L'île Beausoleil, terre de légendes

C'est une terre chargée d'histoire. Une terre épargnée par le passage des voitures. Une île que les Britanniques auront échoué à baptiser d'un nom anglais. Une île qui s'offre tout entière à visiter: bienvenue dans l'île Beausoleil du parc national des Îles-de-la-Baie-Georgienne.
Bateau
Le vent souffle fort. Des vagues claquent sur la coque du Day Tripper en faisant un bruit sourd, peu à peu couvert par celui du moteur qui accélère doucement pour vaincre la houle. Le voyage dans le parc national des Îles-de-la-Baie-Georgienne commence bien avant d'y mettre les pieds, au quai de Honey Harbour où l'on prendra un bateau jusqu'à l'île Beausoleil, qui accapare l'essentiel du territoire du parc; une île où il n'y a donc pas de voitures, seulement des vélos et quelques véhicules électriques pour l'entretien des installations. Y aller, c'est avoir une île entière tout à soi, presque coupée du reste du monde, et c'est un peu magique.
Cimetière
L'île Beausoleil n'héberge pas qu'un parc national : c'est aussi un site historique où l'on a retrouvé des traces d'occupation humaine remontant à plus de 5000 ans. Les Anishinaabeg venaient s'abriter ici pendant les jours de tempête, puis ils s'y sont établis de façon plus saisonnière et, enfin, permanente quand sera créée ici l'une des premières réserves autochtones du pays. Avec peu de succès, car l'île est aussi belle que peu fertile, sablonneuse au sud, granitique au nord. Les autochtones viendront tout de même enterrer leurs morts longtemps après avoir quitté l'île. Leur cimetière est désormais protégé et le souvenir de leur passage, préservé.
Plages
Les temps changent dans la baie Georgienne. Si, il y a quatre ans, on y allait pour ses plages de sable fin et que les écologistes s'inquiétaient de la baisse du niveau de l'eau, la situation s'est complètement renversée depuis 2015. Le niveau de l'eau est plus haut que jamais, et plusieurs plages ont fondu comme neige au soleil, ne laissant aux vacanciers qu'une mince bande propice aux concours de châteaux de sable. Les jours de grand vent  comme lors de notre passage , l'eau gagne encore plus de terrain, et les bateaux doivent accoster à un autre quai. «C'est un cycle naturel», explique Jacques Brunet, guide au parc. Dommage? Oui, si on est mordu de plages. Mais pour lézarder au soleil, on aime tout autant les grands rochers plats du nord de l'île.
Beausoleil
Quand le soleil s'est levé à 6h sur la baie Georgienne, teintant d'or et de rose tout ce qu'il embrasait sur son passage, on n'a pu que conclure que cette île, Beausoleil, était drôlement bien baptisée. Même si son nom n'a rien à avoir avec l'astre et qu'il témoigne plutôt du passage marquant des colons français dans la région. En 1819 habitait sur la pointe sud de l'île un certain Louis Beausoleil, trappeur connu de tous, si bien qu'on disait à l'époque : «C'est l'île à Beausoleil.» Les Anglais ont bien essayé d'en changer le nom pour honorer la couronne britannique. En vain. La population n'a jamais accepté, et Beausoleil a eu le dessus.
Homme 
L'idée de créer un parc dans la baie Georgienne a germé à la fin du XIXe siècle, pour contrer la privatisation galopante des îles et s'assurer d'y conserver un accès public. Le parc national des Îles-de-la-Baie-Georgienne en compte 63, dont la plus grande est, de loin, l'île Beausoleil, longue de 8 km. C'est l'un des plus petits parcs du réseau, mais sa diversité est impressionnante: en moins de temps qu'il n'en faut pour aller de Montréal à Laval, on passe d'une forêt boréale mature à un paysage typique du bouclier canadien: caps de granit, lichens argentés et ces fameux pins blancs balayés par les vents, tant aimés des peintres pour leur allure à la fois si forte et si fragile. La portion nord de l'île est d'une beauté exceptionnelle.
Légendes
Regardez la forme de l'île Beausoleil: avec un peu d'imagination, et des yeux d'enfants, on découvrira que sa silhouette ressemble beaucoup à celle d'un lézard géant. Une légende autochtone veut que cette terre soit en fait la dépouille d'un méchant monstre, tué lors d'un duel avec l'un des dieux protecteurs des Anishinaabeg après avoir tenté d'enlever une enfant chérie de la nation. La région regorge de ce genre de contes autochtones qu'il faut absolument prendre la peine de découvrir, ici, partie de notre histoire peu connue, souvent oubliée. Des panneaux explicatifs se chargent d'en garder vivant le souvenir, tout le long des sentiers de randonnée. Celui menant à Fairy Lake, où le duel de géants aurait eu lieu, est d'ailleurs l'un des plus beaux de l'île.
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Carnet de bord
Planifier sa visite
Le parc national des Îles-de-la-Baie-Georgienne est parmi les moins vastes des parcs canadiens et reçoit moins de 40 000 visiteurs chaque année. Il a pourtant plus d'un atout pour justifier une visite. Voici comment bien la planifier.
Dormir
La mode du «prêt-à-camper» n'a pas épargné ce parc national, qui propose désormais plusieurs variations sur ce thème, incluant une dizaine de jolis chalets avec eau courante et électricité où il suffit d'emporter sa literie (réservez dès le mois de mars!). Plusieurs installations du parc ont aussi profité d'une cure de jouvence ces dernières années, dont les blocs sanitaires. Une centaine d'emplacements sont aussi proposés aux adeptes de camping sauvage.
Y aller
Quelque 600 km séparent Montréal de Honey Harbour : on ira pour quelques jours au moins, pourquoi pas en jumelant la destination avec une escapade à Toronto ou à Port Severn? Prévoyez de dormir la veille dans la bourgade de Midland, à une trentaine de minutes de voiture, pour attraper le bateau qui vous mènera dans l'île en matinée.
Manger
Cela surprend, mais il n'y a aucun point de ravitaillement dans le parc national, à l'exception d'une machine à café dans le bureau d'accueil. Il faut donc prévoir toute la nourriture pour le séjour, pour ne pas être pris au dépourvu. Pensez à faire des provisions dans les supermarchés de Midland et à l'excellente boulangerie-traiteur Ciboulette et cie. L'offre est beaucoup plus limitée à Honey Harbour.
À faire
On peut louer des vélos de montagne dans le parc pour explorer l'île plus rapidement  ou encore emporter les siens si l'on vient avec un bateau-taxi (comptez 60 $ par trajet, pour un maximum de 6 à 8 passagers). On y trouvera aussi son bonheur pour de courtes randonnées, sans grandes difficultés, idéales pour les familles avec de jeunes enfants.
Faune
Des ours circulent parfois dans l'île, même s'ils n'y demeurent pas en permanence. «On en voit toutes les deux semaines environ, observe Jacques Brunet. Il ne faut pas en avoir peur, et rester calme.» Les probabilités sont nettement plus élevées de croiser un serpent à sonnette (on a vu notre premier moins de trois heures après avoir mis les pieds dans l'île!), mais les risques de morsure sont faibles, et on ne recense que deux décès depuis les 50 dernières années chez des victimes qui n'avaient pas reçu les soins nécessaires.
Une partie des frais d'hébergement de ce reportage a été payée par Parcs Canada.