cultures, fin des «pourtours» de champs laissés en friche, prairies coupées plus souvent, etc. — sont en grande partie les mêmes qui sont montrés du doigt pour [l’écroulement complet de plusieurs populations d’oiseaux champêtres, comme le goglu des prés (- 88 % depuis 1970) et l’alouette hausse-col (- 97 %). Ces oiseaux ne trouvent tout simplement plus d’habitats qui leur conviennent dans les campagnes d’aujourd’hui et sont remplacés par des espèces généralistes comme la corneille et le goéland.

Quoi qu’il en soit, pour la production de miel, le résultat est le même: «Ça fait des années que je laisse tout le miel dans les ruches, dit Francis Labonté. Pour la quantité qu’il y a, ce ne serait pas rentable, parce qu’il y a quand même des frais de manutention pour aller le chercher. Et ça fait moins de sirop de sucre à donner aux abeilles au printemps.» En outre, dit-il, la pollinisation a l’avantage de procurer un revenu plus stable et plus prévisible que la production de miel, qui est très changeante.

Mais pour les apiculteurs du Centre-du-Québec qui ne veulent pas abandonner les revenus de la vente de miel, il n’y a pas 36 solutions. Alexandre Gardner, enseignant en agriculture au cégep de Victoriaville qui possède 220 ruches, sort carrément son «cheptel» de la région.

«Ce qu’on fait, dit-il, c’est qu’on les amène là où c’est plus montagneux, dans les Appalaches. On n’offre pas de service de pollinisation, mais je vais faire du repérage chaque année et quand je repère un milieu qui est propice, qui a une bonne diversité florale et pas trop de pesticides, je vais cogner à la porte de l’agriculteur pour lui demander si je peux mettre des ruches là pour l’été. À 95 %, c’est “oui” et à la fin, on laisse du miel au producteur pour le remercier.»

Producteurs créatifs

À la Miellerie King, dans le village du Kingsey Falls, René Bougie ne sort pas la totalité de ses 115 ruches du Centre-du-Québec. «On en garde un peu dans la région, mais on en amène ailleurs aussi», dit-il. Mais malgré cela, sa productivité (autour de 30 à 35 kg/ruche) est sous la moyenne provinciale, ce qu’il compense en transformant lui-même le miel en divers produits à valeur ajoutée, comme des sauces et des alcools.

«On ne peut pas blâmer les fermiers, ils peuvent décider de faire ce qu’ils veulent et c’est normal, c’est leurs affaires, philosophe M. Bougie. […] Mais il faut vraiment qu’on choisisse bien nos spots où on met nos ruches, parce qu’il y a de plus en plus de maïs et de soya, et de moins en moins de prairies.»

***

Et les néonicotinoïdes?

En général, quand on parle des problèmes des abeilles, on finit rapidement par parler des néonicotinoïdes, ces insecticides dont on enrobe les semences et qui protègent la plante toute sa vie durant, mais qui rendent les abeilles malades au passage. Or comme les cultures du maïs et du soya font grand usage de ces insecticides et qu’elles dominent le paysage au Centre-du-Québec, se pourrait-il qu’ils soient la cause derrière le «désert de miel»?

Malgré tout ce qu’on peut leur reprocher, il serait étonnant que les «néonics», comme on les appelle souvent, diminuent de beaucoup la production de miel, avance Pierre Giovenazzo, chercheur en biologie et spécialiste des abeilles de l’Université Laval. «C’est dans les Prairies canadiennes (Alberta, Saskatchewan et Manitoba) que les apiculteurs produisent la grande majorité du miel canadien, et ce miel provient des immenses surfaces cultivées avec du canola (très mellifère) dont les semences sont toutes enrobées de néonics depuis plus de 10 ans», a-t-il indiqué lors d’un échange de courriels avec Le Soleil. Malgré cela, d’après des chiffres fédéraux que M. Giovenazzo nous a fait parvenir, le rendement dans les Prairies fluctue généralement entre 50 et 90 kg de miel par ruche, soit un bon deux fois plus que la moyenne québécoise.

Mais cela ne signifie pas que les néonics sont sans effet: nombre d’études ont montré qu’ils sont un des facteurs qui maintient la mortalité hivernale des abeilles à des niveaux chroniquement élevés, entre 20 et 30 % par année alors qu’elle devrait en principe se maintenir autour de 10 à 15 %.

«On a bien hâte qu’ils arrêtent de mettre du poison dans la terre», commente l’apiculteur Francis Labonté.

Le printemps dernier, d’ailleurs, a été catastrophique pour les ruches québécoises, avec des pertes de plus de 50 % pour bien des apiculteurs. Ce ne sont pas tant les pesticides que le climat qui est en cause, mais les néonicotinoïdes n’ont sûrement pas aidé.

«On a perdu 38 % [... et] c’est pas mal notre pire année depuis qu’on est dans l’apiculture, dit Alexandre Gardner, enseignant en agriculture au cégep de Victoriaville. L’automne dernier, on a eu du temps très chaud jusqu’à tard en octobre, alors les ouvrières ont butiné pas mal plus longtemps qu’à la normale. Mais les abeilles qui sont encore là en octobre, il ne faut pas qu’elles s’épuisent parce qu’elles doivent passer l’hiver, et l’activité plus forte en octobre les a fatiguées. Après ça, on a eu un mois d’avril extrêmement froid, qui a empêché les abeilles de sortir pendant presque tout le mois d’avril. Sans entrée de pollen et de nectar, la reine ne pond pas, mais les abeilles qui ont passé l’hiver ont une durée de vie limitée rendu au printemps, alors il faut les remplacer. Beaucoup de ruches n’ont pas survécu à ça.»