La cathédrale-basilique de Puebla, avec ses deux tours de 72 mètres, les plus hautes des colonies espagnoles

Puebla, une ville-musée fébrile

Je vais souvent à Puebla. Elle me rappelle Florence, en Italie. J'y ai vu des trésors baroques éclatants dans ses églises coloniales. J'ai été mystifié en apercevant les milliers de livres dans leurs rayons de bois sculpté de la plus vieille bibliothèque des Amériques. Au restaurant, je déguste toujours un bon mole poblano servi dans la célèbre céramique appelée talavera. Et j'adore ce rituel de la promenade du soir au Zócalo, cette place centrale où se mélangent musiciens, amuseurs publics et familles dans le décor illuminé et grandiose de la Puebla des Anges.
La ville de Puebla est située au coeur du Mexique, dans l'État de Puebla. Elle s'étale sur un vaste plateau à environ 2150 mètres d'altitude, bordé à l'ouest par les imposantes silhouettes des volcans Popocatepetl (5400 m) et Iztaccihuatl
(5200 m). Ces montagnes séparent Puebla de la vallée de México, distante de 120 km. La zone métropolitaine de Puebla est la quatrième au Mexique avec plus de 2,7 millions d'habitants. La région fut habitée par différents groupes précolombiens et le vestige le plus connu est la grande pyramide de Cholula. Après la conquête du Mexique par Cortés, l'autorité coloniale souhaitait la création d'une communauté d'immigrants espagnols, à mi-chemin entre le port de Veracruz et la récente ville de México. Le premier établissement de Puebla, fondé le 16 avril 1531, fut réduit en boue par des pluies diluviennes. Les colons la reconstruisent et une charte royale du 20 mars 1532 la baptise officiellement Puebla de los Ángeles
Le plan de la cité fut tracé à partir d'une place centrale appelée le Zócalo et en un quadrillage de blocs rectangulaires, orientés à 24° nord pour protéger les rues des rayons du soleil et dévier les vents dominants. Au fil des siècles se sont édifiés des bâtiments magnifiques qui constituent un vaste centre historique de 2619 monuments répartis dans 391 blocs, inscrit en 1987 au Patrimoine de l'humanité de l'UNESCO. Je vous propose de découvrir l'histoire de Puebla par la visite de quelques incontournables.
Des trésors religieux éblouissants
Commençons par le centre, le Zócalo. Avec ses grands arbres peuplés d'oiseaux, ses fontaines et ses sculptures, cette place est un parc urbain splendide. On peut en faire le tour par les passages piétonniers sous les arcades des édifices périphériques, choisir une table pour prendre un verre ou un café.
Au côté du Zócalo, la cathédrale basilique de Puebla est monumentale. Le présent bâtiment fut débuté en 1575 et achevé en 1649 grâce aux efforts de l'évêque Juan de Palafox y Mendoza. Ses deux tours de 72 m furent les plus hautes des colonies espagnoles. Dans l'une d'elles, une cloche de plus de huit tonnes fut hissée par des anges, selon une légende. La façade Renaissance est ornée du blason de la Toison d'or coiffé de la couronne de Charles Quint : un vestige royal inusité, car il fut dissimulé par une couche de plâtre après l'indépendance mexicaine en 1821 et redécouvert au milieu du XXe siècle. Je pénètre à l'intérieur de l'édifice par une massive porte en bois. L'espace colossal et néoclassique est illuminé par les fenêtres d'une grande coupole construite en pierre ponce, pour en alléger la structure. Au fond de la nef, l'autel des Rois est surmonté d'une magnifique coupole baroque peinte en 1688. Enfin, en passant par la sacristie, j'ai le privilège d'admirer l'Ochavo, une pièce octogonale conservant les trésors de la cathédrale : trois retables dorés rassemblant différentes toiles et reliques du XVIIe siècle. Totalement baroque! Mais les photos n'y sont pas autorisées...
Qu'à cela ne tienne, il y a un autre trésor à deux coins de rue! Je me rends à la Capilla del Rosario. Cette chapelle, en simple forme de croix latine, est un chef-d'oeuvre du baroque mexicain : un véritable festin pour la foi et la fantaisie. En y pénétrant, je suis frappé par l'exubérance et l'abondance des reliefs dorés qui grouillent sur toutes les surfaces intérieures du monument. Une masse organique de volutes envahit les parois et différentes créatures s'y sont installées : sirènes, chérubins, anges musiciens, chevaliers et diables noirs. Les ornements ont été modelés en stuc (composé de farine, de blanc d'oeuf et d'eau) recouvert de feuilles d'or ou peint. Sous la coupole brille un baldaquin somptueux qui abrite la statue de la Vierge du Rosaire. La construction de l'édifice prit 40 ans et lorsque les Dominicains inaugurèrent la chapelle en 1690, on la déclara huitième merveille du monde. Un joyau à ne pas manquer!
