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22 mars 2017 : «Notre fils Walace debout sur notre bateau <em>Calbodine</em>, en arrivant aux Bahamas depuis les États-Unis! L’eau est tellement claire qu’on peut apercevoir le sable ondulant dans plus de 80 pieds d’eau.»
22 mars 2017 : «Notre fils Walace debout sur notre bateau <em>Calbodine</em>, en arrivant aux Bahamas depuis les États-Unis! L’eau est tellement claire qu’on peut apercevoir le sable ondulant dans plus de 80 pieds d’eau.»

Refaire sa vie sur la mer des Caraïbes

Francis Higgins
Francis Higgins
Le Soleil
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Annie Jomphe ne tenait plus en place. Le malaise de l’auto-boulot-dodo, synonyme d’un trop grand immobilisme, peut-être. Un jour, la designer d’intérieur québécoise, son conjoint et leurs trois jeunes enfants ont tout abandonné pour poursuivre leur rêve : vivre sur un voilier et partir à la découverte du monde. Poussée par le vent, sa famille a donné un nouveau souffle à sa vie sur la mer des Caraïbes

Dans son récent livre Partir pour mieux revenir, Mme Jomphe raconte toutes les péripéties — des aventures autant que des mésaventures — qu’a vécues sa petite famille de globe-trotters pendant ses deux années dans les Caraïbes et au large des trois Amériques. Un récit de voyage riche en anecdotes et en introspection, car la mer amène souvent son lot de creux de vagues.

Le Mag s’est entretenu avec Mme Jomphe pour jaser de la vie, des voyages et du bonheur.

À quoi ressemblait votre vie avant le grand départ?
«On était une famille normale. Mon conjoint et moi avions une compagnie de construction à Québec. On travaillait beaucoup, beaucoup, beaucoup. On oubliait souvent de s’amuser. On se sentait pris dans un cercle vicieux de travail, de consommation, de soupers de famille et d’amis. On en oubliait de faire ce qu’on aime et ce qu’on veut, comme d’aller jouer dehors, une activité qui nous ressource beaucoup. Et l’accès aux activités extérieures était un peu plus compliqué, plus éloigné, plus cher à Québec qu’ailleurs. On avait de la misère à suivre la petite voix qui nous disait de s’amuser.»

Pourquoi ne pas acheter un chalet ou déménager en nature?
«On l’a essayé! On a quitté Québec une première fois, puis on est revenus de Canmore [en Alberta] en 2007 pour s’installer à Saint-Ferréol-les-Neiges. Le problème, quand on voyage, c’est qu’on voit les vrais beaux côtés qui existent ailleurs. Après avoir connu la vie dans les Rocheuses, c’était bien difficile de se contenter de l’accès aux montagnes ici.»

Novembre 2016 : «Une des rares photos de famille à bord de <em>Calbodine</em>, près de New York. Nous sommes habillés de tous nos vêtements chauds, car il n’y a pas de chauffage sur le voilier. Il est grand temps d’amorcer notre descente vers le sud!»

Comment est née l’idée de votre voyage?
«Plus jeunes, mon conjoint Martin [Readman] et moi avons travaillé comme membres d’équipage sur un voilier pendant quelques mois dans les Caraïbes. C’est là qu’un petit rêve est né : y revenir avec notre voilier et nos enfants. Après cinq années de travail intensif à Québec et trois enfants, on se sentait pris dans un étau. Même nous avions de la misère à comprendre pourquoi. On n’avait pas à se plaindre; on avait une famille, une maison, de l’argent. Mais on savait que ce n’était pas notre but dans la vie. On a décidé de s’offrir un nouveau commencement.»

«Un vendredi soir dont je vais me souvenir longtemps, on s’est dit qu’il fallait qu’on parte en voilier! C’est ce qui allait nous repositionner en tant que personne et en tant que famille. Nos enfants voyaient leurs parents stressés et qui travaillaient trop; ce n’était pas ce qu’on voulait leur donner. Les enfants sont notre miroir. Quand on les regarde, on voit parfois nos mauvais côtés. Ça nous a poussés à réfléchir.»

Comment avez-vous préparé votre voyage?
«Ça s’est tellement fait vite! Six mois après notre décision, on partait! On a terminé la rénovation de notre maison, on l’a mise en vente, on a vendu tous nos biens, on a fermé notre entreprise, on a trouvé un bateau et appris comment naviguer.»

Quelles étaient vos destinations?
«Nous sommes partis de près de Montréal, où se trouvait notre nouveau bateau. On s’est rendus à New York, ce qui était spectaculaire et exceptionnel. Nous avons navigué par les canaux [l’Intracostal Waterway est un réseau de voies d’eau qui longent la côte Est américaine] avant de prendre la mer et de partir à l’aventure! Nous sommes allés partout, jusqu’au nord du Venezuela, dans les îles Aruba, Curaçao et Bonaire, entre autres.»

«L’école se fait en mer ou à l’ancre. Ici, les mathématiques sont expliquées par papa pendant que maman s’occupe de la navigation. Chaque situation de vie en mer sert d’occasion d’apprentissage.»

À quoi ressemblait votre nouvelle vie?
«Au fond, ça ressemblait à ce que vie une famille dans une maison. On aurait cru que d’être aussi serrés sur un petit bateau serait insupportable, mais c’était l’inverse. On ressentait moins de pression. Sans Internet, les enfants [qui avaient alors 5, 6 et 7 ans] étaient plus créatifs : ils dessinaient, écrivaient et faisaient de l’art plus souvent qu’à la maison. On prenait le temps d’explorer des pays et des coutumes. On avait beaucoup de belles conversations sur la vie, les gens et les autres façons de vivre.»

