Gerry Boulet, Freddy Mercury, Scott Weiland et Jim Morrison

Comment survivre à la mort de son chanteur

L’histoire de la musique populaire est jalonnée d’artistes entrés dans le mythe pour leurs succès, certes, mais aussi parfois pour leur décès prématuré. Quand la vedette était leader d’un groupe, sa disparition vient pour ses collègues avec un grand point d’interrogation : «On fait quoi, maintenant?» Alors que la formation Stone Temple Pilots a lancé vendredi un premier album avec sa nouvelle voix, Le Soleil s’est penché sur ces groupes qui choisissent de s’accrocher pour tenter de survivre à leur chanteur.

On ne pourra pas reprocher aux Stone Temple Pilots (STP) de manquer de persévérance. Déjà musicalement orphelins deux fois plutôt qu’une, les frères Dean et Robert DeLeo et leur confrère Eric Kretz redonnent la chance au coureur en adoptant un nouveau chanteur, Jeff Gutt, avec qui ils ont enregistré un album éponyme paru vendredi.Le parcours de la troupe californienne n’est pas banal. Après avoir connu la gloire dans les années 90 avec Scott Weiland au micro, STP a été à la merci de l’instabilité et de la toxicomanie de son leader, duquel il s’est officiellement séparé en 2013. Si les fans pouvaient encore avoir espoir d’une réunion, le décès du chanteur, qui a succombé à un cocktail de drogues en 2015, est venu les éteindre.

À partir de 2013, STP a collaboré avec Chester Bennington, la voix de Linkin Park. Ce dernier a deux ans plus tard pris ses distances — à l’amiable, dit-on — pour se consacrer à sa première formation. Il s’est suicidé l’été dernier.

Pour une deuxième fois, les membres de STP ont donc retroussé leurs manches pour recruter un chanteur. Ils l’ont trouvé en la personne de Jeffrey Adam Gutt. Cet ancien participant au concours télévisé The X Factor a été choisi après un processus d’embauche où quelque 15 000 prétendants ont soumis leur candidature. Une cinquantaine d’entre eux ont été entendus en audition.

Adam Lambert

«Nous n’avons pas voulu faire de compromis», a confié le guitariste Dean DeLeo au Rolling Stone en novembre, au moment de présenter la nouvelle recrue. «Je veux dire, man, pense à tous les critères qui devaient être remplis! a-t-il ajouté. Nous sommes STP, nous n’allions pas faire de compromis. Nos fans méritent mieux que ça.»

Reste à voir comment lesdits fans accueilleront le nouvel album et la tournée qui se dessine pour mai. Gutt a de grands souliers à remplir. Une mission qui demeurera risquée pour quiconque marche dans les pas d’une vedette décédée. Surtout si la formation décide de garder le même nom, souligne Serge Lacasse, professeur titulaire en musicologie à l’Université Laval, spécialisé en musique populaire.

«Le but, j’imagine que c’est d’être à la fois fidèle au groupe et respectueux du disparu, indique-t-il. J’imagine que dans certains cas, on peut dire : “qu’est-ce que ça aurait été s’il était encore là?” Dans d’autres cas, ça peut être : “qu’est-ce que le groupe peut devenir sans lui?” Les chanteurs choisis chantent souvent dans le même genre de registre [que l’original]. C’est une part de tradition qu’on veut garder. Et pour moi, le fait de conserver le nom, c’est aussi ça que ça veut dire.»

Mythes et intouchables
Au lendemain du décès de Kurt Cobain, ses confrères de Nirvana n’ont pas tenté de poursuivre la route ensemble. Le batteur Dave Grohl s’est plutôt lancé dans l’aventure des Foo Fighters, d’abord un projet solo qui, pour les besoins de la scène, est devenu un groupe. Grohl a bien recruté Pat Smear, guitariste de tournée pour Nirvana. Mais pour le reste, les Foo Fighters ont grandi comme une entité complètement indépendante, avec le succès qu’on leur connaît : ils viennent d’être récompensés au gala des prix Grammy et — si les festivaliers mettent leur chapelet sur la corde à linge… — ils devraient réussir à compléter leur concert sur les plaines d’Abraham en juillet, après le rendez-vous écourté par l’orage en 2015.

Nirvana: Krist Novoselic, Kurt Cobain et Dave Grohl

Serge Lacasse décrit comme «très sage» la décision de Dave Grohl de repartir en neuf plutôt que d’essayer de prolonger la vie de Nirvana. Le musicologue évoque le «mythe» qui s’est créé autour de Kurt Cobain, devenu en quelque sorte irremplaçable. «Nirvana, c’était Cobain. Il incarnait l’esprit de ce groupe. Les autres, on ne les voyait pas. Il y a des groupes où c’est plus équilibré et d’autres où il y a vraiment un mythe qui s’installe. C’est ce qui est arrivé avec Nirvana. En plus, ç’a coïncidé avec une espèce de sous-culture particulière», explique M. Lacasse.

