Le Sud-Coréen In-cheol Hwang n’a qu’une seule revendication: que son père puisse revenir à la maison, 48 ans après avoir été enlevé par le régime nord-coréen.

À la recherche de l'otage oublié

En Corée du Sud, In-cheol Hwang est un manifestant parmi tant d’autres. Sa cause est pourtant bien singulière. L’homme a fait de la recherche de son père, enlevé en 1969 par le régime nord-coréen, le combat de sa vie. À un mois des Jeux olympiques de PyeongChang, Le Soleil vous plonge dans la grande histoire humaine derrière un incident diplomatique oublié entre les deux Corées.

Dans les rues et le métro de Séoul, des millions de travailleurs et d’étudiants se déplacent rapidement. On marche l’air pressé, le pas rapide, généralement les yeux plongés dans l’écran d’un téléphone intelligent.

Les Sud-Coréens sont façonnés par la société hyper-compétitive qui les entoure. Ils vivent dans l’instantané. Le passé appartient aux musées. De toute façon, il n’est pas très beau. Le passé, c’est l’occupation chinoise et japonaise. C’est la guerre de Corée, puis un pays déchiré en son centre, détruit et pauvre. 

Dans cette marée humaine qui submerge Séoul chaque jour, plus d’une centaine de milliers de personnes ont déjà croisé In-cheol Hwang. La plupart sans s’en rendre compte. Ils l’ont contourné dans le métro, peut-être, ou ils ont détourné le regard en le croisant sur un trottoir. 

Il n’est pas le seul manifestant de la ville, après tout. Ils sont des centaines, chaque jour, regroupés au centre-ville, à camper pour une cause ou une autre. 

Depuis 2001, In-cheol, 50 ans, a manifesté en solitaire dans les rues de la capitale plusieurs centaines de fois. Il aborde les passants incrédules pour leur parler du drame de sa vie : un détournement d’avion ayant eu lieu en 1969. 

Une quinzaine d’années à se faire ignorer, aux dires du principal intéressé. In-cheol Hwang n’a pourtant qu’une seule revendication : que son père puisse revenir en sol sud-coréen, 48 ans après avoir été enlevé par le régime nord-coréen. 

Son combat se heurte sans cesse au même problème. Une mémoire collective effritée qui n’a que faire des injustices du passé. Comment un simple travailleur sans éducation réussirait-il à régler un incident diplomatique datant d’un demi-siècle?

«Ça aurait été tellement plus facile si j’avais trouvé une bonne raison de laisser tomber, mais j’en viens toujours à la même conclusion. Si j’abandonne seulement parce que c’est trop difficile, je ne serai pas différent de ces gouvernements et de la société à qui j’en ai tant voulu d’avoir ignoré et oublié la situation de mon père.»

In-cheol serait probablement encore dans la rue, brisé, affiche revendicatrice en main, à tenter de récolter des signatures au bas d’une pétition, n’eût été la rencontre d’un Texan et de l’aide inattendue de l’organisme à but non lucratif de ce dernier, une école d’anglais pour réfugiés nord-coréens.  

Voici son histoire.

Les journaux de 1969, lors du détournement de l’avion de Korean Air Lines

I. LE DÉTOURNEMENT

Le 11 décembre 1969, Won Hwang, producteur télé du réseau sud-coréen MBC, monte dans un avion à l’aéroport de Gangneung, une ville côtière du nord-est de la Corée du Sud située à quelque 80 kilomètres de la frontière nord-coréenne, à destination de Séoul. 

Dans un pays pauvre et en reconstruction, Won, 31 ans, s’en tire étonnamment bien. Son emploi à MBC le place dans une classe sociale relativement aisée et lui permet de prendre soin de sa femme et de ses deux jeunes enfants. Son fils, In-Cheol, est âgé de 2 ans. Sa fille, Chan-wook, est née quelques mois auparavant. 

Won ne devait pas être du vol pour Séoul, mais, en raison d’un conflit d’horaire, son patron lui a demandé de se rendre à sa place à une réunion au siège social du réseau de télévision. 

À 12h25, un avion YS-11 de Korean Airlines quitte l’aéroport de Gangneung avec quatre membres d’équipage et 47 passagers à son bord. Dans les minutes suivant le décollage, l’avion sort des radars. Les autorités sud-coréennes tentent de déterminer ce qui s’est passé alors que le vol se fait toujours attendre à l’aéroport de Gimpo, à Séoul. 

