En entrevue, il est serein, même s’il a peu tourné, seulement 12 longs métrages. «C’est difficile pour tout le monde. Quand un film était refusé, je ne lâchais pas le morceau, je le retravaillais sans m’éparpiller.»

André Forcier: 50 ans à faire rêver

André Forcier a toujours eu l’air de sortir d’un de ses fantasques et fantastiques films. Maintenant plus que jamais. À 70 ans, la moue caractéristique surmontée de cheveux blancs hérissés, chandail gris sur un t-shirt El ron de Cuba et jeans noir, il évoque avec sa langue colorée et abrasive son parcours unique de cinéaste.

L’irréductible réalisateur, à la signature emblématique, continue de marquer notre imaginaire collectif grâce à sa poésie fantaisiste. C’est à Québec, une ville qu’il aime bien mais qu’il a de la misère à saisir, qu’on honore ses 50 ans de métier. Qu’il a embrassé sur un coup du destin parce que «j’ai cassé la gueule d’un prof». 

Évidemment. C’est digne d’un de ses scénarios. Mais l’histoire est bien réelle, celle-là. Le jeune Forcier, 15 ans, qui rêve de devenir avocat, est donc «forcé» de s’inscrire à deux cours de cinéma. Son travail de création sur le documentaire Terre sans pain (1933) de Buñuel lui vaut «le maximum de points» et l’amitié de ses camarades. Ensemble, ils passent l’année à remplir le journal étudiant et à fréquenter la cinémathèque.

Un frère sympathique à leur rébellion contre le catéchisme leur propose de plutôt réaliser «un film sur un grand thème humain». Ce sera La mort vue par…, en hommage Paris vu par… tourné par six réalisateurs de la Nouvelle Vague. «La copie a été perdue», mais le cinéaste se souvient de l’introduction en voix hors champ : «Petit spectateur moyen écoute le drame qui se joue chaque jour.» Présenté dans un concours, le court métrage gagne le 1er prix et l’estime de Gilles Carle, qui était membre du jury.

Le regretté réalisateur du Viol d’une jeune fille douce (1968) prend l’étudiant sous son aile. Il tourne Chronique labradorienne, qui représentera le Canada au Pavillon de la jeunesse à Expo 67. Suivra Le retour de l’Immaculée Conception (1971), son premier long, «jusqu’à celui que je prépare aujourd’hui» (voir autre texte). Forcier enchaîne avec Bar salon (1974), qui lui procure un souvenir inoubliable : un prix à Sorrente remis par Vittorio De Sica (Le voleur de bicylette), «deux semaines avant sa mort».

L’enfant terrible du cinéma québécois est d’autant plus honoré qu’il voue une admiration sans bornes aux maîtres du néo-réalisme italien. Il y puisera sa vision artistique si particulière, mélange de poésie surréaliste et de réalisme magique, fortement ancrée dans la réalité. «La magie ne peut pas naître sans une exploration profonde de la réalité. J’ai pas des flashs comme ça! J’ai des flashs parce que j’explore la réalité. J’essaie toujours de trouver une métaphore pour rendre une idée.»

Ce qui nous amène Au clair de la lune (1983), film emblématique de Forcier qui établit sa poésie tragiloufoque, entre réel et imaginaire. La signature de réalisme magique qu’on lui a apposée, «j’ai trouvé ça joli.» Qu’il prend avec un grain de sel. «C’est mieux que les cinéastes qui n’en ont pas ou qui n’ont rien à dire.» On lui conseille à l’époque de lire Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez (1927-2014). Il ne le fera pas. «Je ne suis pas un lecteur, mais j’adore le cinéma.»

Le drame fantaisiste sur l’amitié et l’illusion, avec Michel Côté en albinos cynique et Guy L’Écuyer en ex-champion de quilles naïf, fera l’objet d’une projection spéciale dimanche, au MNBAQ, suivie d’une classe de maître sous l’égide de Michel Savoy. «Il était temps» qu’on souligne ce 50e, souligne le commissaire. Aussi «parce que je lui dois mon premier coup de foudre cinématographique : L’eau chaude, l’eau frette», dit ce cinéphile avide, qui a passé l’essentiel de sa carrière au défunt cinéma Cartier.

Hommage mérité

Déjà récipiendaire du prix Albert-Tessier et de celui de la Gouverneure générale du Canada, Forcier se dit très «reconnaissant» de cet hommage du Musée et du Conseil des arts et des lettres du Québec. Mérité, nul doute. André Forcier s’est toujours distingué par son originalité, son style inclassable et indémodable— il a à son actif quelques-uns de nos plus beaux films.

