La végétation lutte contre les ruines de Tikal depuis des siècles.

Tikal, l'imposante cité maya

Au coeur du vaste plateau calcaire du Petén, des temples mayas sont tellement hauts qu'ils crèvent la surface de la forêt, tels des récifs de civilisation qui résistent encore à l'assaut de l'océan de verdure. Sous les arbres, les vestiges de Tikal ont attendu plus de 1000 ans pour nous raconter un millénaire de règne maya...
<p>Le temple I de la Plaza Mayor. Il est surmonté de la crête faîtière typique des hauts temples de Tikal.</p>
<p>L'orage menace au-dessus de la place des Sept Temples.</p>
Le Petén couvre 30 000 km2 : c'est le tiers de la superficie du Guatemala. Encore récemment, peu de gens habitaient cette immense région du nord-est du pays, séparée des Caraïbes par la pleine largeur du Bélize et délimitée au nord par le Yucatán du Mexique.
En parcourant ce territoire relativement plat de jungle humide, parsemé de villages reliés par des routes carrossables, je peine à imaginer que je suis dans le coeur du berceau de la civilisation maya. Autrefois, des temples colorés se dressaient dans des cités populeuses reliées par des chaussées traversant toute la région.
Une portion importante du nord de ce territoire a été déclarée Biosphère maya en 1990, une mesure de protection des vestiges. Avec raison, car le gouvernement incite les paysans des hauts plateaux de l'ouest à peupler et à défricher cette forêt de moins en moins vierge. Au centre du Petén se dressent les temples de Tikal, la cité la plus imposante du monde maya.
Célèbre et mythique, elle m'attirait déjà en 1986 lorsque je visitais les temples mayas de Chichén Itzá et de Palenque, au Mexique. Le récit d'un Français qui avait remonté le rio San Pedro depuis le Chiapas jusqu'au Petén, pour aller ensuite admirer les ruines de Tikal, m'avait fasciné. Lors de mon premier voyage au Guatemala, en 2010, la distance et le programme chargé dans l'ouest du pays m'avaient dissuadé d'y aller. Cette fois, j'y suis!
Flores
La petite ville de Flores est le point de passage obligé du voyageur se rendant à Tikal. Ses maisons sont agglutinées sur une île du lac Petén Itzá, nommé ainsi pour commémorer les indigènes itzá (venant de Chichén Itzá) qui fondèrent la ville de Tayasal, dernier royaume conquis par les Espagnols en 1697. Sur la rive, la bourgade récente de Santa Elena est le point de chute des touristes qui arrivent de Guatemala City : après de huit à dix heures en autobus ou 45 minutes par avion. Faites votre choix!
Parmi les hôtels, le Petén Esplendido s'avère un bon rapport qualité-prix. À Flores, j'ai apprécié un souper-spectacle magique au restaurant Raíces au bord du lac. Des pirogues ont surgi de la nuit sur un lac d'huile, flambeaux dressés aux extrémités. Au centre d'une embarcation plutôt instable, conduite par deux piroguiers, une princesse maya se tient debout sur une plateforme surélevée. Le débarquement de cet équipage sur un radeau devant nous est un tour de force d'équilibre!
La table est mise pour la découverte de Tikal : le voyageur peut s'endormir et rêver de gravir des escaliers interminables pour rejoindre des princesses mayas...
<p>Le lac Atitlán au matin: les volcans Tolimán (3158 m) et San Pedro (3020 m).</p>
<p>La Grande pyramide du Mundo Perdido, le plus ancien secteur de Tikal</p>
Tikal
Les vestiges de l'ancienne cité sont protégés par le parc national de Tikal, un périmètre de 576 km2 créé en 1955 et déclaré site du Patrimoine culturel et naturel de l'humanité de l'UNESCO en 1979. Il y a au-delà de 4000 structures répertoriées, résultat de plus de 1500 ans d'occupation. Une heure de route sépare Flores de Tikal. De nos jours, c'est peu de temps, mais compte tenu de la densité de la végétation et du peu de relief de la région, on ne s'étonne pas que les Espagnols n'aient jamais trouvé le site. Pourtant la tradition orale et les quelques habitants du secteur ont permis à des fonctionnaires guatémaltèques de découvrir la cité abandonnée.
Une première étude du site est réalisée en 1878 par Gustav Bernouilli, un naturaliste dont le plus grand mérite aura été de ramener en Suisse un rare linteau de bois sculpté, le préservant du pillage (!). J'y reviendrai. L'université de Pennsylvanie dirige des fouilles systématiques à partir de 1956 (cherchez «Tikal Project» sur YouTube) et depuis 1970, ce sont les Guatémaltèques qui sont responsables de la recherche.
À l'entrée de Tikal, une chaleur étouffante d'humidité me happe en sortant de l'autobus climatisé. Journée de sueur en vue qui devient un marathon lorsque je constate les grandes distances à parcourir à pied sur le site et les quelques heures qui me sont allouées. «Soyez de retour pour le dîner à 13h!» nous rappelle le guide qui part pour la Grande Place avec la majorité du groupe.
