Prendre le large avec l'Esprit de corps IV

La voile de compétition est un sport qui peut sembler inaccessible, or faire partie de l'équipage d'un voilier en pleine course est loin d'être impossible. Nous avons même tenté l'expérience.
Question confort, le voilier de course Esprit de corps IV n'a absolument rien de commun avec une chambre d'hôtel cinq étoiles... sauf peut-être la vue imprenable qu'il offre sur l'océan.
Le monocoque de 60 pi, qui s'est classé troisième en 2002 à la mythique course autour du monde Volvo Ocean Race, est depuis septembre l'un des trois coursiers océaniques avec lesquels Équipe de voile Atlas parcourt l'Atlantique, les Antilles, le fleuve Saint-Laurent et les Grands Lacs pour participer à des courses officielles. Sa mission : «permettre à monsieur et madame Tout-le-Monde d'avoir accès à la voile océanique», explique son skipper et propriétaire, Gilles Barbot.
«On rêve tous des grands navigateurs qui font des traversées formidables sur des bateaux majestueux avec des équipages professionnels. Nous, ce qu'on veut, c'est permettre à des gens qui ont un travail, une famille, à des papas et à des mamans, de goûter à ça.»
Rattachée au port de Québec, la flottille propose une sorte de tourisme sportif extrême, pour lequel un nouvel équipage s'installe à bord à chaque étape de la saison, le temps de passer quelques jours dans le ventre d'une de ces bêtes de course légendaires. «C'est presque du camping, mais c'est chaleureux», lance Maxime Grimard, le président d'Équipe Atlas, en désignant la couchette de toile qui sera notre lit de fortune pour les six prochains jours.
La Presse a participé à l'une de ces régates en mai dernier reliant l'île d'Antigua-et-Barbuda aux Bermudes lors d'une traversée de 935 miles nautiques au terme desquels Esprit de corps IV a décroché la 8e place sur 17 monocoques.
Nuit et jour, fouettés par les vagues et le soleil, les participants font des quarts en équipes de trois ou quatre sur le pont, veillant à hisser les voiles au mat et à faire progresser le navire au milieu de l'immensité de l'océan. Quand la météo s'y met, le voilier peut facilement atteindre les 15 ou 20 noeuds, une vitesse que bien des bateaux à moteur peineraient à égaler. «Ça tape, ça cogne, ça vibre de partout! C'est là que le meilleur de tout le monde ressort. C'est un immense travail d'équipe, où les capacités et le talent de chacun doivent être mis à profit», dit Gilles Barbot.
La performance du voilier face aux autres compétiteurs guide beaucoup des choix qui sont faits en mer. «Il se peut que l'équipage entier soit réveillé la nuit pour une manoeuvre complexe. Il ne faut pas oublier que c'est une course. Personne n'est ici pour se reposer», insiste le skipper.
Pour avoir leur place à bord, les participants doivent payer un abonnement annuel de 40 $ à Atlas pour faire officiellement partie de l'équipe. Ils partagent ensuite les frais de l'aventure, qui peuvent représenter entre 150 à 200 $ par jour pour un simple convoyage, et davantage pour une course officielle inscrite au calendrier.
Les équipiers débutants seront typiquement affectés aux «moulins à café», surnom des puissants winchs qui servent à ajuster les voiles, un poste qui demande une force physique parfois intense. Ceux qui ont déjà une bonne connaissance des voiliers s'occuperont des changements de voiles, tâche plus technique qui exige du doigté et beaucoup d'énergie, particulièrement en pleine nuit, dans la noirceur presque totale.
La plupart auront la chance de prendre la barre à un moment du parcours. Mais les décisions tactiques et stratégiques, le cap à prendre, les communications et la gestion des vivres demeurent entre les mains du capitaine et de son second.
«Les participants ne sont pas des passagers. Ce sont des équipiers», précise Maxime Grimard. En plus des manoeuvres, tout le monde à bord doit participer à l'entretien du vaisseau : nettoyage du pont, entretien des voiles et du cordage, petites réparations mécaniques dans la mesure de ses capacités. «On a besoin que les gens s'approprient le bateau, explique Maxime Grimard. Ça leur permet d'apprendre tout en exprimant leur talent.»
Une équipe de calibre international
Quiconque s'intéresse à la navigation, même sans la moindre expérience, peut participer à une course avec Équipe Atlas, «mais avec une préparation adéquate», précise Gilles Barbot. Une bonne forme physique et quelques connaissances de base de la voile sont de mise.
«Je me sentais un peu perdu au début, particulièrement avec certains termes de navigation que je ne comprenais pas. Mais j'ai vite trouvé ma place», commente Philippe Lefebvre, un équipier de la course Antigua Bermuda qui n'avait aucune expérience en voile lorsqu'il a mis le pied sur le voilier.
À terme, l'équipe souhaite aussi se servir de sa flottille pour recruter et développer une équipe québécoise d'élite en vue de participer à des courses plus prestigieuses.