À l’inverse, un groupe tout aussi mythique comme Queen a su rebondir après le décès du charismatique chanteur Freddie Mercury, emporté par le sida en 1991. M. Lacasse évoque le guitariste Brian May, qui a aussi fortement contribué à la signature sonore de la formation. Ou son répertoire, plus fourni, qui ratissait plus large. «Le public de Queen est resté fidèle pendant tout ce temps-là. C’est une musique qui continuait de retentir quand même. Bohemian Rhapsody, ça joue toujours autant que ça jouait. C’est un classique, ça aide.»

On a pu entendre la voix de Freddie Mercury sur l’album posthume Made in Heaven, paru en 1995, mais d’autres n’ont pas tardé à prendre le relais. Outre des collaborations ponctuelles, Queen s’est associé plus longuement avec des chanteurs, dont le nom a été ajouté à l’affiche pour éviter de les présenter comme des remplaçants de Mercury: Paul Rodgers s’est prêté au jeu dans les années 2000, puis Adam Lambert à partir de 2011.

«Selon la stature des chanteurs, on peut avoir l’impression que c’est impossible que le groupe continue quand cette personne-là disparaît, observe Serge Lacasse. Mais dans le cas de Freddie Mercury, il avait un peu préparé son coup. Et le groupe a été proactif. Même s’il n’a plus la portée qu’il avait avant, il a quand même continué.»

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UN RÔLE INGRAT?

Remplacer un chanteur vedette au sein d’un groupe de musique bien établi vient nécessairement avec son lot de comparaisons. Mais le rôle n’est pas nécessairement ingrat, selon le musicologue Serge Lacasse. «Pour un artiste qui sort d’on ne sait pas trop où, ça peut être une belle chance, estime-t-il. Et ça ne veut pas dire qu’il va faire ça toute sa vie. Surtout que les autres gars sont souvent plus vieux…» Quant à l’élément nostalgie et à la nécessité de faire honneur aux grands succès immortalisés par un autre, on ne s’en sort pas. Mais ça, personne ne peut vraiment l’éviter, nuance M. Lacasse. «Même quand le chanteur n’est pas mort, c’est la même chose. Et quand on pose la question aux artistes à savoir s’ils sont tannés de jouer tel ou tel hit, ils vont dire non, parce que c’est ça qui leur permet de se maintenir à flot.»  Geneviève Bouchard

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DES CAS

Joy Division / New Order

Un cas particulier que Joy Division: dès ses débuts, le groupe anglais avait décidé de changer de nom advenant le départ d’un membre du quatuor. La sortie d’Unknown Pleasures en 1979 a tout de suite attiré l’attention sur la formation de Manchester. Déjà, Ian Curtis doit composer avec des épisodes de dépression, un mariage qui fout le camp et des crises d’épilepsie sur scène. En mai 1980, tout juste avant leur première tournée américaine, le chanteur s’enlève la vie, à 23 ans. Après Closer, un album posthume, le trio restant renaît sous le nom approprié de New Order, adoptant un son post-punk mâtiné de musique électronique qui va en faire des pionniers du genre. Dix albums et un statut-culte plus tard, New Order a surmonté son traumatisme, mais son histoire reste intimement liée à ses débuts. Éric Moreault

The Doors

Pas facile de remplacer un leader aussi charismatique que Jim Morrison. Au lendemain du décès de cet illustre membre du club des 27 (en référence à ces vedettes mortes à 27 ans), en 1971, ses confrères du groupe The Doors ont bien essayé de tenir le fort avant de se résigner à la dissolution. Les choses n’ont pas été plus simples quand le claviériste Ray Manzarek et le guitariste Robby Krieger ont tenté de ranimer The Doors au début des années 2000 en y conviant Ian Astbury, chanteur de The Cult. La succession de Morrison et le batteur John Densmore s’opposant à leur utilisation du nom The Doors, tout ce beau monde s’est retrouvé devant les tribunaux… Geneviève Bouchard

