Corinne Gariépy avec l'imposant orignal de 780 lb.

Plus nombreuses, les chasseuses

Il n'y a pas si longtemps, les femmes qui chassaient étaient aussi rares que mal accueillies dans la plupart des camps de chasse. Heureusement, quelques pionnières ont tenu leur bout. Au point où près d'un chasseur sur trois est désormais... une chasseuse.
«En 2001, j'étais à votre place», lance Manon Goudreau aux participantes rassemblées dans le Club House de la Seigneurie du Triton, une pourvoirie de la Mauricie. 
On ne voit pas beaucoup de femmes sur les photos en noir et blanc qui ornent les murs de cet élégant pavillon en bois rond datant de la fin du XIXe siècle. En ce début de juillet, toutefois, elles sont près de 40 à prendre part à Fauniquement Femme, une fin de semaine de découverte organisée par la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs. Il n'y a pas de chasse en cette période de l'année, mais les participantes pourront s'initier au maniement sécuritaire des armes et au tir à la cible avec carabine, fusils et arc.
C'est cet atelier qui avait attiré Manon Goudreau à Fauniquement Femme il y a une quinzaine d'années. Elle avait déjà obtenu son certificat du chasseur, mais n'était pas encore allée sur le terrain. «J'étais nerveuse, je voulais performer», se souvient-elle en évoquant son conjoint d'alors, ancien guide à Anticosti et excellent tireur, qu'elle projetait d'accompagner. Six mois plus tard, elle ramenait son premier caribou de la baie James. L'année suivante, elle récoltait son premier chevreuil, assise seule sur une souche dans la réserve faunique Papineau-Labelle. Deux ans après, elle abattait son premier orignal, un imposant mâle de 780 lb. Sur la photo prise à côté de la bête suspendue, cette informaticienne de 4 pi 11 po paraît encore plus menue.
En 2007, Manon est devenue l'une des deux monitrices à l'atelier de tir de Fauniquement Femme, avec Gisèle Pétrin-Bahl, qui enseigne régulièrement le Cours canadien de sécurité dans le maniement des armes à feu.
Beaucoup de participantes n'ont jamais tiré, certaines se demandent même si elles vont s'y aventurer. Pourtant, cet été comme les précédents, la plupart tentent l'expérience, constatent que la petite carabine de calibre .22 n'a pas du tout d'effet de recul et, surtout, qu'elles sont parfaitement capables d'atteindre leur cible.
«Ça ferait bien sur une porte de chambre», blague Erika Durniak-Ouellet en exhibant sa feuille avantageusement criblée.
Un groupe de chasseuses
Le fait que cet atelier se déroule dans une atmosphère sécuritaire et exempte de jugement, et soit enseigné par des femmes, comme tous les autres ateliers du week-end, y est pour beaucoup, explique la porte-parole de la Fédération, Stéphanie Vadnais.
C'est tout l'esprit de Fauniquement Femme, une activité que la Fédération a mise sur pied il y a 18 ans pour encourager la relève, mais aussi pour répondre à un besoin. Les femmes sont en effet de plus en plus nombreuses dans les cours d'Initiation à la chasse avec arme à feu. Après avoir longtemps été une rareté dans les classes, elles forment maintenant près du tiers du contingent (28,6 % en 2016).
Aux États-Unis, c'est même devenu tendance. «Il y a beaucoup d'émissions, les jeunes filles s'associent beaucoup à Eva Shockey, une jeune femme superbe qui est la plus connue en Amérique du Nord», indique Corinne Gariépy, propriétaire de la boutique Écotone l'Aviron chasse et pêche de Prévost et collaboratrice à l'émission Québec à vol d'oiseau et au magazine Sentier Chasse-Pêche.
Eva Shockey, qui chasse surtout à l'arc, anime avec son père l'émission Jim Shockey's Hunting Adventures. Originaire de la Colombie-Britannique, mariée à l'ex-joueur de hockey Tim Brent, son compte Instagram est un carrousel d'images de tir à la cible, de recettes de wapiti et de photos de bébé.
Eva Shockey jouit d'une popularité grandissante aux États-Unis.
Glamour, la chasse? On n'en est pas encore là au Québec. Il faut dire qu'on revient de loin. «Ma mère nous racontait que vers la fin des années 70, début des années 80, elle s'est fait huer lorsqu'elle s'est arrêtée dans un restaurant en revenant de la chasse avec mon père», relate Corinne Gariépy.
Pionnière elle aussi, Yolande Ménard était, en 1986, la seule femme au Québec à présider un club de chasse et pêche, Les Nemrod du Sud-Ouest, à Valleyfield. Elle a eu un effet d'entraînement : à force d'inviter des femmes aux activités du club, plusieurs ont commencé à accompagner leur mari à la chasse et à la pêche. Mais Yolande Ménard a aussi entendu sa part de commentaires sur «les femmes qui n'ont rien à faire à la chasse». Elle se rappelle avec d'autant plus de bonheur cette fin de semaine d'automne où, seule femme du groupe, elle avait aussi été la seule à récolter un chevreuil. «C'est comme le reste, ça évolue. Une femme qui jouait au hockey, avant, ça ne se faisait pas. Maintenant, elles ont des équipes et gagnent des médailles», dit-elle avec un sourire dans la voix.
