Malgré deux guerres récentes, la Tchétchénie souhaite faire oublier sa mauvaise réputation et attirer davantage de touristes. D'après les autorités locales, 100 000 touristes auraient visité la petite république du Caucause en 2016.

La Tchétchénie rêve de touristes

Dans la nuit de Grozny, une immense fontaine s'illumine et ses jets d'eau dansent au son de la voix de Céline Dion. «Notre fontaine est plus belle que celle de Las Vegas!» assure à des journalistes le maire de la capitale tchétchène.
Invités sous prétexte d'un entretien exclusif avec le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov, dont les forces de sécurité sont accusées d'exactions, une dizaine de journalistes étrangers, dont l'AFP, ont finalement été embarqués à leurs corps défendants dans un voyage de presse consacré aux «atouts touristiques» de la petite république du Caucase russe. L'entretien, lui, n'a pas eu lieu.
«Ces derniers temps, des personnes ont fait courir des mensonges sur notre république, assurant qu'on torture les gais, qu'on viole les droits de l'homme ou qu'il est dangereux de venir ici. C'est absolument faux, et nous allons vous montrer que les touristes sont les bienvenus», assure le ministre tchétchène de l'Information, Djamboulat Oumarov.
Dévastée par deux guerres contre le gouvernement central de Moscou, minée jusqu'à récemment par une intense guérilla contre le mouvement de rébellion islamiste de l'Émirat du Caucase (un groupe proche de l'État islamique), la Tchétchénie rêve de faire table rase du passé et de sa mauvaise réputation pour attirer les touristes.
«Nous nous sommes fixé l'objectif de transformer la Tchétchénie en l'une des principales destinations touristiques du pays [en allusion à la Russie]. Et nous allons réussir», a déclaré en janvier Ramzan Kadyrov sur son compte Instagram.
D'après le Comité local pour le tourisme, plus de 100 000 touristes ont visité la région en 2016. Des chiffres invérifiables, mais qui donnent la mesure de l'ambition des autorités tchétchènes, qui bénéficient d'un large soutien financier du Kremlin.
«Nous construisons de nombreux hôtels et zones de loisirs, nous développons le tourisme à grande échelle», affirme à l'AFP Dagmara Issakova, représentante du Comité. «Nous nous préparons à satisfaire tous les ''caprices'' des touristes», promet-elle.
Présence policière
Pour Mouslim Khoutchiïev, le maire de Grozny, qu'importe la vingtaine de policiers et militaires déployés pour assurer sa sécurité près de la fontaine, la Tchétchénie est maintenant «une région sûre, où les touristes du monde entier peuvent venir se reposer.»
Le maire de Grozny, Mouslim Khoutchiïev, n'hésite pas à dire que la grande fontaine située au centre-ville de la capitale tchétchène «est plus belle que celle de Las Vegas!»
Très présentes et lourdement armées, les forces de sécurité tchétchènes semblent toujours aux aguets. En décembre 2014, des combats entre rebelles et forces de l'ordre dans le centre de Grozny avaient fait une vingtaine de morts, dont dix rebelles.
«Il y a beaucoup de policiers dans les rues, rien ne peut nous arriver», assure à l'AFP Tatiana Teplova. Venue de Moscou avec sa famille pour visiter la capitale tchétchène, l'institutrice de 49 ans a cependant décidé de «ne pas aller dans les montagnes pour ne pas prendre de risques.»
Des groupes de rebelles islamistes sont toujours actifs dans les montagnes de Tchétchénie. La semaine dernière, le ministère tchétchène de l'Intérieur a annoncé avoir tué seize islamistes au cours des six derniers mois.
Nadia Alionova, 53 ans, touriste également venue de Moscou, s'est pour sa part dite «agréablement surprise» par la ville. «Mon frère a été militaire en Tchétchénie pendant la deuxième guerre [ayant eu lieu de 1999 à 2009] et quand il a su que je venais y passer trois jours, il m'a dit : ''Tu es folle, tu vas te faire tuer''», confie-t-elle.
Les portraits de Vladimir Poutine et de l'ancien président tchétchène Akhmad Kadyrov se côtoient sur un édifice de Grozny, situé sur l'avenue nommée en l'honneur du président russe.
Denis et Oksana Lemenkov ont eux aussi longuement hésité avant de visiter Grozny. «La guerre, c'était il y a moins de dix ans, il ne faut pas oublier», rappelle Denis, juriste. Partis de Géorgie pour rejoindre Tioumen, en Sibérie, la Tchétchénie est une étape de leur voyage. «Nous avons beaucoup discuté et pesé les risques. Nous nous sommes dits qu'en une journée, rien ne pouvait se passer», explique-t-il.
Une façade
À l'ombre d'un parasol, Koka, septuagénaire au visage avenant, a installé un étal avec des souvenirs de Grozny.
«Il n'y a personne, je ne vends presque rien», se plaint-elle. «À quoi ils servent, leurs hôtels vides? Pourquoi [les autorités] ne construisent-elles pas plutôt des usines pour que mes fils y travaillent?» tempête-t-elle. «Tout cela n'est qu'une façade, les touristes ne voient pas la réalité, ils ne voient pas ce que nous vivons.»
Aux yeux d'Ibraguim, étudiant en sciences politiques réfugié à Berlin depuis le début de la deuxième guerre et revenu à Grozny pour les vacances, «cette histoire de développement du tourisme, c'est pour faire plaisir aux Russes.»
Les autorités tchétchènes «veulent montrer que tout va bien ici et que tout est sous contrôle», affirme-t-il. «C'est encore plus important pour elles maintenant, à cause du scandale [sur la persécution des homosexuels en Tchétchénie]», ajoute-t-il.