Saint-Lizier

L'Ariège-Pyrénées: cités et châteaux du Moyen Âge

Se rendre à Saint-Lizier est un départ logique pour commencer le Moyen Âge en Ariège, puisque la cité médiévale s'est construite sur les vestiges gallo-romains dont les pierres massives apparaissent sur le mur extérieur du Palais des Évêques.
Une des sybilles de la fresque médiévale découverte dans la voûte de la cathédrale Notre-Dame-de-la-Sède
Le premier des 77 évêques siège dès le Ve siècle. Il y a même eu deux cathédrales côte à côte jusqu'en 1655!
La cathédrale Notre-Dame-de-la-Sède dévoile de magnifiques fresques du XVe siècle, «une petite chapelle Sixtine», m'explique Anne, guide des lieux. Je suis frappé par les coloris très vifs de 12 sybilles, femmes de l'Antiquité ayant le don de prophétie.
La cathédrale de Saint-Lizier, quant à elle, abrite un trésor de pièces en argent et des fresques romanes du XIe siècle, parmi les plus anciennes des Pyrénées. On trouve le seul cloître encore debout en Ariège et une apothicairerie de 1764 où je me suis fait vanter les bénéfices du «vinaigre des quatre voleurs».
Lorsque j'ai demandé «l'élixir de longue vie», le flacon était vide... Qu'à cela ne tienne, je me suis consolé par les bons plats de l'Auberge d'Antan, à Saint-Girons, où j'ai dégusté une brochette de gambas et de pétoncles à la braise, mitonnée de fèves au beurre.
Direction: Mirepoix. Il faut prendre la D119 qui traverse la grotte du Mas d'Azil. Vous avez bien lu: une route départementale construite dans une immense galerie naturelle, sur les flancs d'une rivière souterraine. Le porche d'entrée fait 65 mètres de hauteur. Une section de la grotte est consacrée à la découverte de la culture préhistorique azilienne.
C'est jour de marché à Mirepoix. Étals garnis de fruits et de légumes, musiciens charmeurs de passants, charcutiers et fromagers qui haranguent les curieux, rémouleur qui aiguise tout ce qui coupe. La foule circule, goûte, essaie, marchande et achète.
Le cachet médiéval est marqué par les fameux couverts, sortes de vérandas constituées de poutres massives en chêne, supportant le premier étage des maisons qui s'avance au-dessus des rues sur une largeur de 6,5 mètres! Ils datent du XVe siècle, après que la ville fut reconstruite en «bastide», un plan d'urbanisme avec des rues en damier autour d'une place centrale.
Je me glisse dans l'église tout proche et l'ambiance festive cède la place à une austérité d'ombres et lumières de vitraux. La cathédrale Saint-Maurice, édifiée progressivement entre 1298 et 1537, a la plus large nef unique de France: 22 mètres. Elle est de style gothique méridional avec des murs massifs avec peu d'ouvertures pour garder la fraîcheur en été. Sans piliers, l'espace intérieur paraît immense et on dit que le clergé souhaitait rassembler et surveiller tous les fidèles, car le souvenir de l'hérésie cathare était encore frais.
Grâce à la guide locale, j'obtiens un sauf-conduit pour le ciel, du moins jusqu'au balcon de la flèche du clocher. Loin au sud, j'aperçois Montségur, mon prochain objectif.
La citadelle de Montségur est légendaire, imposante, dramatique. Il faut bien un bon 45 minutes d'ascension soutenue pour atteindre le sommet du cran rocheux où trône l'enceinte vaguement pentagonale du château. La vue panoramique sur le pays ariégeois est formidable et on surplombe de haut le pittoresque village de Montségur. Les épais murs forment une coquille vide à l'abandon. Pourtant, en 1243, ils étaient plusieurs centaines de cathares à s'y réfugier devant le siège du roi qui dura 10 mois difficiles et se termina par la reddition de la place forte et la chute du catharisme. C'était une religion qui opposait le Bien et le Mal, la spiritualité contre le matériel, une valorisation de la pauvreté et de l'ascétisme. Considérés comme hérétiques par l'Église catholique, les cathares furent l'objet de croisades et Montségur fut leur dernier bastion. Des survivants, 220 choisirent de brûler au bûcher en martyres.