Comment s’arrange-t-on avec l’argent et la vie quotidienne?
«La vie en voyage coûte l’argent que t’as! Si t’en as pas beaucoup, ça ne t’en coûte pas beaucoup. Si t’en as plus, t’en dépenses plus! Quand on explorait une nouvelle ville, le budget dépendait de si on mangeait dans les restos ou si on apportait notre lunch. De si on allait au musée ou si on visitait les places publiques. Une fois acheté, le voilier ne coûte pratiquement plus rien. C’est beaucoup moins cher qu’une hypothèque de maison. Ce qui nous coûtait le plus cher, ce sont les assurances-vie et pour le bateau. Au bout de deux ans, on approchait de la fin de nos économies.»

1er mai 2017: «Nous revenons tous du marché sur l’Île à Vache, en Haïti. Le bateau est plein à ras bord de vivres et de passagers et l’eau entre avec chaque vague. Nous rigolons avec les locaux, assis sur des poches de riz, de patates et les jambes entremêlées les unes aux autres.»

Tout n’était sûrement pas rose. Quels sont les mauvais côtés d’un tel projet?
«La peur de l’inconnu. D’être bousculé dans notre zone de confort. On a eu des peurs dans certains endroits, comme au Honduras. La peur de se perdre ou de perdre un enfant. À certains moments, on a eu même eu peur de se faire enlever ou se de faire enlever la vie pour rien.»

«Il y a des hauts et des bas. On a vécu de grandes joies, mais aussi connu de grandes peurs intenses. C’est aussi ça, les longs voyages. Au début, c’est comme une lune de miel où on croit que tout est beau. Mais vient un moment où on voit que ce n’est pas toujours rose. Même dans les pays chauds, on trouve de mauvais côtés. Mais tout ça nous a poussés à écouter notre instinct, qu’on oublie souvent.»

Pourquoi avez-vous mis fin à votre voyage?
«Ce n’était pas une question d’argent ou de peur. Mon conjoint avait plus envie que moi de créer. Ça lui manquait beaucoup de travailler, de s’accomplir, de fabriquer des meubles avec ses mains. Ç’aurait été facile de continuer s’il avait été écrivain, mais un ébéniste a besoin d’espace et d’outils. C’est principalement ce qui nous a ramenés sur terre en 2018.»

Pourquoi avez-vous choisir de revenir au Canada?
«C’est vraiment un bel endroit pour vivre et élever des enfants. On oublie parfois qu’on profite au Canada de la liberté et de beaux avantages. Ici, on n’a pas peur de traverser la rue ou de se faire enlever. On est choyé ici. Et c’est la chaleur du climat de la vallée de l’Okanagan qui nous a amenés à Penticton [en Colombie-Britannique]! C’est quasiment un semi-désert, même s’il y a beaucoup, beaucoup de vignobles autour de chez nous. On a des scorpions et des serpents à sonnette. Et c’est vraiment chaud. Après deux ans dans les Caraïbes, on cherchait un endroit beaucoup plus chaud qu’à Québec. Mais on tenait à une ville avec une école francophone pour que nos enfants gardent leur français.»

13 avril 2017: «Nos enfants Nelson, Walace et Betsy Readman sur le sable blanc et chaud aux Exumas, dans les Bahamas, en pause d’une sortie en apnée. Notre bateau <em>Calbodine</em> flotte au loin sur une eau cristalline.»

Ça vous démange de repartir?
«Pas de la même façon. On est bien présentement. On travaille sur nos jardins — on fait pousser fruits, légumes et noix, car on se nourrit nous-mêmes à 40 % — ce qui nous donne le goût de rester. On veut être encore plus autosuffisant. Jardiner m’a aidé à être bien en me reconnectant à la terre. Mais on est en recherche continuelle du bonheur qui va et vient. C’est du travail, mais il a l’air de rester jusqu’ici! J’aimerais d’ailleurs écrire un second livre — Les saisons du retour — qui va aussi m’aider à être bien.»

Que gardent vos enfants de ce voyage?
«Ils étaient très jeunes. Ils se rappellent quelques aventures, mais je pense surtout que ça les a façonnés et changés. Ils ne sont plus pressés en tout cas; des fois, c’est tannant! Surtout mon plus jeune. Parfois, il sort dehors en sandale en plein hiver, sans bottes ni manteau! Ils sont plus mollos. J’espère que ça leur aura appris à ne pas juger les autres, à être accueillants, à avoir un esprit de communauté.»

Quels conseils donnez-vous à ceux qui ressentent ce malaise ou cette envie de partir?
«Tout est possible. Si on a un rêve, il faut le suivre. Ce ne sera pas toujours facile. Il y aura plusieurs défis à relever, mais la richesse de l’expérience est vraiment plus grande que la peine qu’on se donne. Au départ, j’ai écrit mon livre pour que mes enfants se souviennent de leur voyage, mais si jamais ça inspire un lecteur à suivre son rêve et sa voix intérieure, j’en serais vraiment heureuse.»

Info et achat du livre Partir pour mieux revenir : anniejomphe.ca et @annielivingfully sur Instagram et Facebook

«Départ de Haïti vers la République Dominicaine. Un lever de soleil en voilier restera un de nos meilleurs moments de navigation, calme et serein. Un moment où l’on veut que le temps s’arrête un peu plus longtemps…»