Les mosaïques spectaculaires de l'abside de la basilique San Vitale.

Ravenne la séduisante

Ville portuaire de l'Adriatique quelque peu délaissée par l'histoire, trop proche de la puissante Venise, Ravenne fait sensation aujourd'hui. Elle séduit par ses nombreuses mosaïques et la joie de vivre typiquement italienne de ses habitants.
Malgré l'inscription, cette mosaïque de la basilique Sant'Apollinare Nuovo pourrait être un portrait de Théodoric.
Après que l'Empire romain d'Occident fut tombé dans la noirceur, les plus belles mosaïques du monde occidental se sont mises à briller à Ravenne. Une ville portuaire de l'Adriatique quelque peu délaissée par l'histoire, trop proche de la puissante Venise, mais qui fait sensation aujourd'hui. Sur les murs des églises, les personnages divins aux couleurs vives regardent avec la même intensité qu'au Ve siècle. Au coin d'une rue, un tombeau veille sur Dante Alighieri. À la Piazza del Popolo et dans les rues environnantes, la joie de vivre italienne est palpable jour et nuit. À quelques lieues, les plages du parc du delta du Pô sont bordées de pinèdes magnifiques. Tout ça, Ravenne l'offre sans la cohue des touristes.
Ravenne est une ville d'environ 160 000 habitants, dans la région d'Émilie-Romagne, en Italie. Elle se situe à 68 km au sud-est de Bologne, en bordure de la mer Adriatique. En longeant la côte vers le nord, on trouve Venise à 113 km. Le paysage se caractérise par des plaines, des marais et des lagunes. Ce contexte géographique lui donne un avantage stratégique pour se protéger des barbares. Elle devient capitale de l'Empire romain d'Occident en l'an 404 jusqu'à sa chute en 476. Le port militaire abritait alors 150 navires et facilitait les communications avec Byzance. Le vainqueur de Rome, Odoacre, règne jusqu'à la reconquête par les Ostrogoths, dirigés par Théodoric le Grand, qui consacre Ravenne capitale de son royaume en 493. Les Byzantins prennent la ville en 540 sous le règne de Justinien Ier. Cette période de 404 à 565 correspond au premier âge d'or byzantin et verra la construction des édifices paléochrétiens abritant les célèbres mosaïques. Ce sont huit bâtiments inscrits en 1996 sur la liste du patrimoine mondial de l'humanité de l'UNESCO.
Ravenne demande un minimum de deux jours de visite pour être conquise par vos sens. J'aurais personnellement apprécié une troisième journée pour mieux fouiner et flâner dans les rues. En fait, j'ai déjà hâte d'y retourner. En débarquant du train de Bologne, je retrouve mon bon ami Giacomo Donati dont c'est la ville natale. Si vous êtes allés prendre une glace chez Tutto Gelato à Québec, il en est le fondateur. On dépose mes bagages à l'hôtel Diana, confortable et près du centre, et partons déambuler dans les rues piétonnières fréquentées par tous les Ravennates qui reviennent de leur travail à pied ou à vélo. Je discute de mon plan de séjour : la première journée sera guidée pour découvrir les mosaïques et la ville historique. Giacomo m'invite à une tournée des pinèdes et du littoral pour la seconde journée. Nous récupérons des délicieuses pizzas dans un petit comptoir et soupons à la casa.
Au matin, le déjeuner libre-service de l'hôtel est bien fourni et je rejoins ensuite la guide touristique francophone, Verdiana Baioni, qui a une grande connaissance de l'histoire de la ville et de ses trésors. Nous visiterons seulement les monuments du centre, car certains sont à l'extérieur de la cité et requièrent un véhicule. J'ai eu trois coups de coeur pour les mosaïques de la basilique San Vitale, le mausolée de Galla Placidia et la basilique Sant'Apollinare Nuovo.
Mosaïque de l'empereur Justinien et sa suite (basilique San Vitale). Le détail des visages est fascinant.
La basilique de San Vitale
Saint Vital était un soldat romain. L'imposante basilique est un mélange d'art byzantin et romano-­hellenistique. Elle a été construite entre 526 et 547. Elle fut terminée pendant le règne de Justinien. Elle forme un plan octogonal, est surmontée d'une coupole de 16 mètres de diamètre, allégée par une construction en tubes d'argile imbriqués. Malgré ces prouesses techniques, l'édifice s'enfonce dans le sol et la nappe phréatique doit être pompée. L'espace intérieur est vaste et quasi céleste. Verdiana semble ignorer mon ébahissement et m'entraîne vers les mosaïques les plus spectaculaires, situées dans l'abside, soit la voûte qui termine le choeur.