L’avion s’est-il écrasé? L’hypothèse est rapidement écartée. Au bout de quelques heures, la véritable histoire commence à s’ébruiter. L’avion a été détourné vers le Nord. Seize ans après la signature d’une trêve mettant fin à la guerre de Corée (1950-1953), les deux voisins sont encore à couteaux tirés. Mais la Corée du Nord vient de franchir une ligne dangereuse. 

Des mois plus tard, les témoignages de passagers permettront de déterminer ce qui s’est réellement passé à l’intérieur du YS-11. Dix minutes après le décollage, un agent double nord-coréen prenant place comme passager a fait irruption dans le cockpit. À sa demande, la trajectoire de vol est modifiée alors que trois avions de chasse de l’armée nord-coréenne rejoignent l’appareil pour l’escorter vers l’aéroport de Sondok, sur la côte est nord-coréenne, à proximité de la frontière. 

Après un atterrissage difficile, des soldats envahissent l’appareil. Ils bandent les yeux des passagers avant de les faire débarquer.

La nouvelle de l’enlèvement se répand à travers la planète. Deux jours après l’incident, la radio nord-coréenne diffuse un message des deux commandants de l’avion. Ils affirment avoir fui vers la Corée du Nord volontairement. Difficile de croire que ces derniers parlent de leur plein gré. La communauté internationale condamne sévèrement le gouvernement nord-coréen. 

Le 12 décembre au soir, quelque 100 000 Sud-Coréens se rassemblent dans la nuit froide de Séoul pour demander le retour des 50 captifs. Sous l’œil de médias internationaux, des manifestants brûlent une marionnette du chef d’État nord-coréen, Kim Il-sung. 

Sous pression, fin décembre, ce dernier accepte une rencontre de négociation avec la Corée du Sud pour la libération des otages. Durant les négociations tenues un mois plus tard, les autorités nord-coréennes acceptent de rapatrier les quatre membres d’équipages et 46 passagers pris en otage. 

Mi-février, 39 des passagers capturés sont relâchés à la frontière de la base militaire conjointe de Panmunjom, dans la zone démilitarisée séparant les deux pays. Aucune explication n’est donnée par la Corée du Nord concernant les 11 otages manquants, quatre membres d’équipage et sept passagers. 

Ces derniers possèdent tous des compétences professionnelles précises, allant de caméraman à directeur d’hôpital. Du nombre, le producteur télé Won Hwang. 

Plusieurs des passagers relâchés racontent avoir été soumis à des séances quotidiennes d’endoctrinement durant leurs 66 jours de captivité. Des cours visant à les convaincre de la supériorité du communisme nord-coréen.  L’un des captifs se serait montré particulièrement réfractaire à la propagande nord-coréenne, peut-on lire dans deux témoignages différents rapportés par les journaux de l’époque. 

«Quand nous avons été forcés d’assister à des classes d’endoctrinement, M. Won Hwang a réfuté leurs théories communistes une à une. Des soldats l’ont traîné en dehors de la pièce, et il n’est revenu que 14 jours plus tard. Le jour du Nouvel An, M. Hwang a entonné une chanson témoignant de son désir de rentrer à la maison et les soldats l’ont de nouveau traîné ailleurs. C’est la dernière fois que quiconque d’entre nous l’a vu», raconte l’un des otages libérés. 

La Corée du Nord présente une version bien différente à la Croix-Rouge lorsque l’organisme international demande formellement le retour des 11 passagers manquants. Ces derniers demeurent en Corée du Nord «selon leur propre volonté», assure à nouveau le régime. 

La Croix-Rouge demande à Kim Il-sung qu’un représentant neutre se déplace en Corée du Nord pour confirmer la volonté des détenus, mais la requête est refusée. 

Au début de l’année 1970, des résolutions sont adoptées par le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale des Nations Unies afin de forcer la Corée du Nord à rapatrier les otages. En juillet, l’Organisation de l’aviation civile internationale vote à son tour une motion demandant le retour de tous les prisonniers de détournements d’avion ou de bateau, mais Pyongyang fait la sourde oreille. 

Devant l’insuccès des démarches, le destin des 11 passagers sombre tranquillement dans l’oubli. 

C’est qu’au tournant des années 70, la Corée du Sud est encore loin de la puissance économique qu’elle deviendra une vingtaine d’années plus tard. Le pays commence à peine à se relever de la guerre. Une guerre qui s’est conclue par une trêve fragile. On ne peut risquer, dans le contexte, qu’un nouveau conflit éclate.