<p>La coupole de la Capilla del Rosario</p>
La plus vieille bibliothèque en Amérique
Située juste à côté de la cathédrale, au deuxième étage de la Maison de la culture de Puebla, la bibliothèque Palafoxiana fut nommée en l'honneur de l'évêque Juan de Palafox y Mendoza. En 1649, il fit don de 5000 volumes pour contribuer à la première bibliothèque publique en Amérique. Elle compte aujourd'hui plus de 45 000 ouvrages traitant entre autres de théologie, d'architecture ou de philosophie. On y trouve neuf incunables, c'est-à-dire des ouvrages imprimés avant 1500, comme La chronique de Nuremberg (1493). Je parviens à un portail monumental décoré de blasons comme l'entrée d'un palais. Avant même d'entrer, je vois le spectacle fastueux qui m'attend au-delà, intact depuis des siècles. Sous les hautes voûtes blanches, les murs sont couverts d'une immense oeuvre d'ébénisterie : des bibliothèques d'origine sur deux étages, des rayons pleins de livres aux épaisses reliures. Sur le plancher de tuiles de céramique, des bancs et des tables antiques pour les lecteurs. Une extase pour le bibliophile qui y trouvera des classiques comme le Don Quichotte de Cervantes ou les Fables de La Fontaine. Rien d'étonnant que la bibliothèque Palafoxiana fut inscrite  au registre Mémoire du monde de l'UNESCO en 2005.
Les fresques admirables de la casa del Deán
En quatre minutes à pied, je me rends à la Casa del Deán (la maison du Doyen). Non seulement c'est la plus vieille maison encore debout à Puebla (1580), mais elle abrite des merveilles artistiques inusitées pour le Nouveau Monde. La demeure appartenait au Doyen de la cathédrale, Don Tomás de la Plaza, le bras droit de l'évêque. Homme cultivé, il fit exécuter des fresques extraordinaires par des indigènes talentueux, un ouvrage habituellement réservé aux édifices religieux. La maison tomba dans l'oubli jusque vers 1950 où la construction d'un cinéma mit au jour les oeuvres cachées sous des couches de papier peint et de peinture.
Deux pièces furent sauvées et conservées. J'entre dans la première salle et je me retrouve en Renaissance italienne, les quatre murs décorés de scènes multicolores avec les Sibylles, des devineresses qui ont reçu d'Apollon le don de prophétie. Elles défilent à cheval dans une campagne européenne avec des châteaux. Les détails sont fascinants : singes, serpents à sonnettes, centaures, chevaliers, costumes élégants des Sibylles. La deuxième pièce était la chambre à coucher du Deán et les murs y sont recouverts d'un ensemble étonnant sur les Triomphes, un poème du poète italien Pétrarque (1304-1374), oeuvre de la Renaissance interdite par l'Église en 1575. J'admire des personnages montés sur des chars allégoriques tirés par des animaux, évoquant la mort ou l'éternité. Ce sont les plus anciennes murales profanes du Mexique, peintes par des indigènes qui n'ont sans doute jamais vu l'Italie. Je quitte les lieux alors que mon esprit chevauche des licornes en Toscane. Juste à quelques portes, encore ému, je commande un espresso bien tassé au café Wimpy, un établissement classique depuis 1939.
<p>L'hôtel Meson Sacristía de la Compañía</p>
Les saveurs culinaires de Puebla
Une journée doit se terminer dans une institution gastronomique. La Casita Poblana sert une cuisine régionale réputée : mole, chiles en nogada, chalupas et autres classiques de Puebla. Angelica Bravo, la propriétaire, me fait découvrir trois soupes différentes : sopa de tortilla, sopa de medula (à la moëlle) et sopa de huitlacoche (un champignon qui pousse sur l'épi de maïs). Mon favori demeure le mole poblano, dont je célèbre les retrouvailles à chaque passage à Puebla. La recette se compose de 36 ingrédients mélangés par accident. Selon la légende, les soeurs du couvent de Santa Rosa échappèrent du chocolat dans une sauce très épicée, et ce, pour la joie des papilles de l'évêque qu'elles recevaient. Bien repu, je rejoins ma retraite : l'hôtel Meson Sacristía de la Compañía, près du centre. Chaque chambre a une décoration unique et donne sur une superbe cour intérieure très colorée. Le boutique-hôtel offre une cuisine excellente et se spécialise dans la vente d'antiquités, jusque dans mon lit. Avant d'éteindre ma lampe de chevet d'une autre époque, mes doigts frôlent une étiquette. Je peux l'acheter!