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Partager sa passion
Des chasseuses aguerries tendent la main aux novices, par amour pour une activités dont elles ne sauraient se passer.
Initiée à la chasse en France par son père, Annie-Paule Cron a récolté son premier (très) petit gibier, un étourneau, à 8 ans. En arrivant au Québec à 17 ans, elle est allée passer son permis de conduire... et son certificat du chasseur. Elle a traqué la perdrix à la campagne avec son père, le chevreuil dans le coin de Mont-Laurier avec son copain de l'époque, et l'orignal en Gaspésie à l'invitation de chasseurs québécois rencontrés... à Roatàn, au Honduras.
Depuis quelques années, elle se passionne pour le dindon sauvage. Son plus récent, abattu au printemps dernier, attend sagement Noël au congélateur. Levée à l'aube au chalet d'une amie, elle a ramené l'oiseau quelques heures plus tard, alors que la maisonnée s'éveillait à peine. Elle y est allée seule, mais ce n'est pas tous les gibiers qui s'y prêtent. À l'orignal, par exemple, il faut être au moins deux chasseurs par permis. Et en général, au gros gibier, il est souvent utile d'avoir de l'aide pour sortir la bête abattue du bois. «Je me cherche toujours des partenaires pour aller à chasse», lance cette styliste montréalaise.
Chasseuse depuis l'âge de 12 ans, Hélène Larente est PDG de la ZEC Dumoine et de la pourvoirie Les Gîtes Dumoine Nature à Rapides-des-Joachims, dans l'Outaouais. Formatrice de longue date pour les cours d'initiation à la chasse et le Cours canadien de sécurité dans le maniement des armes à feu, elle est la seule femme à avoir été nommée moniteur national de l'année. Pour leur voyage de noces, il y a une douzaine d'années, elle et son mari sont allés au caribou à la Baie-James avec trois autres couples. Si la chasse est un naturel pour elle, elle sait que c'est loin d'être la norme. Pas de famille ou d'amis avec qui chasser, pas de camionnette pour aller dans le bois ni de VTT pour en sortir le gibier, manque de connaissances : les obstacles à surmonter par n'importe quel aspirant chasseur sont souvent ressentis plus vivement par les femmes. Intégrer un groupe de chasseurs masculins n'est pas toujours évident, et elles ne se sentent pas forcément d'attaque pour partir seules ou avec d'autres chasseuses novices.
Hélène Larente chasse l'ours depuis une dizaine d'années.
Hélène Larente a donc lancé successivement deux programmes d'initiation pour la clientèle féminine, Cerfemme et Ours. Le premier, au cerf de Virginie, privilégie les résidantes de l'Outaouais tandis que le second, à l'ours noir, est ouvert à tout le Québec, mais les deux suivent le même principe : faciliter les choses le plus possible. Tout le matériel est fourni, incluant les armes. Même pas besoin de certificat du chasseur, le permis d'initiation à la chasse suffit.
Chaque participante est jumelée avec une chasseuse chevronnée qui agit comme monitrice. Les coûts sont tenus au minimum grâce à la collaboration de pourvoiries, de commandites et du bénévolat de plusieurs (organisatrice et monitrices, guides, cuisinier).
Corinne Gariépy a créé une initiative similaire pour la chasse à l'ours. À la troisième édition d'Elles chassent cette année, elle a reçu une quarantaine de candidatures pour quatre places. Elle rêve de lancer d'autres programmes pour les oiseaux migrateurs, le chevreuil, l'orignal. Il faut dire que les retombées sont encourageantes. Cinq des huit participantes aux deux premières éditions d'Elles Chassent ont continué à pratiquer cette activité.
Plusieurs des femmes qui ont pris part aux programmes d'Hélène Larente depuis une dizaine d'années ont aussi continué à chasser, deux sont même devenues monitrices. Des participantes à l'ours sont même déjà revenues avec leurs conjoints pour leur faire découvrir cette chasse.
Des programmes comme ceux-là, il en faudrait dans toutes les régions, mais ces initiatives tenues à bout de bras par des passionnées demandent du souffle. Hélène Larente aurait voulu instaurer un programme pour l'orignal, mais a dû renoncer. «L'orignal, c'est ma plus grosse période de l'année à la ZEC, j'étais surchargée!» Et pas facile de recruter des bénévoles durant cette courte saison où les chasseuses d'expérience n'ont qu'une idée en tête : aller traquer leur propre bête. Car le sexe du chasseur ne change rien à l'affaire: homme ou femme, il est difficile de résister à l'appel.
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Pour se lancer
Programme d'initiation pour la relève féminine à la chasse à l'ours
Hélène Larente, responsable (hlarente@zecdumoine.ca)
Elles chassent
Activités d'initiation organisées par les associations membres de la FEDECP
Programme de mentorat