«Le détournement de 1969 est le genre d’incident qui aurait pu mener à l’explosion d’une nouvelle guerre. Je pense que c’est pourquoi on l’a rapidement oublié. Le gouvernement sud-coréen a décidé de sacrifier quelques personnes, dont mon père, pour sauver l’ensemble de la population. C’est une décision consciente qui a été prise à l’époque d’ignorer un geste criminel de la Corée du Nord», estime In-cheol Hwang.

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Le producteur télé Won Hwang et ses enfants, In-cheol et sa sœur Chan-wook

II. PAPA EST EN VOYAGE D'AFFAIRES

Jusqu’à l’âge de 13 ans, In-cheol Hwang ne sait rien du détournement d’avion. «Quand je demandais à ma mère où était mon père, elle me répondait qu’il était en voyage d’affaires aux États-Unis. Sauf qu’il n’est jamais revenu.» 

Pendant des années, sa mère refuse qu’il sorte de la maison. Un lourd fardeau pour l’enfant. «J’avais une interdiction de faire des activités sociales. Plusieurs personnes pensaient que j’allais devenir un idiot, parce que je n’étais capable de rien faire. Ça a été difficile», se souvient-il. 

En 1980, un de ses oncles décide de lui apprendre la vérité, sans le consentement de sa mère. Son père n’est pas aux États-Unis, il est plutôt retenu quelque part en Corée du Nord. «J’étais jeune, mais j’ai compris ce jour-là que ce serait très difficile de revoir mon père un jour.»

In-cheol n’en veut pas à sa mère de lui avoir caché la vérité. Il la décrit comme une femme abattue qui n’a vécu, depuis 1969, que l’ombre d’une vie. 

Encore aujourd’hui, 48 ans après son départ forcé vers la Corée du Nord, Won Hwang est officiellement employé de MBC Gangneung. La direction du réseau de télévision s’était engagée, à l’époque, à continuer à verser un salaire à la famille de son employé enlevé. 

Selon In-cheol Hwang, le maintien du poste de son père à MBC revêtait pour sa mère une valeur plus qu’économique. C’était l’espoir qu’il reviendrait un jour et que la vie reprendrait son cours. 

«Ma mère a toujours attendu le retour de mon père. Elle disait qu’il aurait besoin d’un emploi quand il reviendrait.»

Au secondaire, In-cheol apprend à ne pas ébruiter le tragique destin de son père. C’est que la société sud-coréenne  a graduellement adopté la version officielle nord-coréenne de l’incident. Le contraire serait d’avouer que la Corée du Sud a abandonné 11 de ses citoyens. 


« Mes professeurs me demandaient ce qui était arrivé à mon père et je disais qu’il avait été enlevé par la Corée du Nord. Ils me reprenaient devant tout le monde en disant : ‘‘Tu veux plutôt dire qu’il a volontairement fui vers la Corée du Nord.’’ »
In-cheol Hwang

«Au début de l’année, mes professeurs me demandaient ce qui était arrivé à mon père et je disais qu’il avait été enlevé par la Corée du Nord. Ils me reprenaient devant tout le monde en disant : ‘‘Tu veux plutôt dire qu’il a volontairement fui vers la Corée du Nord.’’» 

La situation perdure alors qu’In-cheol passe à l’âge adulte. Il ne parle pratiquement plus de la situation de son père, craignant d’être persécuté. 

«Pendant la première partie de ma vie, je me demandais pourquoi j’étais en vie. Quel était mon but sur Terre? Je sentais qu’il y avait quelque chose que je devais faire, mais je ne savais pas encore quoi. Ma vingtaine a été chaotique, mais j’ai éventuellement décidé de vivre ma vie d’une façon qui ne ferait pas honte à mon père. Après m’être marié, je me suis dit : voilà, c’est ça la vie.»

Jusqu’en 2001.  

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La poignée de main entre le Nord-Coréen Kim Jong-Il et le Sud-Coréen Kim Dae-jung à Pyongyang, le 13 juin 2000

III. LA RENCONTRE HISTORIQUE

Le 13 juin 2000, le président sud-coréen Kim Dae-jung débarque à Pyongyang pour un sommet historique avec son homologue nord-coréen Kim Jong-Il. Pour la première fois depuis la fin de la guerre, en 1953, les leaders des deux Corées se rencontrent pour discuter. 

Le sommet de trois jours se termine avec une poignée de main et un toast entre les deux chefs d’État. Kim Dae-jung et Kim Jong-Il concluent une entente importante pour les Coréens. D’une part, la riche Corée du Sud offrira une aide économique à son voisin. Une démarche éventuellement baptisée la «politique du rayon de soleil».  D’autre part, les deux Corées travailleront conjointement afin de réunir des familles séparées par la guerre. Ils sont des centaines de milliers, de chaque côté de la frontière, à n’avoir pu revoir leurs pères, mères, maris, femmes ou enfants depuis un demi-siècle. 

