Kalenga, Gloire et Iraghi entourent leur petit frère Gad et leur mère Claudine.

Bienvenue chez les Muganda

Rarement le football de Québec a autant brillé à l'échelle provinciale que lors des conquêtes du Bol d'or du Campus Notre-Dame-de-Foy et du Blizzard du Séminaire Saint-François, l'automne dernier. Derrière ces sacres historiques, deux porteurs de ballon dominants du même nom. Des frères élevés par des parents congolais entre la Tanzanie, Val-Bélair et Chibougamau. Bienvenue chez les Muganda, l'improbable famille de footballeurs à succès.
«Au début, j'allais aux matchs et je regardais les gens se lever et crier le nom de mes fils. Je ne comprenais rien à part que c'était bon quand le ballon arrivait au bout du terrain. Ce sont les autres parents qui devaient me dire que l'on avait gagné.»
Claudine Kalenga raconte l'anecdote en riant, entourée de ses fils dans la résidence familiale du quartier Vanier. Son initiation au football est arrivée sur le tard.  
En 1996, fuyant une violente guerre civile dans leur Congo natal, la femme et celui qui allait devenir son mari, Mihigo Muganda, ont rallié un camp de réfugiés en Tanzanie. Le couple a eu un premier enfant durant les quatre ans passés là-bas, Gloire, âgé de presque trois ans lorsque la jeune famille a finalement été sélectionnée pour immigrer au Québec. Un autre fils, prénommé Kalenga, était encore dans le ventre de sa mère à son arrivée dans son pays d'adoption, en 2000. 
Le père est un joueur de football accompli... mais pas de football nord-américain. Ses fils ont d'abord adopté son sport, le soccer, durant les quelques années où la famille a habité Val-Bélair. À Chibougamau, où les Muganda ont déménagé au milieu des années 2000 pour le travail de nutritionniste du paternel, tout le monde n'en avait toutefois que pour le ballon ovale.
Un sport qui ne disait rien à Mihigo Muganda et Claudine Kalenga, mais dans lequel leurs fils étaient destinés à s'imposer, y compris Iraghi, qui suit son frère Kalenga d'un an au SSF.  Porteur de ballon et receveur, ces dernières années, on l'a transformé en demi de coin cette saison.
«Je n'avais jamais joué en défensive, mais je me suis adapté. Un peu comme mes frères, j'aime frapper», commence à expliquer Iraghi, étant rapidement coupé par Gloire. «On est tous des durs dans la famille», tranche l'aîné.
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Gloire, le pionnier
«À Chibougamau, il n'y avait pas vraiment de soccer. Le gros sport c'était le football, et moi, j'ai toujours aimé le contact. J'ai commencé par boxer, puis à jouer au football. J'aimais ça frapper», relate Gloire Muganda en frappant la paume de sa main avec son poing.
Large d'épaules, poitrine épaisse, on le croit sur parole. Côté football, le vétéran porteur de ballon du Campus Notre-Dame-de-Foy est le pionnier de la famille. 
«Gloire est très athlétique et très, très physique. Il court nord-sud en puissance», décrit le coordonnateur offensif du Blizzard, Jean-François Boisvert. Il n'a eu le plus vieux des frères Muganda qu'un an sous ses ordres. Un cadeau, en quelque sorte, du CNDF.
Ayant commencé le football en 1re secondaire avec les Faucons de l'école La Porte-du-Nord de Chibougamau, Gloire a dominé sur le terrain durant les quatre années suivantes dans un relatif anonymat. Mais venu jouer avec les Faucons au Jamboree de football de Québec, au printemps de sa 4e secondaire, il est tombé dans l'oeil de l'ex-joueur vedette du Rouge et Or Sébastien Lévesque, alors entraîneur des porteurs de ballon du Notre-Dame.
«Il m'a recruté au CNDF, mais il restait un an de secondaire. Ma mère voulait déjà revenir à Québec, et il me parlait d'une école à laquelle je pourrais aller pour m'améliorer avant d'arriver au collégial. C'est là qu'on a décidé de déménager.»
Devant choisir entre l'Externat Saint-Jean-Eudes et le Séminaire Saint-François, deux grands rivaux, Gloire opte pour le Blizzard. Le reste de la famille suivra au SSF. 
Côté football, il y a une marche entre Chibougamau et Québec. Physiquement, le nouveau venu est bien équipé pour se défendre, mais stratégiquement, c'est autre chose. «Je suis arrivé au SSF et je ne comprenais rien. Ça m'a pris du temps à m'adapter au système de jeu plus complexe. Même à ma première année au CNDF, j'avais de la difficulté avec ça.»
Deux ans où il comprend que ses simples attributs physiques ne suffiront pas. Puis un rappel à l'ordre, à l'été 2016. Ayant manqué deux entraînements matinaux du Notre-Dame, le porteur de ballon est suspendu par ses entraîneurs pour les trois premiers matchs de sa deuxième saison. 
Le déclic
«Je pense que ma suspension a fait en sorte que j'ai eu un déclic. J'ai appris ma leçon et je suis revenu avec encore plus de hargne.»
Troisième dans l'organigramme des porteurs de ballon du CNDF à son retour au jeu, des blessures à Luca Perrier et Guillaume Vermette lui ouvrent une porte. La suite est une rapide ascension dans le football collégial.
Le 21 octobre 2016, Gloire Muganda marque trois touchés pour permettre au CNDF d'être couronné champion de la saison. Le 12 novembre, ses deux touchés guident son équipe vers la conquête du Bol d'or.