Tout en courant, mon collègue Didier me sourit : il souhaite lui aussi faire des photos. Premier objectif : le temple IV, tout au fond du site, à 50 minutes de marche selon la carte. Pas de temps à perdre. Nous emportons beaucoup d'eau, car les prix des bouteilles d'eau augmentent lorsqu'on s'enfonce dans les ruines!
Sus au temple IV!
La jungle grouille de vie tant j'aperçois nombre d'animaux et d'oiseaux. Des singes hurleurs rugissent dans la verdure et toutes sortes de volatiles crient et pépient dans la canopée. Ici et là, des tertres gisent, amas de pierres enserrés par des racines d'arbres tentaculaires. Enfin, à bout de souffle, je vois dans une trouée la silhouette d'un édifice massif. Bientôt, j'atteins un escalier de bois récent qui s'accroche au flanc de la structure.
L'ascension me fait émerger au-dessus du couvert tropical, et je monte encore. Je parviens à la plateforme sommitale, recouverte d'un temple aux murs verticaux, coiffé d'une lourde crête en pierre. Le fameux linteau de bois fut prélevé ici et est exposé au musée des cultures de Bâle, en Suisse (voir la photo sur la page de Tikal du site Web Wikipédia).
Le temple IV atteint 66,6 mètres de hauteur : c'est la plus haute structure précolombienne de toutes les Amériques. La vue est époustouflante! Dans le tapis vert de la jungle surgissent les faîtes des temples I, II, III et V. Je contemple le panorama qui fut filmé par George Lucas dans son premier film de La guerre des étoiles : sous la jungle se cache la base secrète des rebelles!
Le monde perdu
Le parc dit : «Ne sortez pas des sentiers, vous pourriez vous perdre.» Les jaguars et les crocodiles du parc doivent n'attendre que cela. Par contre, le plan officiel du parc permet de se rendre au Mundo Perdido, à une quinzaine de minutes du temple IV.
Le ciel nuageux renforce l'atmosphère figée des lieux. Ici, le tableau romantique est composé de toutes les nuances de vert et de textures. Mur de végétation ou de pierre? Il faut être attentif. Une pyramide à gradins de 30 mètres de hauteur, couverte de mousse, domine le complexe le plus ancien de Tikal.
Contrairement à plusieurs autres sites de la Méso-Amérique, les habitants ne construisirent pas de nouvelles structures par-dessus et laissèrent le Mundo Perdido intact.  Cet endroit est parfait pour rechercher le temps perdu, pendant que la foule de touristes prend d'assaut la Grande Place.
Je m'arrache à l'enchantement pour me rendre à la place des Sept Temples et plonger dans un autre charme. Les dieux mayas ont décidé de m'impressionner, et j'entends le tonnerre se rapprocher. Sept bâtiments alignés sont entourés d'arbres entrelacés dans une perspective très esthétique. Cette place est aussi unique dans le monde maya pour rassembler trois jeux de balles.
Le ciel devient gris noir, des nuées d'oiseaux s'envolent alors que le vent se lève et que l'orage menace. Une ambiance dramatique que je ne suis pas près d'oublier.
La Grande Place
Quelques gouttes tombent, et la clarté revient soudainement. L'orage était-il un mirage ou un message des dieux pour me dépêcher? Je vais à l'Acropole centrale et explore les édifices abritant des chambres qui devaient servir de résidences aux dignitaires mayas et, à la fin du XIXe siècle, de quartiers à l'archéologue et photographe Maler.
La vue latérale sur la Grande Place est magnifique, et je peux admirer l'icône de Tikal, le temple I (ou temple du Grand Jaguar). Il fait 47 mètres de hauteur avec une façade présentant des escaliers très abrupts et la crête faîtière typique des grands temples de Tikal. L'acoustique de l'édifice du sommet permet d'être entendu parfaitement du sommet du temple II qui lui fait face. La densité des édifices de la Plaza Mayor est impressionnante et populaire : il y a donc foule par ici.
En reculant pour mieux photographier le temple I, j'entends un guide commenter quelques faits historiques sur Tikal. En l'an 378, le 14e roi de Tikal, Chak Tok Ich'aak, mourait alors qu'il avait complété la forme finale de la pyramide du Mundo Perdido. À cette époque, des contacts avaient lieu entre Teotihuacan (au Mexique) et Tikal. Des guerres eurent lieu avec des cités rivales comme Uaxactún et Caracol au Bélize.
La population de Tikal atteignit les 100 000 personnes à son apogée. Le temple I a été construit vers l'an 740. La cité déclina rapidement au IXe siècle, en raison d'un épisode de sécheresse.  De nombreux trésors ont été trouvés dans la cité, dont le fameux masque funéraire en jadéite du prince Jaguar, 19e souverain, datant de 527.