AC/DC

Sûrement le cas le plus célèbre d’une formation qui a survécu au décès de son chanteur! Parce qu’au moment où Bon Scott emprunte l’autoroute de l’enfer, le 19 février 1980, à 33 ans, le band australien a déjà six albums à son actif. Et la réputation d’être un des meilleurs groupes en spectacle. AC/DC envisage la séparation, mais à l’insistance des parents de Scott, les frères Young misent sur Brian Johnson, voix du groupe glam rock Geordie. Le quintette entre en studio pour endisquer le mythique Back in Black, en hommage au défunt. Il s’écoulera à plus de 50 millions depuis, devenant l’un des albums les plus vendus de l’histoire de la musique populaire. AC/DC va ensuite continuer à forger sa légende sur scène, jusqu’à ce que Johnson doive jeter l’éponge en raison de problèmes d’audition. Il sera même brièvement remplacé par… Axl Rose. Le spectacle doit continuer, comme on dit. Éric Moreault

Offenbach

Très apprécié du public québécois, le rocker et bluesman Gerry Boulet faisait carrière en solo lorsque la maladie l’a forcé en 1990 à dire adieu à ses fans, chose qu’il a d’ailleurs pu faire en chanson grâce à l’album Rendez-vous doux. Difficile toutefois d’oublier son parcours mémorable au sein de la formation Offenbach. Ses Câline de blues ont notamment pu résonner de nouveau grâce à l’apport du chanteur Martin Deschamps. Recruté à la fin des années 90 pour reprendre momentanément le flambeau, le chanteur avait ce qu’il fallait de rauque dans la voix et d’intensité dans l’interprétation pour rendre hommage à l’œuvre de Gerry.  Geneviève Bouchard

ET AUSSI...

INXS

Après le suicide de Michael Hutchence, trouvé mort en 1997 dans une chambre d’hôtel de Sydney, le groupe australien a vu quelques chanteurs se succéder à son micro. L’un d’eux, le Canadien J.D. Fortune, a été recruté en 2005 par l’entremise du concours télévisé Rock Star: INXS. Le groupe s’est depuis retiré de la scène. 

Alice in Chains

Au sommet de la vague grunge, dans les années 90, la formation de Seattle s’est hissée au sommet des palmarès avant d’être freinée par les problèmes de drogue du chanteur Layne Staley. Ce dernier a succombé à sa dépendance en 2002. Il a été remplacé par William DuVall. Sans trop de succès.

Lynyrd Skynyrd

La troupe a fait sa marque, notamment par son interprétation de la pièce Sweet Home Alabama, avant d’être décimée dans un accident d’avion qui a causé la mort  du chanteur Ronnie Van Zant en 1977. Le petit frère du défunt, Johnny, a repris par la suite repris les rênes du groupe.

Sublime/Sublime with Rome

Bradley Nowell n’aura malheureusement pas vu sa chanson What I Got atteindre le sommet des palmarès en 1997, puisqu’il est mort d’une surdose de drogue juste avant. Le bassiste Eric Wilson de Sublime s’est depuis associé au guitariste et chanteur Rome Ramirez pour continuer à faire voyager sa musique.

Blind Melon

On se souviendra de ce groupe pour son tube No Rain (1993) et de son clip mettant en vedette une jeune fille en tutu aux allures d’abeille à lunettes. Blind Melon a été freiné en pleine gloire, en 1995, par le décès de son chanteur, Shannon Hoon, d’une surdose de drogue. La bande a renoué une décennie plus tard en recrutant le chanteur Travis Warren. Geneviève Bouchard

LA MORT FAIT RÉSONNER LE TIROIR-CAISSE

Les plus cyniques diront qu’on vaut parfois davantage mort que vivant. Les chiffres de ventes d’albums d’artistes récemment décédés ont souvent tendance à leur donner raison. 

Professeur titulaire en musicologie à l’Université Laval, Serge Lacasse cite Nirvana en exemple. «On dirait que le groupe a encore plus explosé après la mort de Kurt Cobain, note-t-il. C’est devenu un mythe. Et quand on atteint le niveau du mythe, ça transcende pas mal tout ce qu’on fait. Les disques deviennent très courus, on cherche toutes les pistes qui n’ont pas été utilisées, d’autres prises [enregistrées en studio]…» 

Plusieurs enregistrements de Nirvana ont effectivement été mis sur le marché après la mort du chanteur. Parmi les plus remarqués, l’album MTV Unplugged in New York a atteint le sommet du palmarès et a mérité un Grammy.

Ce n’est pas non plus parce qu’on est mort qu’on ne peut pas lancer de nouvelles chansons. Serge Lacasse évoque l’exemple de Free as a Bird, un démo enregistré par John Lennon en 1977 et complété plus tard par les membres survivants des Beatles. Cette pièce inédite du Fab Four a été lancée en 1995, 15 ans après la mort du chanteur. Rappelons que le titre, dévoilé juste avant les Fêtes, avait servi à promouvoir le premier volet d’une anthologie sur disques et d’un documentaire télévisé. «Même si le groupe n’existait plus, ç’a redonné une espèce d’élan», observe le musicologue.  Geneviève Bouchard