Benoît Livernoche et Émilie Vallières sur la Terre de Feu, à l'extrémité sud des Amériques, en décembre 2010.

Voyager, un choix

«C'est quoi ton prochain voyage?» demande l'ami Benoît Livernoche au téléphone. On fait toujours comme ça quand on se parle. On se raconte nos derniers voyages, on parle des prochains. Ça prend un temps fou. Lui, présentement, regarde pour le Mali ou la Grande-Bretagne. De mon côté, je prévois visiter l'Oregon en mai. «Tu iras à Cannon Beach, tu sais la photo de la plage avec le gros rocher, c'est super connu», dit-il. Sacré Ben. On dirait qu'il a tout vu.
Pourtant, lui et sa femme Émilie ne font pas des salaires astronomiques. Mais ils en voyagent un coup, ça, c'est clair. C'était déjà le cas en 2006, lorsque je l'ai connu en emménageant à Winnipeg. On s'appelait le jeudi, on partait le vendredi. Minneapolis, Regina, le Dakota du Nord, les Bad Lands. Winnipeg-Rocheuses (14 heures de route), départ vendredi après le bureau, retour lundi avant le bureau... «Vous êtes allés à Banff en fin de semaine?» demandaient les collègues éberlués. «Ben quoi?» Fallait être un peu débile. On apprend, dans la vie. On apprend que les Prairies, c'est grand. Qu'il y a parfois des motels miteux en Saskatchewan. On apprend surtout à voyager plus intelligemment.
Benoît et Émilie ont passé trois semaines en Tunisie en novembre dernier. Huit mois en Amérique du Sud il y a trois ans. Ç'a été suivi de cinq semaines en Chine, de quelques semaines à Cuba, à Terre-Neuve, en France, en Islande... la liste est longue. Chanceux, direz-vous? Oui, d'une certaine façon. Mais s'ils peuvent voyager aussi souvent, mais surtout aussi longtemps, c'est avant tout «un choix», tranche Benoît.
Des économies
«Comme t'acheter un cinéma maison, insiste-t-il, c'est un choix.» Et il n'en a pas, de cinéma maison. Son cellulaire n'est pas le plus récent. Le câble et Internet? La base. «On a coupé dans le resto et on paye nos voyages sans problèmes», souligne Benoît. L'équation, ici, est presque directe. Manger au resto tous les midis, à 12 $ par repas, ça coûte 3000 $ par année. «Économise juste 100 $ par mois, et t'as un billet aller-retour pour Buenos Aires!» Dit de même...
Benoît et Émilie économisent aussi en se passant d'une seconde voiture. La leur - une rutilante Toyota Tercel 1999 de... 595 000 km! - est payée depuis un bail. Rendu là, il faut comprendre que ça devient sentimental. Sa voiture l'a conduit jusqu'à Inuvik au nord des Territoires du Nord-Ouest, en Alaska, à San Diego, en Floride, à Saint-Jean de Terre-Neuve, bref, aux quatre coins de l'Amérique du Nord. Il faudra lui construire un musée si elle rend l'âme un jour.
C'est donc en coupant le restaurant et en rationalisant toutes ces pas-si-petites factures de 70-80 $ par mois qu'ils ont pu partir aussi longtemps en Amérique du Sud, un voyage de 30 000 $ pour les deux. «J'ai lâché ma job, ma permanence, j'ai sauté dans le vide», raconte Benoît. Depuis son retour, il est journaliste-réalisateur basé à Moncton pour les émissions La semaine verte et Second regard de Radio-Canada. Émilie travaille aussi à la station et sur un projet de roman qui devient de plus en plus sérieux.
Pas de cinq étoiles
S'ils peuvent se permettre de partir aussi longtemps, c'est aussi parce qu'il ne voyagent pas en première classe et en cinq étoiles. En Argentine, «pendant quatre mois, c'était du camping!» lance Benoît. Sinon, prendre les transports collectifs, faire du couch surfing, vivre chez l'habitant, voyager hors saison, etc., sont autant de moyens de vivre ailleurs à peu de frais.
Faire ses propres recherches, planifier par soi-même et éviter les quartiers ultra-touristiques permettent aussi de rendre le voyage plus abordable en plus de favoriser les contacts avec la population. C'est un peu le but du jeu, faut-il le rappeler!
Benoît devient un peu fou lorsqu'il entend les gens parler de forfaits à plus de 4000 $ par personne pour deux semaines en Europe à un rythme infernal, à dormir dans les quatre étoiles pour n'y côtoyer que d'autres touristes, à manger dans les haltes routières... Émilie et Benoît ont fait le tour de la Tunisie pendant trois semaines pour le même prix... à deux. Un bel exemple qui illustre bien le fait que s'organiser soi même permet d'en voir tout autant, mais à son rythme, et pour beaucoup moins cher.
Évidemment, on verrait mal un couple, pour son premier voyage, s'organiser un tour de la Tunisie en raison du risque de tensions dans ce pays. «Le côté plus téméraire, se laisser aller, je pense que ça s'apprend. C'est en forgeant qu'on devient forgeron. Mais en Europe, on ne devrait pas avoir peur», croit Benoît. C'est là un beau point de départ pour commencer à voler de ses propres ailes.