Plus de 76 000 Sud-Coréens désireux de revoir un proche en Corée du Nord soumettent leur candidature. La liste de candidats admissibles est ensuite transmise par la Croix-Rouge au gouvernement nord-coréen, qui en approuve une fraction parmi ceux dont les proches sont toujours en vie. Une loterie, finalement, détermine les 200 personnes choisies. 

Le 15 août, un avion flanqué du drapeau rouge étoilé du régime de Kim Jong-Il atterrit sur le tarmac de l’aéroport de Gimpo, à Séoul, avec 100 passagers. Ces derniers disposeront de trois jours en Corée du Sud, dans un lieu donné, avec leurs proches. L’avion repart avec une centaine de Sud-Coréens qui, eux aussi, seront réunis avec un ou des membres de leur famille, mais à Pyongyang. 

Trois jours plus tard, tout le monde doit se dire adieu de nouveau, et vraisemblablement à jamais. Mais l’on comprend en voyant ces couples âgés éclater en sanglots en se serrant dans leurs bras que le jeu en vaut la chandelle. Après une vie de tourmente, ils peuvent désormais mourir en paix. 

In-cheol Hwang ne peut que s’imaginer ce sentiment. Il a soumis sa candidature, mais elle n’a pas été retenue. Une rencontre avec des proches des autres passagers du YS-11 a tout de même été organisée pour l’occasion. Pour une rare fois dans sa vie, In-cheol peut parler de l’enlèvement de son père avec des gens qui le comprennent. 

Puis l’espoir persiste. Devant le succès du premier événement de réunion des familles divisées, la Croix-Rouge et les gouvernements des deux Corées décident de répéter l’expérience. 

Quelques mois plus tard, la mère de Kyung-hee Sung, une hôtesse de l’air du YS-11, remporte le gros lot. Elle sera réunie avec sa fille plus de 31 ans après le détournement d’avion. 

La touchante rencontre mère-fille est captée par les caméras sud-coréennes déplacées à Pyongyang, le 26 février 2001. Un reportage rappelant le tragique destin des 11 captifs du YS-11 est diffusé pour l’occasion. 

Assis chez lui, In-cheol, devenu père de famille, regarde le tout sur son téléviseur, sa fille de deux ans sur les genoux, des larmes lui perlant sur les joues. 

«Ma fille avait le même âge que moi lorsque mon père a été enlevé. Elle était la plus belle chose que j’avais vue dans ma vie. Quelque chose que je n’échangerais pour rien au monde. J’avais toujours cette douleur en moi de m’être fait enlever mon père. Mais ce jour-là s’est ajoutée une autre douleur, encore plus intense. J’ai senti celle de mon père, un parent séparé de force de ses enfants», relate-t-il. 

«Visionner ces images a radicalement changé ma vie. Ce jour-là, j’ai décidé que je devais absolument revoir mon père.»

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IV. L’EFFROYABLE SILENCE

Dans ses temps libres, In-cheol Hwang commence à réunir des coupures de journaux, des extraits de livres et des témoignages prouvant que son père est détenu illégalement. Il cherche des articles de loi internationale appuyant ses revendications. La Corée du Nord retient des otages depuis plusieurs décennies, mais encore faut-il le prouver. 

En parallèle, le jeune père de famille manifeste en solitaire dès qu’il en a l’occasion, tentant de conscientiser ses compatriotes à sa cause. Plus facile à dire qu’à faire. Les plus jeunes n’ont jamais entendu parler du détournement d’avion. Dans la mémoire collective, il est enfoui sous plusieurs décennies d’autres incidents diplomatiques entre les deux Corées. 

In-cheol Hwang joint un regroupement sud-coréen de familles de victimes d’enlèvement. Mais dans l’organisme, sa cause est reléguée à l’arrière-plan des enlèvements plus récents de pêcheurs dans la mer du Japon et la mer Jaune. 

Sous son essor, une association uniquement formée de proches des captifs du YS-11 se forme. La démarche s’éteint toutefois au bout de quelques années devant l’incapacité du regroupement à faire entendre ses revendications. 

À intervalles irréguliers, les réunions des familles coréennes se poursuivent. Chaque fois, In-cheol Hwang espère être l’heureux élu. Chaque fois, sans succès. Il demande des explications à la Croix-Rouge; en 2006, celle-ci lui relaie finalement une réponse officielle du gouvernement nord-coréen. Sa candidature est déclarée inadmissible puisqu’il est impossible de confirmer si son père est toujours en vie. 