La talavera : céramique d'appellation contrôlée
Les moines franciscains introduisirent la céramique à Puebla qu'on appelle talavera, d'après la ville de Talavera en Espagne, lieu du procédé original. Elle se retrouve partout dans la ville : façades des édifices, planchers ou l'assiette dans laquelle on mange. La talavera peut aussi être fabriquée avec raffinement et devient objet d'art prisé. Michael Paulhus, un propriétaire canadien d'Uriarte Talavera, atelier fondé en 1824, m'explique que la talavera de Puebla est une appellation contrôlée depuis 1992. La norme régule notamment les sources d'argile et les pigments minéraux utilisables dans sa fabrication. M. Paulhus s'implique beaucoup dans la mouvance qui entraîne de nombreux artistes vers une utilisation contemporaine de la talavera. Par exemple, en 2012, plusieurs sommités internationales ont été invitées à créer une oeuvre pour le 150e anniversaire de la bataille du Cinco de Mayo, événement emblématique de la cité. www.uriartetalavera.com.mx
Je suis un fan de la talavera. J'ai rapporté à diverses reprises des assiettes, des savonniers et des carreaux. Cette fois, je fais une belle trouvaille : un joaillier en face de mon hôtel, Geovanni Rangel, monte des fragments choisis de talavera sur des bagues en argent. Non loin de là, le marché d'artisanat El Parián concentre un grand nombre de boutiques débordant de pièces de talavera pour tous les usages. J'y trouve aussi un amusant commerce spécialisé dans les figurines de squelettes en plâtre peint et jouant les scènes de la vie quotidienne : très mexicain! Je déambule ensuite au marché des antiquaires de la Piazuela de Los Sapos, avec sa foule enjouée de curieux et de chineurs. Là, je tombe sur des ex-voto en tôle du début du XXe siècle, peints dans un style naïf et humoristique : un souvenir authentique qui me séduit.
De retour au Zócalo, il y règne une ambiance carnavalesque : plusieurs troupes costumées dansent de manière endiablée, et les échos des musiques se mélangent aux cris des enfants excités par des énormes grappes de ballons gonflés à l'hélium. Dans cette atmosphère bon enfant, il est difficile de croire que la sécurité est un enjeu préoccupant au Mexique. Probablement que les anges de Puebla font encore un excellent travail. Ils m'ont d'ailleurs invité à découvrir les alentours de la cité : je vous réserve de belles surprises dans un autre reportage à venir.
<p>Une fresque de la Casa del Deán</p>
Renseignements utiles
Décembre à avril sont des mois frais et ensoleillés. Estrella Roja offre une liaison excellente et fréquente en autocar de luxe entre Puebla et l'aéroport de México. La ville de Puebla est sécuritaire. Lonely Planet la classait parmi les
10 meilleures villes à visiter en 2012.
Puebla est une ville-musée. Parcourez-la! Voici quelques suggestions de lieux forts :
- Allez vous recueillir devant la façade criblée de trous de balle de la maison des frères Serdán. Le 18 novembre 1910, les forces de l'ordre attaquèrent les lieux alors qu'une douzaine de révolutionnaires préparaient un soulèvement armé contre le dictateur Porfirio Díaz. L'édifice devenu musée abrite un témoignage poignant sur cet événement et les premières étincelles de la Révolution mexicaine.
- Pour ceux qui s'intéressent à l'art préhispanique, le musée Amparo est un arrêt obligé avec plus de 1700 oeuvres.
- Attardez-vous dans la maison-musée Bello, un lieu qui s'est arrêté dans le temps, regorgeant d'oeuvres d'art classiques et exhibant son mobilier original du XIXe siècle.
- Je suggère aussi la Casa de Alfeñique, littéralement la maison de bonbon en raison de sa riche décoration extérieure et abritant le Musée régional de l'État de Puebla. J'y ai admiré de magnifiques codex (parchemins) méso-américains illustrant des batailles avec les conquistadors.  
Information et liens
Ce reportage a été réalisé grâce à l'hospitalité de l'hôtel Meson Sacristía de la Compañía (www.mesones-sacristia.com) et l'invitation de l'Office du tourisme de la Ville de Puebla (www.turismopuebla.gob.mx).
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