Maxime Grimard et Gilles Barbot, un entrepreneur à la tête de Groupe Esprit de corps, spécialisé dans l'organisation de défis sportifs pour développer les aptitudes de leadership de dirigeants d'entreprise, ont décidé à dessein de lancer leur équipe de voile au Québec. «Ici, ce n'est pas comme en France, où le marché de la voile est complètement saturé, remarque Gilles Barbot. Au Québec, tout est à faire. Les possibilités de faire connaître ce sport sont presque infinies.»
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Une longue nuit de labeur
Juste avant le coucher du soleil, les quipiers Tiberius Trifu et Simon DuBois s'empressent de hisser le spinnaker.
Malgré le bruit incessant des équipiers qui marchent sur le pont et le cliquetis sec des winchs qui résonne partout dans la cabine, c'est le doux sifflement du vent qui glisse entre les haubans du mat, juste au-dessus des couchettes, qui finit par endormir les équipiers d'Esprit de corps IV nuit après nuit.
En ce quatrième jour au large, après une longue journée à hisser et mouliner les voiles sous un soleil de plomb, c'est aussi le son de l'eau qui fouette l'étrave, comme une rigole qui passe tout le long de la coque, qui apaise l'équipage. Le bateau file à plus de dix noeuds au vent arrière. Tout va pour le mieux.
Mais le repos est de courte durée. Après à peine trois heures de sommeil, le second officier, Maxime Grimard, que tout le monde à bord surnomme «Chewie» (une référence au fidèle Chewbacca dans Star Wars), réveille les troupes : «Mettez vos vestes, on va empanner. Ça brasse.» 
­­Le temps n'est plus calme du tout. Le vent a forci et il est plus que temps de réduire la voilure. L'exercice s'annonce laborieux. La proue du bateau frappe violemment l'eau sur chaque vague. Et c'est précisément à cet endroit de la cabine qu'il faut aller récupérer imperméables, bottes de pluie, veste de sauvetage autogonflante, harnais et longes de vie.
Enfiler un tel équipement quand on arrive à peine à rester en équilibre n'est déjà pas facile ; le faire à la seule lueur d'une lampe frontale rouge utilisée pour éviter d'aveugler l'équipage à l'extérieur l'est encore plus.
Et dehors, la pluie a transformé le pont en une véritable patinoire. L'horizon est noir. Pas un seul bateau n'est en vue. Se harnacher à la ligne de vie à l'aide d'un mousqueton est crucial. «Ça va être sportif», se réjouit Tiberius Trifu, un équipier expérimenté, ingénieur mécanique de métier, qui rêve de devenir membre d'équipage professionnel sur un voilier de course.
À quatre, nous transportons tant bien que mal le «drifter» à l'avant. La voile, qui doit peser dans les 100 kg, remplacera le spinnaker, grande voile colorée ressemblant à une montgolfière, rendue instable par un changement de direction du vent. À bout de bras, retenus de tomber à l'eau par leur seule longe de vie, Simon Dubois et Tiberius Trifu, aidés par deux équipiers qui forcent intensément à la drisse et au moulin à café, arrivent après trois essais à dénouer les écoutes du «spi», qui ne demande qu'à s'arracher de leurs mains.
Après quelques minutes, les quatre équipiers, haletants, sont tout en sueur sous leurs imperméables mouillés. Le froid se fait vite sentir. Et il reste plus de deux heures à travailler sous la pluie, avec pour seule source de chaleur un thé infusé dans une gamelle de plastique.
Intense et épuisant, ce quart a été le plus difficile que nous avons eu à affronter en six jours de course. Mais ça aurait pu être pire. En haute mer, les vagues de 10 mètres et les squales qui renversent les équipiers sont fréquents. «On fait tout ce qu'on peut pour éviter les dépressions atmosphériques, mais quand on décrète qu'on est en zone rouge, c'est carrément de la survie. Tout le monde fait ce qu'il peut», indique Gilles Barbot.
Heureusement, rien de tout ça ne s'est passé pendant notre traversée. Et cette nuit-là, en s'engouffrant dans leur couchette aux aurores, aucun des membres de notre équipe ne s'est plaint du cliquetis des winchs et du bruit des pas sur le pont.
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Aventure et mésaventure
Fait inusité, l'équipage d'Esprit de Corps IV a aussi participé à un sauvetage en pleine mer lors de cette régate, prenant à bord six naufragés canadiens dont le voilier a coulé au large des Bermudes, pour une raison inconnue. Sous la supervision du skipper Gilles Barbot et de son second Maxime Grimard, le sauvetage, rapporté dans La Presse+ le mois dernier, a tissé des liens extrêmement forts entre les participants. «Très peu de marins auront l'occasion de vivre une telle expérience. C'est un moment absolument unique dans une vie. C'est clair que nous garderons tous un souvenir très particulier et indélébile des membres de cet équipage», croit André Roy.