Plus de six ans d’attente pour cela. La réponse enrage In-cheol. 

Les quelques informations dont il dispose lui laissent croire que son père était encore en vie dans les années 90. Un appel reçu à l’époque d’un agent des services secrets sud-coréens lui apprenait, sous le couvert de l’anonymat, que son père était à l’emploi de la télévision de propagande nord-coréenne. Un poste qu’il aurait été logique que le régime lui impose, considérant son expérience de producteur télé en Corée du Sud. 

In-cheol intensifie ses manifestations. Il se rend chaque semaine devant l’Assemblée nationale et divers bâtiments gouvernementaux, mais ne réussit pas à s’entretenir avec de hauts fonctionnaires. Il envoie des lettres à des organismes internationaux, sans réponse. Il rédige une pétition exigeant le retour de son père et arpente les rues de Séoul en quête de signatures.


« Tout le monde me disait que j’étais fou. Simplement fou. »
In-cheol Hwang

 «Tout le monde me disait que j’étais fou. Simplement fou. On me trouvait ridicule. Ma femme était l’exception. Dès le début, elle m’a dit que ce que je tentais de faire était juste.»

Mais au bout de quelques années, la famille d’In-cheol Hwang commence à se décourager. La cause est peu médiatisée. Le moral est au plus bas. «Pour chacune de mes manifestations qui ont reçu une certaine couverture médiatique, il y en a au moins 100 autres dont personne n’a parlé.»

Entre des emplois au salaire minimum et son combat pour retrouver son père, l’homme peine à joindre les deux bouts. Endetté, il devient en 2010 un mauvais payeur aux yeux des banques. Sa cote de crédit trop basse l’empêche d’effectuer toute forme d’emprunt. In-cheol se sent coincé. À travers sa lutte, il est en train de détruire sa propre famille, s’avoue-t-il. «Je devais faire un choix.» 

Il cesse les manifestations et tente de se faire à l’idée qu’il ne reverra jamais son père. Puis il se ravise. Lui qui en a voulu au monde entier pour son indifférence, il ne peut se taire et s’arrêter là. 

Lors d’une rencontre de familles de captifs de la Corée du Nord, il réussit à s’entretenir avec le sous-ministre sud-coréen à l’Unification. Ce dernier lui explique que les relations avec la Corée du Nord sont trop sensibles et importantes pour que son gouvernement ramène un vieil incident diplomatique comme le détournement d’avion sur la table. 

In-cheol est abattu, mais ne baisse pas les bras. Il inscrit son père comme captif auprès du Groupe de travail sur la détention arbitraire des Nations Unies. En 2012, il entreprend une tournée de manifestations à travers différentes villes sud-coréennes. Il ajoute 15 000 signatures à sa pétition.  

«Ma femme était sceptique que ces signatures changent quoi que ce soit. Mais pour moi, ces signatures étaient de l’espoir.»

Malgré tout, il n’a pas l’impression que sa cause avance. Lentement, il s’enfonce. Sa lutte pour son père l’engloutit. «Je sentais que j’étais condamné à me battre toute ma vie sans que personne ne m’écoute réellement», se rappelle-t-il, citant ensuite Martin Luther King. 

«L’histoire devra se rappeler que la plus grande tragédie de cette période de transition sociale n’était pas les cris stridents des gens mauvais, mais l’effroyable silence des gens bons», a proclamé un jour le Dr King dans sa lutte pour l’égalité des droits aux États-Unis. 

C’est contre cet effroyable silence qu’en a In-cheol Hwang. «C’était comme si je me retrouvais sur un mince chemin, complètement dans le noir. Il n’y avait pas d’issue. Je ne pouvais pas reculer, mais aller de l’avant était aussi épeurant. J’étais seul dans le froid de la solitude», décrit-il. 

«Je me sentais comme ça jusqu’à ce que je rencontre Casey.»

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Casey Lartigue

V. LE TEXAN QUI RÊVAIT D'UN MONDE MEILLEUR

Casey Lartigue Jr. avait 12 ans lorsque, dans le confort de la maison familiale du Texas, il a lu les trois livres autobiographiques de Frederick Douglass. Dans ses écrits, l’ancien esclave devenu leader du mouvement abolitionniste américain du XIXe siècle martèle l’importance pour chacun d’avoir le contrôle de sa propre vie. L’importance, également, de la liberté de mouvement. Le droit universel de pouvoir se déplacer. 

«Ses mots ont résonné en moi quand j’étais jeune», explique Casey, lui-même afro-américain. 