Les siens devant l'emporter contre Garneau lors du dernier match de la saison régulière pour terminer au sommet du classement, Gloire Muganda amasse 204 verges et trois touchés. En séries, unissant ses forcesà Perrier, il domine la demi-finale, puis ajoute 146 verges et deux autres majeurs pour guider le Notre-Dame au premier Bol d'or de son histoire, une victoire de 38-15 contre André-Grasset. «C'est le meilleur sentiment que j'ai eu de ma vie», lance le principal intéressé. 
«Il a eu une opportunité et il est devenu dominant. En fin d'année, c'était la pierre angulaire de notre attaque», explique l'entraîneur-chef du Notre-Dame, Marc-André Dion.
Blessé au genou, Gloire est forcé de regarder les siens des lignes de côté, cet automne. Si tout va bien, il sera de retour en octobre pour tenter de finir sa carrière collégiale avec un autre championnat. Il promet de revenir encore plus hargneux, question de prouver qu'il n'est pas un feu de paille.
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Kalenga, le diamant brut
En l'espace de quelques semaines à l'automne 2016, Gloire Muganda s'est placé sur le radar de bien des formations universitaires. Par contre, son nom de famille résonnait déjà bien fort dans le football provincial, gracieuseté de son petit frère Kalenga. 
«À l'époque où je faisais du recrutement pour le Rouge et Or, Glen Constantin utilisait souvent le mot spécial. Quand j'étais sur la route et je l'appelais concernant quelques bons joueurs, il me demandait toujours s'ils étaient spéciaux», se rappelle Jean-François Boisvert, le coordonnateur offensif du Blizzard du Séminaire Saint-François. «J'ai utilisé le terme pour désigner seulement quelques joueurs dans ma carrière. Kalenga est spécial, on l'a vu dès qu'il est arrivé en secondaire 2.»
Arrivé dans le sillon de son frère au SSF, à 13 ans, il a vécu une adaptation beaucoup moins ardue. «Je ne me souviens pas d'une fois où Kalenga s'est trompé dans son jeu dans toutes ses années au SSF. En protection de passe, ça peut être dur de savoir qui bloquer. Il ne se trompe jamais», assure Boisvert. 
En 2015, le porteur de ballon est surclassé dans l'équipe juvénile. À 14 ans, on lui demande de se frotter aux meilleurs joueurs de 15 et 16 ans au Québec. Dès le début, c'est lui qui a l'air d'un homme parmi les enfants, terminant la saison meneur du circuit pour les verges et des touchés au sol et étant nommé joueur le plus utile de la province. 
À l'aube de sa deuxième année juvénile, à la fin de l'été 2016, Boisvert le met toutefois en garde: il ne gagnera pas le titre de joueur le plus utile deux ans de suite. Cette fois, les défensives l'attendront de pied ferme. «Je ne devais pas essayer de trop en faire. Je ne suis qu'un des 12 joueurs en attaque», relate humblement Kalenga. 
Penser que l'adversaire réussirait à le freiner était cependant drôlement le sous-estimer. Bien entouré dans l'offensive du SSF, il a survolé le circuit juvénile comme bien peu l'ont fait avant lui. Ne jouant pratiquement aucun match complet, ses entraîneurs le ménageant, il a amassé 1364 verges pour une hallucinante moyenne de 12,7 verges par course et une vingtaine de touchés.  Le saison parfaite du Blizzard s'est terminée sur une écrasante victoire au Bol d'or où l'athlète de 5'10" et de 195 livres a dominé la défensive des Loups de Curé Antoine-Labelle en route vers plus de 250 verges au sol.
Le but ultime : la NFL
Qu'est-ce qui fait de Kalenga Muganda le joueur secondaire le plus dominant de la province? Son entraîneur le décrit comme explosif et capable de baisser l'épaule comme son frère. Mais ses rapides mouvements latéraux lui permettent aussi d'envoyer valser ses adversaires au sol sans même les toucher. «Et il n'a jamais échappé le ballon en match à ses deux premières saisons avec nous», souligne Boisvert.
Le porteur de ballon Kalenga Muganda a la NCAA et la NFL dans sa mire. Selon l'entraîneur Jean-Pierre Boisvert, il a les moyens de ses ambitions.
Cette année, l'entraîneur a dû trouver des défis à Kalenga. Dans l'offensive du SSF, on l'a fait pratiquer comme receveur, histoire de polir un autre aspect de son jeu. «Quand on l'a aligné là pendant les pratiques hivernales, il était pratiquement notre meilleur receveur du jour au lendemain.»
La saison 2017 du Blizzard n'est vieille que de quatre matchs , mais plusieurs voient déjà Kalenga s'exiler au sud de la frontière l'an prochain. Pour faire le saut dans un prep school américain, il devra d'abord passer un test académique, précise lui-même le porteur de ballon. Mais il avoue avoir la NCAA dans sa mire.
«Le but ultime, c'est la NFL», lance-t-il. «Sinon, de manière un peu plus réaliste, j'aimerais obtenir un bon diplôme d'une université américaine.» Boisvert croit que son protégé a les moyens de ses ambitions. «Ça fait huit ans que je suis ici. On a eu des gars vraiment dominants au secondaire qui jouent encore du gros football au niveau universitaire. Mais Kalenga a la possibilité de peut-être viser plus haut et plus loin.»