Train léger de Charlevoix: de la chute au fleuve en tableau

Sur le trajet entre Québec et Baie-Saint-Paul, en longeant la falaise et le fleuve, une envie soudaine nous prend : peindre le paysage, absolument magnifique. Dans le train léger de Réseau Charlevoix, une fois la civilisation et les sifflements passés, la nature s'offre avec générosité par les grandes fenêtres durant les deux heures du voyage.
Ce vendredi matin de juillet, il faisait beau soleil au départ de la chute Montmorency. Dans le train composé de deux wagons autopropulsés, sans locomotive, l'atmosphère est bon enfant. Les sièges sont présélectionnés, 5 $ de plus côté fleuve. Pas de chicane, tout le monde semble satisfait. Sur une capacité de 120 passagers, nous sommes 69 ce jour-là.
Les deux hôtesses qui sillonnent l'allée, Marie-Anne Boulanger et Sylvie Miller, sont aux petits soins, donnent de l'information sur demande, proposent café, croissant et confiture à la carte.
Elles pointent une section du train aménagée pour accueillir cinq à six vélos. Expliquent que ceux qui veulent aller pédaler à l'Isle-aux-Coudres peuvent s'arrêter aux Éboulements dans le secteur Saint-Joseph-de-la-Rive et prendre le traversier qui passe aux 30 minutes. Une belle incitation à remonter à bord une autre fois.
Première escale, Sainte-Anne-de-Beaupré, où la boutique sert aussi de gare. Embarque Louis-Émil Côté, un résident de Petite-Rivière-Saint-François venu reconduire son père et ses soeurs, très pieux, pour l'ouverture de la neuvaine. Lui profite pour la première fois du train léger.
«Ça ne va pas trop vite, on a le temps de tout voir», constate cet homme qui connaît la région comme le fond de sa poche et l'apprécie toujours autant. «Ce qui nous manque ce matin, ce sont les bateaux de croisière», lance-t-il. Les hôtesses acquiescent, le spectacle des navires sur le fleuve est à voir.
«Et l'automne, c'est tellement beau avec les oies blanches!» renchérit Sylvie Miller, qui voit changer le panorama chaque saison. Elle fait le trajet depuis 2011, embauchée pour la croisière ferroviaire avant que le train léger prenne le relais.
Elle montre les herbes vertes qui ondulent au vent. Dans quelques semaines, elles seront jaunes et orange.
À la hauteur d'anciens phares flottants, l'hôtesse Marie-Anne Boulanger raconte qu'on envoyait jadis des familles y habiter pour allumer le feu manuellement. Aujourd'hui, ces bouées-phares servent de stations météo et montrent le chenal, continue sa collègue.
Le spectacle se poursuit avec l'archipel de Montmagny et la vingtaine d'îles qui ponctuent le fleuve. La plupart sont privées, comme l'île Madame qui appartient à Laurent Beaudoin, président du conseil d'administration de Bombardier.
À Sault-au-Cochon, Sylvie Miller rappelle l'écrasement d'un avion de la Canadian Pacific Airlines qui a fait 23 victimes en 1949. Un homme d'affaires de Québec avait déposé une bombe à bord de l'appareil où se trouvait son épouse, afin de toucher les assurances, rapportait Le Soleil. Le coupable, Albert Guay, et ses complices, Marguerite Pitre et Généreux Ruest, ont été pendus.
Momo l'orignal
Le clou du trajet reste une femelle orignal qui a élu domicile près de la falaise il y a quelques semaines et que le personnel à bord a baptisée Momo. Très calme, elle regarde le train qui passe au ralenti pour laisser les passagers l'admirer et la photographier.
Sylvie Miller dit avoir vu un ours à Cap-Tourmente récemment. Des aigles s'amusent encore à suivre le convoi, qui roule à 50 km/h au maximum. Elle remarque de nouveaux canards à duvet noir et blanc cette année. Quant aux cormorans, ils sont visibles dans l'autre tronçon, entre Baie-Saint-Paul et La Malbaie, dit-elle.
À Petite-Rivière-Saint-François, on croise la maison de la planchiste et championne olympique Dominique Maltais, justement dehors, en train de tondre son gazon. Petite touche glamour côté terre.
À l'approche de Baie-Saint-Paul, le fleuve devient majestueux. Çà et là, les rochers épars composent de ravissants tableaux.
Le trajet s'achève. Dans notre wagon, un groupe de six personnes commente le voyage. Louise Morel, la G.O. du groupe, a passé les deux dernières heures les fesses levées de son siège à admirer la vue et à placoter autour d'elle. Elle explique que son joyeux sextuor vient de Trois-Rivières. Hébergés à la Coop camping Saint-Esprit, à Québec, ils s'offrent cette escapade d'une journée dans Charlevoix sur la recommandation d'amis. À destination, les femmes comptent faire les boutiques et les hommes, écumer les terrasses.
Croisés quelques heures plus tard, au retour, les six Trifluviens promettent de recommander la formule à leur tour.
Louise Morel confirme qu'ils sont enchantés de leur journée. Juste une petite chose, ils auraient aimé plus d'animation dans le train, comme un violoniste ou un accordéoniste. «Mais il y a peut-être des gens qui préfèrent regarder la nature sans être trop dérangés», poursuit la dynamique dame blonde.