Plus d’une décennie plus tard, le Texan se retrouve sur les bancs de l’Université Harvard, étudiant à la maîtrise à l’École supérieure d’éducation. «Presque tous les étudiants qui m’entouraient parlaient de travailler aux Nations Unies ou à l’UNESCO. Moi, je me disais : ‘‘Où figurent les individus dans tous ces grands plans?’’ Il n’y avait pas de réponse à cela parce que la structure de ces grosses organisations fonctionne de haut en bas.»

Façonné par les écrits de Frederick Douglass, Casey Lartigue est réfractaire à l’idée de déterminer pour les opprimés ce qui est le mieux pour eux. «Tu dois avoir un mécanisme qui fait que la personne qui bénéficie de ton aide a le pouvoir. Le pouvoir de choisir pour elle-même.»

À sa sortie de Harvard, il accepte un poste d’analyste à l’Institut CATO. Il travaille à élargir l’offre en éducation pour les jeunes de milieux défavorisés de Washington D.C., portant sa cause devant le Congrès des États-Unis. 

En 2011, le Texan accepte une offre de think tank (groupe de réflexion) à Séoul. Son aventure coréenne prend rapidement un tournant inattendu.

En février 2012, une trentaine de fugitifs nord-coréens en cavale sont attrapés par les autorités chinoises. Comme le veut l’entente entre les deux alliés, ils seront renvoyés sous peu en Corée du Nord. 

«Il y avait des manifestations à Séoul face à l’ambassade chinoise. Après avoir participé à quelques-unes, j’ai commencé à les organiser pour que davantage de gens puissent s’y joindre», raconte Casey Lartigue. 

De fil en aiguille, il rencontre Park Sun-young, une députée sud-coréenne qui a entamé une grève de la faim en réaction à l’arrestation des fugitifs nord-coréens en Chine. L’Américain se présente à la députée et promet de l’aider. «Elle n’avait aucune idée de qui j’étais. Elle m’a demandé d’être professeur à la nouvelle école qu’elle démarrait pour les réfugiés nord-coréens. J’ai refusé parce que je n’étais pas un professeur. Puis j’ai réalisé que je n’avais pas à enseigner. Je pouvais trouver des volontaires pour le faire.»

Casey décide de fonder sa propre école d’anglais. Non pas pour les enfants, mais bien les adultes nord-coréens. Ces réfugiés qui rêvent d’une carrière en Corée du Sud ou à l’international, qui désirent raconter leur histoire, mais qui sont freinés par leur incapacité à parler la langue de Shakespeare. 

Il a bâti son organisme comme il a toujours imaginé l’aide humanitaire. Il donne le choix aux réfugiés. «Dans notre programme, les réfugiés choisissent leurs tuteurs. Ils choisissent aussi ce qu’ils veulent étudier. Ils se sentent bien parce qu’ils entrent dans la pièce et ils savent que les gens travaillent uniquement pour eux et qu’ils ont le pouvoir. Tellement de réfugiés nous ont dit que c’était la première fois de leur vie qu’ils avaient le choix.» 

Quelques années après la création de l’école, Casey Lartigue se consacre désormais à temps plein à Teaching North Korea Refugees (TNKR). On lui a offert des postes dans de grands organismes internationaux. Il a choisi son petit organisme, la course au financement et les nuits courtes. 

«J’ai toujours fait ce qui m’intéressait. C’est ma vie. Je vais où je veux aller, sans suivre de parcours préétabli.» 

Il suffit de passer quelques minutes avec lui pour comprendre que 24 heures ne suffisent pas à boucler ses journées. Il n’a pas de temps pour les discussions futiles. Envoyez-lui un courriel, vous recevrez une réponse automatisée s’excusant d’avance pour le délai de sa réponse. La raison est simple : Casey est, à l’image de TNKR, débordé. 

Les bureaux de l’école ne risquent pas d’être confondus avec ceux de l’ONU. Au bout d’une ruelle en retrait d’une grande artère de Séoul, le petit local peine à répondre à la demande des réfugiés. Quand trop d’entre eux désirent suivre un cours en même temps, Casey cède son bureau et va travailler dans un café voisin. «L’endroit est à eux avant tout.»

Dans le contexte, difficile de comprendre pourquoi l’organisme et son cofondateur se sont lancés, depuis avril 2016, dans un complexe dossier de diplomatie internationale concernant le détournement d’un avion en 1969. 

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En 2016, In-cheol Hwang et des bénévoles de Teaching North Korea Refugees (TNKR) ont manifesté au pont de la Liberté, dans la zone démilitarisée à la frontière des deux Corées.