Je reprends la route afin de poursuivre la collection de châteaux et un arrêt s'impose à Roquefixade, où des murs s'accrochent à un promontoire et résistent à l'érosion du temps. Du Gîte de Roquefixade, un sentier longe de hautes parois avant de remonter par l'arrière de l'éperon et d'accéder aux ruines. L'approche finale se fait dans une atmosphère fantomatique, enveloppée de brume «shakespearienne». À faire au coucher du soleil.
Pour compléter, il faut voir le château de Foix: le mieux préservé et l'emblème de la région. La silhouette aux trois tours distinctes veille sur la ville médiévale. La tour Ronde et la tour Carrée sont accessibles aux visiteurs. La tour d'Arget est fermée, mais est coiffée d'un superbe toit pyramidal, restauration de Viollet-le-Duc. Le château fort a servi de prison aux XVIIIe et XIXe siècles. J'ai lu de nombreux graffitis qui attestent du désespoir des pensionnaires.
Dans une salle, je contemple pensivement le lit du dernier comte de Foix: Henri III de Navarre qui devint le roi Henri IV que nous connaissons tous au Québec. C'est lui qui envoya Champlain pour fonder Québec. Question existentielle: sans l'Ariège, Champlain ne serait pas venu à Québec...
Il faut monter environ 1000 m sur 8 km pour atteindre le refuge d'En Beys.
Connaître la montagne
Je ferme les livres d'histoire et je vais me ressourcer dans la pleine nature. Adossé aux Pyrénées, l'Ariège offre plusieurs opportunités montagnardes. Je me rends à la Réserve nationale d'Orlu qui couvre 42 km2 de territoire consacrés à la préservation, à l'étude et à l'interprétation de la faune et de la flore. À l'entrée de la réserve, je suis accueilli à l'Observatoire de la montagne, qui offre une expérience sensorielle originale. Les salles du musée invitent le spectateur à interagir avec les acteurs qui modèlent ce milieu: le minéral, l'eau, le climat, le végétal, l'animal et l'homme. Voilà un concept ariégeois bien intégré qui me prépare pour l'ascension jusqu'au refuge d'En Beys.
Nous partons avec une charge modérée en emportant l'essentiel pour faire face aux humeurs du climat, puisque le refuge fournit hébergement avec repas. Nous aurons à grimper environ 1000 mètres de dénivelée sur environ 8 km de distance: environ quatre heures à un rythme raisonnable.
La première partie du trajet remonte doucement la vallée de l'Oriège, un cours d'eau encore alimenté par la fonte des neiges d'altitude. Nous parvenons à la Jasse de Sahucs, un pâturage avec vue sur de grandioses sommets parés de neige. Sur les flancs escarpés, l'oeil avisé du guide détecte un mouvement: «Tu vois Marc? Près du gros rocher? Trois isards.» Semblable au chamois des Alpes, l'isard est un capriné endémique des Pyrénées, à la corne très acérée et faisant l'objet d'une gestion serrée dans la réserve. Je finis par m'habituer à détecter ces taches beiges qui gambadent allégrement sur les parois.
De la neige...
La pente s'accentue, la forêt se dissipe, et les plaques de neige apparaissent. Le sentier bien tracé exige de la vigilance à chaque pas. J'adore la montagne.
Je suis en allégresse: cet air pur, ces prés verts pointillés de fleurs alpines. Malgré le ciel bleu visible, le vent nous projette de la pluie à l'approche du col. Enfin, nous atteignons le magnifique lac cerné de sa muraille montagneuse et survolé par des nuages enflammés par le coucher du soleil.
Admirer le paysage
Et sur la gauche, le refuge d'En Beys. Nous sommes reçus par Julien, le gardien, qui nous offre une bière savourée devant un poêle à bois. Les soirées de refuge sont précieuses: on en profite pour admirer le paysage, discuter avec ses compagnons de route et savourer le festin concocté par le gardien. Il nous expose les nouveaux enjeux des refuges tels que l'environnement et l'évolution de la clientèle.
«Auparavant, constate Julien, nous étions surtout une étape pour les montagnards qui traversaient la région de refuge en refuge. Maintenant, nous recevons des groupes dont l'objectif est de venir manger et dormir puis redescendre le lendemain.»
Effectivement: l'endroit est tellement fabuleux! La pluie se transforme en neige alors que je m'enroule dans mes couvertures. Je suis parvenu au sommet de mon voyage en Ariège!