En revenant vers l'entrée du site, je tombe sur une horde de 50 coatis à nez blanc, sorte de raton laveur à la queue dressée vers le ciel. Ils avancent vers un objectif connu d'eux seuls. Moi, je sais où me diriger : je suis en retard pour le dîner! Ce sera un spaghetti à la viande vite absorbé. Mais pour le privilège de gagner plus de temps à Tikal, j'aurais avalé des couleuvres.
<p>Salutation d'un pêcheur sur le lac Atitlan</p>
<p>Le Maximon est vénéré par les indigènes Tzutuhils à Santiago Atitlàn</p>
Rencontrer les Mayas chez leurs descendants
Mon vol me ramène à Guatemala City et je vais dormir à Panajachel, au Porta Hotel del Lago, au bord de l'extraordinaire lac Atitlán et ses volcans élancés. Cette région abrite une population indigène considérable de Cakchiquels et de Tzutuhils qu'on peut aller rencontrer dans les 12 villages installés autour du lac.
Au matin, un bateau rapide appelé lancha m'emporte à San Juan la Laguna, une traversée panoramique de plus de 10 kilomètres en 45 minutes. La communauté Tzutuhil parle un dialecte maya et a conservé de nombreuses traditions vivantes.
À San Juan, les tisseuses fabriquent leurs teintures à partir de pigments provenant de plantes qu'elles cultivent. Au quai, je rencontre Noé Edel Yojcóm, de l'Asociacíon de Artistas Primitivistas, un courant de peinture naïve qui permet aux Tzutuhils de perpétuer leurs coutumes. Les compositions polychromes sont exécutées avec soin et montrent des hommes et femmes dans des perspectives en plongée, à la manière d'un esprit qui survole leurs activités quotidiennes.
Maximón
Une escale à Santiago Atitlán me réserve encore plus d'étonnement. Sans difficulté, je trouve des enfants qui me conduisent à la demeure du Maximón, une divinité vénérée par les Tzutuhils. Nous suivons un dédale de rues et de passages étroits dans le village pour aboutir au portique d'une maison privée, où je suis accueilli par un des gardiens du sanctuaire. Une offrande est exigée et plus, si des photos ou vidéos sont prises. La pièce est sombre, illuminée par des cierges, au plafond décoré de guirlandes en papier multicolores.
Au centre trône le Maximón, une statuette de bois d'un mètre de hauteur, sans bras ni jambes, habillée d'un sombrero noir, un costume traditionnel et d'innombrables cravates, la cigarette à la bouche. Son visage est sévère et triste, gravé d'une barbe courte. À ses côtés sont assis ses gardiens, qui veillent à le coucher pour la nuit, à le faire fumer et boire. Ils sont responsables du Maximón pour toute l'année, 24 heures par jour. À la Semaine sainte, une procession l'emmènera chez de nouveaux gardiens dans une nouvelle demeure.
Le Maximón pourrait être une représentation du dieu maya Mam, l'ancêtre ou le grand-père. Il serait aussi Saint-Simon ou Judas, la divinité des marchands, des voyageurs et de la sorcellerie. Les Tzutuhils lui font appel pour accorder des voeux de succès, de mariage, mais aussi de vengeance. Le Maximón est vénéré et craint par ses fidèles. Pour le touriste, c'est une visite fascinante à faire avec respect.
L'héritage du jade
Comme il n'y avait pas de mines d'or sur le territoire du monde maya, le jade s'est imposé comme matériau de prestige, valorisant le statut social et le commerce. Les artisans mayas l'ont travaillé en bijoux et masques funéraires. Les Mayas appréciaient sa couleur qui rappelle la nature, la fertilité du maïs, le ciel et l'océan. La condensation d'eau causée par le soleil sur la pierre donnait l'impression aux Mayas qu'elle respirait et avait une âme. À la différence du jade d'Asie, il s'agit en fait de jadéite, un pyroxène riche en sodium et aluminium, avec des nuances de vert et de bleu. Les principales carrières de jadéite provenaient de la vallée de la rivière Motagua.
De passage à Antigua, je visite différents ateliers, dont la Casa del Jade, où des artisans utilisent des outils modernes pour reconstituer ou créer des masques comme celui de Tikal, des bijoux et autres objets d'art. Il y a aussi des artistes contemporains du Guatemala qui utilisent la jadéite, tel le joaillier Isaías Chiquito, qui crée des colliers originaux à Antigua. Pour le touriste, voilà des opportunités de rapporter un objet de jadéite avec son «âme».
Pratique
La saison sèche est plus propice pour visiter Tikal, soit de novembre à avril. Si votre séjour au Guatemala est court, prenez un vol intérieur pour aller à Flores. Allouez-vous plus d'une journée pour visiter le site archéologique. Si vous avez le temps, faites le détour pour visiter Copán au Honduras.
Vidéo (réalisée par Marc Tremblay) : http://vimeo.com/marctremblay/tikal
Ce reportage a été réalisé grâce à l'invitation de l'Institut guatémaltèque du tourisme (www.visitguatemala.com).