VI. UN APPUI INESPÉRÉ

C’est un peu par hasard que les destins de Casey Lartigue et d’In-cheol Hwang se sont croisés, en mars 2016. TNKR tenait un séminaire visant à mettre en valeur le travail d’organisations humanitaires basées à Séoul. 

«L’une des six organisations qui devaient être présentes tardait à confirmer. Un de nos partenaires dans l’organisation du séminaire nous a proposé de consacrer un peu de temps au détournement d’avion de 1969. Il connaissait quelqu’un qui pouvait en parler.»

Casey, lui, n’en avait jamais vraiment entendu parler. Le jour de l’événement, il est toutefois frappé par l’histoire d’In-cheol Hwang dès les premières minutes de sa prise de parole. 

«Je me suis dit : ‘‘Mon dieu, il est seul à mener son combat depuis 15 ans, nous devons faire quelque chose’’.» 

Le tragique destin de Won Hwang touche après tout une corde sensible chez le diplômé de Harvard : les écrits de Frederick Douglass. Les captifs du vol YS-11 ont été privés depuis près de 50 ans du droit universel de se déplacer.

À la fin de la journée, les participants au séminaire sont invités à s’engager comme bénévoles auprès d’un ou l’autre des organismes. Plusieurs personnes laissent leurs coordonnées à In-Cheol afin de lui donner un coup de main. 

«Mais deux semaines plus tard, j’ai fait un suivi rapide avec lui et tout le monde s’était décommandé», raconte Casey Lartigue. 

Dans son bureau de Séoul, il ne peut chasser de son esprit l’image d’In-cheol Hwang, de nouveau seul dans la rue, criant sa détresse dans le néant. L’Américain lui fait donc une proposition. Si In-cheol joint TNKR comme étudiant, l’organisme dérogera de sa mission initiale pour aider sa cause. 

«C’était clair pour nous que c’était son combat avant tout. On lui offrait surtout une plateforme et l’opportunité de recruter des bénévoles.»


« Je me suis dit : ‘‘Mon dieu, il est seul à mener son combat depuis 15 ans, nous devons faire quelque chose’’. »
Casey Lartigue

Quelques mois plus tard, une manifestation est organisée par TNKR au pont de la Liberté, dans la zone démilitarisée à la frontière des deux Corées. Ils sont une dizaine de bénévoles rassemblés avec In-cheol Hwang. Aussi bien dire une armée pour un homme qui a fait cavalier seul depuis si longtemps. 

La sœur d’In-cheol, Chan-wook, fait même le voyage d’Angleterre, où elle réside, désireuse d’en apprendre un peu plus sur le mystérieux groupe de bons samaritains qui a décidé de s’associer à son frère. Elle qui n’a fait que suivre à distance la triste lutte d’In-cheol depuis des années, elle est renversée par la bonté et le sérieux des bénévoles de TNKR. 

Il y a des années qu’elle avait vu son frère sourire, confie-t-elle à Casey Lartigue ce jour-là. «Vous êtes celui qui rend visibles les gens invisibles», ajoute-t-elle. 

C’est que l’événement attire une couverture médiatique dont In-cheol ne rêvait plus. Le tout grâce au travail fait en amont par la petite équipe de bénévoles. 

Parmi eux, nul n’est plus important que Youngmin Kwon, un Sud-Coréen débarqué à l’improviste à TNKR, deux semaines avant la manifestation au pont de la Liberté.

«Je ne l’avais jamais vu avant. Il disait qu’il voulait aider», raconte Casey. 

Séoulien d’origine étudiant en droit à l’Université Georgetown, à Washington, Youngmin Kwon était en session sabbatique pour des raisons médicales, au printemps 2016. Bénévole pour Amnistie internationale, aux États-Unis, il a toujours rêvé d’une carrière dans l’action humanitaire.

Il avait entendu parler d’In-cheol Hwang et s’est présenté à TNKR pour offrir un coup de main. Un an et demi après sa rencontre avec celui qu’il appelle «M. Hwang», l’étudiant n’est toujours pas retourné étudier aux États-Unis. Il a trouvé dans son pays natal la cause de sa vie.

Youngmin Kwon consacre désormais ses semaines à organiser des rassemblements, solliciter des organismes internationaux ou encore traduire du coréen à l’anglais pour In-cheol. Le destin de Won Hwang et des passagers du YS-11 le consume.

Si vous demandez à Youngmin des nouvelles de lui, il vous donnera des nouvelles de M. Hwang. Parlez-lui de ce que vous faites de votre vie, il vous expliquera comment vous pourriez aider M. Hwang en faisant un petit effort. En traduisant en français sa pétition peut-être, ou encore en la partageant à vos amis sur Facebook. 

