La trop forte affluence de touristes à Venise - environ 30 millions de personnes devraient s'y rendre cette année - préoccupe les habitants de la ville et l'UNESCO.

Venise victime de son succès

Ville romantique par excellence, Venise a toujours été menacée depuis sa fondation, au Ve siècle. Par les invasions, les maladies, les eaux, la pollution, et maintenant par les touristes! Environ 30 millions de touristes visiteront la sérénissime cette année. Une affluence qui pose de sérieux problèmes de gestion et qui inquiète jusqu'à l'UNESCO.
«Je suis très inquiète, car je vois ma ville se transformer dans le mauvais sens, et il n'y a aucun signe que ça change en mieux.»
Me Silvia Nordio est Vénitienne. Après 15 ans passés à l'extérieur, cette avocate a repris en main l'hôtel familial situé au coeur de Venise. Par amour pour sa ville et parce qu'elle aime accueillir le monde de passage. Et du monde de passage, il n'en manque pas à Venise. Or, sa forte popularité tend à se retourner contre elle.
Les gondoliers de Venise ont rarement le temps de souffler.
La vieille cité connaît une hausse fulgurante de sa fréquentation. Selon le professeur Fabio Carrera, responsable du Venice Project Center, 58 000 touristes sont venus à Venise le samedi 27 août 2016, dont 45 000 pour une journée. Un nombre assez impressionnant qui ne pose aucun problème pour une ville comme Paris ou New York. Mais pas pour Venise et ses 6 km2. Cette année, Venise enregistrera 30 millions de visiteurs. Avec la croissance fulgurante du tourisme asiatique, l'UNESCO prévoit que ce nombre doublera d'ici 2030. Pas étonnant que des complexes hôteliers surgissent jusque sur le continent, notamment à Mestre, le «dortoir» de Venise.
La cote exceptionnelle de Venise a des conséquences. Sur les modes de transport (vaporettos, bateaux-taxis, gondoles), surchargés l'été, ce qui irrite les résidents. «Des millions de touristes, ça fait beaucoup de déchets, et ce sont les résidents qui paient», dit Matteo Secchi, fondateur de l'association de citoyens Venessia.com.
Dans les années 70, le centre historique de la ville romantique par excellence comptait 100 000 habitants, nombre qui a descendu à 55 400 aujourd'hui.
Bien des Vénitiens ne voient pas non plus d'un bon oeil la prolifération des boutiques de souvenirs bon marché et des fast-foods. «Venise a toujours été une ville ouverte, mais la perte d'identité n'est pas acceptable, dit M. Secchi. Deux, trois, quatre restaurants chinois, ça va, mais pas 100!»
Exode des résidents 
Le mécontentement est palpable à Venise. Les manifs sont régulières. Des affiches «Venise est mon avenir» pendent aux fenêtres. Les citoyens ne veulent pas d'une Veniceland et ont alerté l'UNESCO. Beaucoup de résidants quittent la ville. Si le centre historique de Venise comptait 100 000 habitants dans les années 70, ils ne sont plus que 55 400 aujourd'hui.
«On perd 1000 habitants par an, dit Matteo Secchi. Venise pourrait devenir une sorte de Pompéi, une ville fantôme se résumant à un parc d'attractions.»
L'inflation de l'immobilier, les coûts élevés de la rénovation, un manque de logements sociaux, les salaires modestes des employés (sauf les gondoliers qui gagnent environ 228 000 $ par an!) et la popularité d'Airbnb forcent des résidents à partir.
«Un logement sur quatre est loué à des touristes», dit Linda Bendali dans son documentaire Venise, récit d'un naufrage annoncé. Une réalité qui frustre les hôteliers et les locataires désargentés.
La municipalité n'a pas encore proposé de solution pour pallier l'exode des résidents, mais elle tente de réduire les effets néfastes du tourisme. Des mesures ont été prises contre les actes d'incivilité. Il est interdit de nager dans les canaux ou de nourrir les pigeons de la place Saint-Marc... même si la police ne fait pas respecter le règlement, avons-nous constaté.
Pour préserver l'identité de Venise, la mairie vient d'interdire tout nouveau restaurant-minute et exige que les restaurants utilisent des produits à 70 % régionaux. Pour limiter l'engorgement de la place Saint-Marc, elle envisage un prix d'entrée ou un contrôle.
Pas moins de 58 000 touristes ont visité Venise le samedi 27 août 2016, dont 45 000 ne sont restés qu'une journée.
«Faire payer est stupide, ça ne résoudra pas le problème, réagit Matteo Secchi. Venise n'est pas un musée. Le contrôle doit se faire à l'extérieur, pas quand les gens sont là.»
Marco Caberlotto, président de Generazione 90, une association de jeunes résidents, propose un système de réservation pour encadrer les visites quotidiennes.
Il n'a pas été possible de parler au maire de Venise, Luigi Brugnaro, ni à la conseillère municipale Paola Mar, responsable du Tourisme. «Vous savez, les enjeux économiques sont importants et la Ville n'a pas de planification, dit la résidente Silvia Nordio. Derrière les élus, il y a des intérêts énormes : les chaînes hôtelières internationales, les sociétés de croisières, etc. S'ils voulaient changer les choses, les élus trouveraient un moyen.»
Le comité <em>No Grandi Navi</em> («Non aux grands navires») regrette le fait que l'argent du tourisme ne profite pas à la ville, mais aux intérêts privés.
«Le problème, c'est que l'argent du tourisme ne va pas à la Ville, mais à des intérêts privés ou au Port de Venise», ajoute Tommaso Cacciari, du comité No Grandi Navi («Non aux grands navires»).
L'espoir des Vénitiens réside maintenant dans l'intérêt que ce dossier suscite à l'étranger. L'attention de l'UNESCO et des fondations étrangères qui aident Venise donne espoir, mais le type de tourisme doit aussi changer, croit le verrier d'art Vittorio Costantini.
«Les vieux magasins d'artisanat ont fermé et la qualité des commerces baisse, dit-il. Il y a beaucoup d'imitation dans la verrerie d'art.»
Le célèbre pont des Soupirs
«Nous sommes arrivés à un point où nous devons prendre des décisions, ajoute Sandro Trevisanato, président du Venice Terminal Passagieri, qui contrôle le marché des croisières. Je suis optimiste, car je pense que les critiques sont exagérées et que d'ici deux ans, Venise aura trouvé une solution.»
Quoi qu'il en soit, c'est toujours un énorme plaisir de visiter Venise. Mais l'été, la foule devient vite insupportable. «Je ne comprends pas pourquoi les gens viennent en été, dit Silvia Nordio. Le meilleur moment, c'est janvier! Il n'y a personne, tout est ouvert, et c'est moitié moins cher!»