En entrevue, il est serein, même s’il a peu tourné, seulement 12 longs métrages. «C’est difficile pour tout le monde. Quand un film était refusé, je ne lâchais pas le morceau, je le retravaillais sans m’éparpiller.»

La qualité a primé sur la quantité. Est-il conscient de ce qu’il lègue à la postérité? «Je ne me suis jamais posé la question. J’ai plus l’impression de faire des films qu’une œuvre. Quand on me dit “votre œuvre”, je trouve ça prétentieux. Je suis toujours mal à l’aise. Je fais des films singuliers. J’essaie d’arriver à des histoires prenantes en faisant passer les idées par les émotions, et non le contraire.»

Une histoire de famille

Ne comptez pas sur André Forcier pour ranger sa caméra. À peine le tournage de son très réussi Embrasse-moi comme tu m’aimes (2016) terminé, il a promis à Roy Dupuis qu’il lui écrirait un premier rôle fidèle à ses convictions écologiques. Chose promise, chose due : il a signé le scénario de son 13e long métrage «avec mes deux fils, et ma blonde coproduit. C’est une histoire de famille.» 

Si tout va bien (lire si les institutions financent le film), le tournage de La Beauté du monde débutera à la mi-juillet, «tout juste avant mes 71 ans». Son acteur fétiche depuis Les États-Unis d’Albert (2005) incarne un apiculteur qui fabrique un vin de miel très prisé, l’hydromel des fleurs oubliées, et qui travaille à perpétuer la mémoire de Marie-Victorin (interprété par Yves Jacques). 

Le célèbre botaniste «va lui apparaître» sur terre en 2019, parce qu’il trouve le ciel plate à mourir. On reconnaît l’univers fantaisiste du grand réalisateur. Mais sa fiction s’avère solidement ancrée dans la réalité. L’historien Yves Gingras vient tout juste de publier un livre sur la correspondance de Marie-Victorin à Marcelle Gauvreau, Lettres biologiques, recherches sur la sexualité humaine

Selon la production, celui-ci vient valider leurs intuitions sur les points de vue souvent avant-gardistes de ce grand scientifique. Et Dupuis y trouvera un rôle sur mesure avec un cinéaste doué qu’il affectionne. 

Vous voulez y aller? 

Quoi : 50 ans de cinéma : Au clair de la lune 

Quand : 18 février, à 14h 

Où : Pavillon Lassonde, Musée national des beaux-arts du Québec

Billets : 10 $ 

Infos : mnbaq.org

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Je me souviens, l'un des films d'André Forcier mettant en vedette Roy Dupuis, en 2009.

André Forcier en cinq films

› L’eau chaude, l’eau frette (1976)

«C’est ma jeunesse. Ma petite chambre sans lumière sur la rue Saint-Denis. Un shylock et son client. […] L’idée m’est venue de faire un film sur les exploités qui fêtent leurs exploiteurs. Une métaphore qui s’appliquait et qui s’applique toujours au Québec.»

› Au clair de la lune (1983)

«Il y avait à Longueuil une shop de pneus. Et il y avait un gars qui se promenait avec une fille de 13 ans. On s’est mis à triper là-dessus et on s’est dit que ce serait le fun de faire un film sur une petite fille qui va péter des tires la nuit pour faire marche la shop de son père. Finalement, on l’a traité en filigrane. […] On avait un couple d’hommes de la nuit, on a fait une histoire d’amitié.»

› Une histoire inventée (1990)

«Avec Kalamazoo, on s’était cassé la gueule avec le public. Jacques [Marcotte, son coscénariste de toujours] et moi, on s’est dit: “on va faire une histoire facile.” On a tenu l’affiche pendant un an.»

› La comtesse de Bâton Rouge (1997)

«Je suis souvent allé en Louisiane où je me suis fait un paquet de chums chez les Cajuns. C’est un peuple qui a vécu un génocide, la grande déportation. Ma blonde est Acadienne et je suis fasciné par leur histoire.»

› Je me souviens (2009)

«Je m’en allais présenter un film au festival de l’Abitibi et une [connaissance] m’a suggéré d’aller visiter Virginiatown, une petite ville bilingue en Ontario, à la frontière du Québec, très baroque. Je me suis dit, ensuite, que ce serait bien de faire un film d’époque sur les mineurs.»