Surtout qu'en rentrant à Québec, après une journée bien remplie, l'envie est forte de piquer un roupillon, bercé par le train.
Information, tarifs et réservation : reseaucharlevoix.com, 418 240-4124, 1 844 737-3282
Le Soleil était invité par Réseau Charlevoix pour ce voyage en train léger.
Un pari différent
Le train léger Québec-Baie-Saint-Paul et Baie-Saint-Paul-La Malbaie remplace jusqu'en octobre la croisière ferroviaire, un train touristique haut de gamme lancé par Le Massif en 2011. Le Soleil a expérimenté les deux propositions, tout de même différentes : l'une est davantage un moyen de transport panoramique, l'autre incluait des repas du Fairmont Le Manoir Richelieu dans des wagons plus luxueux. Verdict? 
À brûle-pourpoint, la nouvelle option offre un service plus accessible, davantage d'escales, des collations à la carte simples mais bien pensées, de tout aussi beaux paysages et un tarif beaucoup plus amical.
Frédéric Garand, le directeur général de Réseau Charlevoix qui gère le train léger, affirme avoir établi des prix «très agressifs» pour attirer la clientèle. Le trajet complet aller-retour sur les deux tronçons coûte trois fois moins cher en train léger qu'en train touristique, clame-t-il. Soit 125 $ contre 369 $. Il y a aussi moyen de prendre le train pour une portion du trajet, à moindre coût.
«On veut que les gens en parlent, que les gens l'essaient. Avec le train touristique, ils ne se le permettaient pas. Avec les tarifs abordables, la clientèle a changé, ça devient une activité familiale», argue M. Garand, en précisant que les jeunes de 7 à 17 ans ont un siège à 50 % du prix et que le train léger est gratuit pour les enfants de moins de 7 ans, assis sur les genoux d'un parent.
Créer de l'activité économique
Parmi les commentaires entendus, M. Garand soulève que les passagers ne voulaient pas nécessairement des repas gastronomiques inclus dans la formule croisière, l'objectif premier étant de profiter de la vue. «Là, on a du service à bord, mais les gens vont dans les restaurants à destination. Ils semblent avoir plus tendance à dépenser arrivés sur place parce qu'il leur reste du budget disponible.»
M. Garand souligne que Réseau Charlevoix est un organisme à but non lucratif au service du projet Le Massif, mais aussi de la région et de la collectivité. «Ce qu'on veut, c'est créer de l'activité économique.»
Hiver
En hiver, le train léger relie Baie-Saint-Paul et Petite-Rivière-Saint-François, base de la station de ski Le Massif. Éventuellement, Réseau Charlevoix aimerait offrir un lien hivernal entre Québec et La Malbaie. Mais encore faudrait-il trouver des partenaires, indique
M. Garand. «Les risques sont très élevés. On parle de plusieurs centaines de milliers de dollars pour déneiger la voie. Il faut que tu en vendes, des billets! Et ce n'est pas naturel pour les gens, un train
d'hiver.»
Un peu d'histoire...
À quand remonte la construction de cette voie ferrée sur laquelle circule le train léger? Les travaux pour réaliser ce chemin de fer ont été parachevés en 1919. Luc-André Larouche, agent de bord à notre retour vers Québec, raconte qu'à l'époque les ouvriers travaillaient six jours par semaine, 10 heures par jour, et gagnaient 0,20 $ de l'heure. 
Le premier train à parcourir les rails a été inauguré cinq mois après le décès de Rodolphe Forget, celui qui avait financé le projet. Son nom est aujourd'hui associé au Domaine Forget à Saint-Irénée, qui accueille chaque été musiciens et mélomanes. Au tournant du XXe siècle, cet homme a été l'un des rares Canadiens français à connaître un grand succès d'affaires. Courtage, activités en bourse, vente et distribution d'électricité, transport, tourisme... le tout entrecroisé de politique.
En 1904, en faisant campagne pour le siège de Charlevoix aux Communes, siège qu'il a remporté, Rodolphe Forget a promis de construire un chemin de fer entre Québec et La Malbaie. Le projet s'est concrétisé, malgré des reports et des difficultés financières.  
Bus et audioguide
Nouveauté cette année, Réseau Charlevoix propose deux tours de ville guidés une fois à destination. À partir de la gare de Baie-Saint-Paul et de la gare de La Malbaie, des autobus permettent de faire un tour d'horizon d'environ une heure quinze avec audioguide pour 
20 $ par personne. Quant à ceux qui préfèrent découvrir les environs à leur rythme, des arrêts jalonnent les parcours et permettent de descendre et de monter librement. Il faut alors payer à l'embarquement avec la monnaie exacte. Information : reseaucharlevoix.com/bustours.html  
Service à bord
Dans le train léger, on se gave avant tout du paysage. Mais rien n'empêche de casser la croûte à bord. Moyennant quelques dollars, café, croissants et confitures sont offerts le matin. Autrement, on propose des produits locaux vendus à la carte. Outre les breuvages, le vin, la bière, les fruits, les noix et les croustilles d'usage, le menu comprend notamment un Cherry blossom maison de la Chocolaterie Cynthia à Baie-Saint-Paul, du pâté de canard de la Ferme Basque et des viandes bio de Charlevoix.