Devant ma première mosaïque, je suis surpris par la richesse et la luminosité des couleurs. La netteté des scènes et des personnages est stupéfiante lorsqu'on considère qu'elles sont composées de l'assemblage de milliers de petits cubes appelés tesselles. Ces tableaux qui ont plus de 1500 ans éclatent de vie alors que les toiles à l'huile des grands maîtres franchissent les siècles en s'obscurcissant. La technique de la mosaïque consiste à préparer, section par section, une couche de mortier frais sur laquelle on peint l'image et dans laquelle seront rapidement insérées les tesselles. Celles-ci peuvent être de matériaux divers : galets, marbres, pâtes de verre colorées, émaux argentés ou dorés avec l'intégration d'une feuille d'or. En m'approchant de la surface, je réalise que le relief est très irrégulier, pas lisse du tout. Chaque tesselle est orientée avec un angle permettant des effets de réflexion pour maximiser la lumière.
Verdiana me fait une interprétation fascinante de l'oeuvre de l'abside. En haut : la cour céleste avec un Christ imberbe, tel Orphée, assis sur un globe entre deux archanges. Sa tunique pourpre arbore le Z du grec ancien, signifiant «vivre» ou «vie». Sous le globe s'écoulent les quatre fleuves de l'Éden qui renvoient aux quatre évangiles. À gauche, c'est saint Vital qui porte la chlamyde militaire. À droite, c'est l'évêque fondateur Ecclésius qui brandit la maquette de l'église. Les personnages se découpent sur un fond d'or, sans paysage : c'est l'éternité. Un simple exemple du symbolisme dont est chargé chaque tableau!
En contrebas, je contemple la cour terrestre : deux panneaux latéraux exceptionnels se faisant face. Le travail artistique est minutieux et les visages semblent vivants. À gauche, l'empereur Justinien accompagné notamment de l'archevêque Maximien, du mécène Argentarius, du général Bélisaire et les soldats. À droite, c'est l'impératrice Théodora et sa suite de dames, richement vêtues et parées. Elles ont inspiré Gustav Klimt qui est venu ici deux fois et l'une de ces courtisanes pourrait se glisser dans un de ses tableaux.
Le mausolée de Galla Placidia
Je me remets à peine de mes courbettes devant les cours impériales byzantines que Verdiana me pousse dans un petit bâtiment trapu, tout en briques, dans la cour de la basilique. Galla Placidia était la soeur de l'empereur Honorius et fut régente de Ravenne de 425 à 450. Elle fit construire ce mausolée en forme de croix latine, aux murs et voûtes recouverts des plus anciennes mosaïques de la cité, précurseures de l'art byzantin. Malgré ses modestes dimensions, l'espace intérieur donne une impression de force céleste, amplifiée par les 800 étoiles d'or scintillant sur fond bleu indigo. Gabriele D'Annunzio, écrivain italien, en dit : «Une nuit glauque rutilante d'or». Des panneaux d'albâtre filtrent la lumière extérieure, créant une pénombre et mystifiant les scènes pastorales, les personnages, les motifs végétaux et animaux qu'on retrouve dans les quatre bras du mausolée. Un contraste avec San Vitale. L'âme bien repue, je dois penser à nourrir mon corps. Au ristorante Bella Venezia, je savoure un plat de gnocchi plutôt... divin.
La Basilique de Sant'Apollinare Nuovo
Saint-Apollinaire est le saint patron de Ravenne. L'édifice fut érigé sous Théodoric (493-526) qui le destinait au culte arien dans une cité catholique. Les Romains considéraient les Ostrogoths barbares: ils seraient dépités de savoir que l'ouvrage est inscrit au Patrimoine mondial... De l'extérieur, le temple est flanqué d'un haut campanile cylindrique du Xe siècle, dont les fenêtres s'agrandissent en hauteur pour alléger la structure. Ma guide me précède pour entrer dans une longue nef bordée de deux bas-côtés.
La portion supérieure de la nef centrale est appuyée sur arches supportées par des colonnes. La fenestration éclaire très bien deux grands panneaux de mosaïques polychromes qui font la longueur de la salle : des processions de martyrs et de vierges se déplacent en deux dimensions avec un effet saisissant.
Verdiana attire mon attention sur deux tableaux qui datent de l'époque de Théodoric et m'explique : «Lorsque les Byzantins ont reconquis Ravenne, ils ont reconverti et redécoré l'église au catholicisme. Donc, on a occulté ce qui évoquait l'arianisme.» Ainsi, la mosaïque du palais de Théodoric subsiste mais les personnages ont été remplacés par des rideaux. L'oeil attentif peut voir les mains encore présentes sur les colonnes; l'inscription «PALATIUM» n'a pas été effacée non plus. Sur le mur d'à côté, un petit portrait de Justinien est tellement différent de celui de San Vitale que les experts croient qu'il représenterait Théodoric. La seconde mosaïque montre la ville de Classis (ancien port de Ravenne) dans un témoignage presque «photographique». On y voit trois navires en rade et le profil de divers bâtiments : un amphithéâtre, une église, un édifice circulaire à toit conique. Des oeuvres qui ont survécu à la censure pour notre plus grand plaisir.