«Youngmin est devenu ses yeux, ses oreilles et sa bouche», résume Casey Lartigue.

Youngmin Kwon passe désormais son temps à aider la cause de celui qu’il appelle «M. Hwang» (à droite).

***

VII. LE VENT TOURNE 

«Le silence de la société et du gouvernement, ça n’a pas changé immédiatement après avoir rencontré Casey», admet In-cheol Hwang. TNKR n’est pas arrivé avec une solution miracle. Il en est conscient. 

Mais pendant les deux heures passées à raconter son histoire, celui qui n’était plus l’ombre de lui-même, il y a quelques années, se permet non seulement de sourire, mais même de rire. 

«Je sens que j’ai finalement le pouvoir d’élever ma voix. Avec ça est revenu l’espoir. Pour quelqu’un qui a souffert autant que moi, la plus petite lueur d’espoir est une immense source de pouvoir. Il y a désormais une lumière qui m’aide à avancer. Je ne sais toujours pas à quel point le chemin sera long, mais je sens que je peux vaincre un obstacle à la fois.» 

En 2016, dans la foulée du rassemblement au pont de la Liberté, un homme auquel In-cheol Hwang réfère sous le nom de code de «Superman» l’a contacté. «Superman», aux dires d’In-cheol, est un Sud-Coréen possédant des connexions importantes en Corée du Nord. Par ses contacts, il a pu retracer Won Hwang. Il serait toujours en vie, à 80 ans, dans un village de la région de Pyongyang. 

Soudainement, la libération de son père n’est plus un rêve inatteignable pour In-cheol Hwang. «J’ai la conviction aujourd’hui que ce n’est pas quelque chose du passé. Que c’est une cause humanitaire qui nécessite une demande formelle auprès du régime nord-coréen.»

Sa pétition en ligne, «Ramenez mon père à la maison», est désormais traduite en sept langues. Son histoire commence à faire des vagues à l’international. De l’Angleterre, Chan-wook Hwang, aujourd’hui rebaptisée Cecilia O’Hare, a finalement décidé de se lancer elle aussi dans la lutte pour revoir son père. Le Sun de Londres a écrit un article sur le sujet en décembre. 

Le dernier rapport annuel du Haut Commissariat aux droits humains des Nations Unies a pour sa part consacré une page complète à l’histoire de Won Hwang et le combat de son fils. Youngmin Kwon parle de ces quelques paragraphes d’un document de plus de 200 pages avec des étoiles dans les yeux. 


« Pour quelqu’un qui a souffert autant que moi, la plus petite lueur d’espoir est une immense source de pouvoir. Il y a désormais une lumière qui m’aide à avancer. »
In-cheol Hwang

Le 19 décembre, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté pour une 13e année consécutive une résolution condamnant les violations des droits humains commis en Corée du Nord. Pour une première fois toutefois, la résolution demandait au régime nord-coréen de confirmer le statut, mort ou vivant, de tous les membres de familles divisées entre les deux Corées. 

Lentement, le vent semble tourner.  

«Le gouvernement sud-coréen a, à ce jour, refusé de faire tout ce que je leur ai demandé de faire pour aider à rapatrier mon père. C’est pourquoi j’en appelle à la conscience du XXIe siècle», lance In-cheol. 

«Les gens voient ça de manière très complexe, mais pour moi, depuis que j’ai rencontré Casey, c’est très simple. Avec le temps qui passe, les choses deviennent plus claires. Les Sud-Coréens changent aussi. En plaçant une pièce du casse-tête après l’autre, je sens que nous réussirons et que je reverrai mon père. Je crois que la conscience des gens fera ultimement triompher la justice.»

C’est bien ce qui frappe chez In-cheol Hwang. Sa confiance renouvelée envers le monde qui l’entoure. Le tout parce qu’une poignée de bénévoles a décidé de l’aider, brisant 15 ans de solitude et d’indifférence. Le simple fait que quelques personnes soient aussi révoltées que lui de la situation de son père a réconcilié In-cheol avec le genre humain. 

Casey Lartigue ne peut garantir que les Hwang seront un jour réunis. Qui sait si la Corée du Nord pliera un jour? Qui sait si «Superman» ne s’est pas trompé et que Won Hwang n’est pas déjà mort? 

Mais que le père finisse sa vie en sol sud-coréen ou nord-coréen, Casey, Youngmin et TNKR auront à tout le moins sauvé une vie.  

Celle du fils. Celle d’In-cheol Hwang.