Malgré ses modestes dimensions, l'intérieur du mausolée de Galla Placidia donne une impression de force céleste, amplifiée par les 800 étoiles d'or scintillant sur fond bleu indigo.
D'autres trésors à Ravenne
Voici quelques suggestions d'autres sites que j'ai visités et qui méritent d'être vus à Ravenne. La Piazza del Popolo est une belle place centrale animée et entourée d'édifices civils dont le Palazzo del Comune. L'édifice adjacent s'appuie sur des colonnes et chapiteaux en granite datant de Théodoric et gravé de son monogramme (initiales). À quelques pas, il faut aller admirer le pavement de mosaïque submergé (sous la nappe phréatique) de la crypte de l'église San Francesco. Un autre plancher étonnant est mis en valeur à la crypte Rasponi, au Palazzo della Provincia. J'ai couru pour saluer la mosaïque de Saint-Jean-Baptiste au baptistère Néonien datant de 458, une époque où l'orthodoxie voulait se distancer de la décadence de Rome en prônant le conservatisme. Les fonds baptismaux où on immerge les néophytes occupent le centre de l'édifice, le mieux conservés des premiers baptistères chrétiens. Enfin, si vous décidez d'aller au musée Archiépicospal, j'y ai beaucoup apprécié le panneau du Christ guerrier, les pieds sur un lion et un serpent ainsi que la fameuse cathèdre en ivoire de Maximien, évêque de Ravenne identifié aux côtés de Justinien dans la mosaïque de San Vitale, un chef d'oeuvre admirable.
Quelle journée! Trop occupé à écouter Verdiana et à prendre des notes, je dois planifier une course de photos et vidéos pour le lendemain. Je rejoins Giacomo qui m'invite à un bar à vin italien qui offre des spécialités de Romagne : l'enoteca Ca' de' Vén. Un proverbe de Jacopone da Todi (1240) est cité : «Qui n'a pas de vin boit de l'eau.» L'intérieur est chaleureux, bondé de disciples de Bacchus et c'est l'occasion de découvrir les cappelletti, pâtes farcies typiques de la région.
Le tombeau de Dante et le Parc du delta du Pô
Dante Alighieri (La Divine Comédie) a passé les dernières années de sa vie à Ravenne après avoir été banni de Florence. Il est mort de la malaria en 1321, à 56 ans. Le modeste bâtiment qui abrite sa dépouille a été construit en 1780. Une cloche sonne à chaque coucher du soleil. Dans la cour du monastère, le corps fut enterré dans un tumulus durant la Seconde Guerre mondiale pour dissimuler les restes aux Allemands, friands de célébrités littéraires... Un festival de Dante a lieu en septembre depuis quelques années, en plus de nombreuses manifestations culturelles qui se produisent dans la cité. La mosaïque est d'ailleurs bien célébrée par des expositions d'artistes contemporains internationaux ou locaux issus des trois écoles de Ravenne. Pour en voir la réalisation ou des cours, je recommande de visiter cet atelier : www.kokomosaico.com
Après la culture, la nature. J'embarque avec Giacomo pour filer vers la côte, dans le Parc du Delta du Pô, un territoire protégé aux écosystèmes uniques (milieux humides, lagunes, paludes, oiseaux) dont une portion est inscrite au Patrimoine mondial de l'humanité. Sur le bord de la route, des cabanes de pêcheurs sont équipées de gigantesques filets rétractables au moyen de grands palans. Les ravennates y passent la fin de semaine à pêcher et cuisiner sur place. Plus loin défilent les magnifiques pinèdes avec leurs pins parasol. Elles attirent depuis longtemps tous les artistes qui passent à Ravenne. D'interminables plages sont fréquentées presqu'à longueur d'année, un grand terrain de jeu pour la population. Je marche dans la brise et l'humidité des embruns en rêvant vers l'Orient : Byzance puis Constantinople puis Istanbul...
Ce reportage a été réalisé grâce à l'hospitalité de l'hôtel Diana (www.hoteldiana.ra.it) et la collaboration de la région d'Émilie-Romagne www.emiliaromagnaturismo.it
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Quand et comment s'y rendre
La saison chaude s'étend de mai à septembre. En hiver, le climat est humide et plus froid. Le brouillard est fréquent entre octobre et mars. L'aéroport le plus proche est à Forli et la liaison ferroviaire est excellente avec Bologne.
Liens de vidéos réalisés par Marc Tremblay: