On pourrait passer des jours à St-Malo, à la découvrir sous tous ses angles, par la mer, à partir de ses remparts, de la tour de son château.

La Bretagne: l'armor et l'argoat

L'armor, c'est la mer, l'argoat, la terre. La Bretagne est un heureux mélange des deux. Elle offre à celui qui s'y aventure de se perdre dans les largesses de l'océan, de se réfugier en son centre, d'aller par monts et par vaux.
<p>La Tour Solidor, à Saint-Malo, raconte la vie des marins qui franchissaient le Cap Horn, au sud de la Terre de feu.</p>
<p>La forêt d'Huelgoat abrite les vestiges du camp d'Artus, autrefois habité par les Gaulois.</p>
Finistère. Littéralement, l'endroit où la terre finit. Pour les Bretons, c'est là où le monde commence. Et le monde, c'est la mer.
L'amoureux et moi l'avons longée par la terre, de Saint-Malo à Brest, quelque chose comme un road trip breton. Dix jours à rouler sur les petites routes, à enfiler les ronds-points, à se gaver d'horizon. La Bretagne est une dentelle brodée d'écume, sertie de pierres. Tantôt de granite, tantôt de grès.
Première étape du périple, Saint-Malo, la cité des corsaires. Question de ne pas être trop dépaysés, une ville fortifiée, d'où Jacques Cartier est parti pour «découvrir» l'Amérique. La ville n'a pas 70 ans, elle a l'air d'en avoir 400, les Alliés l'ont rebâtie presque à l'identique après l'avoir bombardée, en 1944.
L'illusion est parfaite
Nous avions loué un chouette appartement intra-muros, dans un des quelque 20 immeubles qui ont survécu aux bombes. Gravé dans la pierre, au-dessus de la porte, 1714. Trois cents ans pile. Nous avons passé deux jours à errer dans les rues déroutantes, dans les détours improbables, à marcher sur les remparts. La ville est une presqu'île emmurée, une porte sur l'océan.
Saint-Malo est gardée par un château, transformé en musée. À une certaine époque, des canons étaient pointés vers le large, d'autres vers la ville. Les Malouins avaient tendance à faire à leur tête, il valait mieux les avoir à l'oeil. Leur devise en dit long : «Malouin d'abord, Breton peut-être, Français s'il en reste.»
Il n'en reste pas.
Les Malouins aiment faire bombance, les restos sont légion. Nous avons découvert, par hasard, trois bonnes adresses : le Borgnefesse, l'Éveil des sens et le bar Ô tapas breton, qui sert les célèbres huîtres de Cancale, avec une impressionnante variété de cidres. Il y a, en Bretagne, une culture du cidre.
Nous nous sommes laissé porter par les hasards du voyage, avons fait de magnifiques rencontres, l'accent québécois est une remarquable carte de visite. Notre chemin a croisé celui de Michèle et de Georges, de sympathiques Parisiens, qui nous ont fait découvrir ce coin de pays qu'ils adorent.
Ils ont fait tomber tous les clichés sur les Parisiens.
Ils sont venus au Québec en 1989, ont été accueillis comme des rois, à Havre-Saint-Pierre notamment. Une famille les avait hébergés pour la nuit avec leur fils, alors âgé de six ans. Ils ont donné aux suivants : nous.
Merci.
Ils nous ont conduits à la gare de Saint-Malo, d'où nous partions explorer la côte bretonne. Nous avions réservé une Citroën C1 bleu pétant, le plus petit modèle, juste assez de place pour les sacs à dos derrière, nous devant. Pas trop gourmande la Schtroumpfette, un gros plus avec le litre d'essence à 1,5 euro.
Elle a tenu bon, dans la bise bretonne, sur les quelque 550 kilomètres que nous avons dégustés par bouchées. L'amoureux tenait la carte, moi, le volant, nous nous sommes arrêtés un peu partout, pour un quai, pour un cap, pour un menhir planté au beau milieu d'un champ. Il y a tant à voir.
Nous n'avons vu qu'une fraction, toute petite, nous aurions pu y passer un mois, des mois, nous avions 10 jours. Nous avions un itinéraire, des réservations, des chambres avec, toujours, une vue sur la mer. Nous ne la quittions pas des yeux, elle nous manquait dès que la route nous emmenait à l'écart.
La mer bretonne est magnétique.
Nous sommes arrêtés au château de Fort-la-Latte, planté au bord de la mer, en face du cap Fréhel. Construit par le seigneur de Matignon au XIVe siècle, le château appartient aujourd'hui à une famille, les Joüon, qui le restaure sans relâche depuis 1931. Un véritable voyage dans le temps, pour cinq euros.
Prochaine escale, Paimpol. La ville a donné des milliers de ses fils à cette mer impitoyable, des pêcheurs qui partaient vers les côtes de l'Islande pour en ramener de la morue. Chaque automne, les épouses faisaient le guet à la pointe, les yeux plantés au large. Plusieurs en repartaient veuves.
Dans la petite église de Lézardrieux, des plaques pour les marins disparus, corps et biens, jamais revus.
Les pêcheurs qui revenaient repartaient le printemps suivant. Un curé a résumé leur témérité, qui n'en était pas. «Le pain était là-bas.»
Paimpol est une ville charmante, lovée autour de sa marina, véritable forêt de mâts. Nous sommes allés voir la mer au nord, le temps que les restaurants ouvrent pour le souper. Sachez-le, il est impossible de manger avant 19h. Pour dîner, ne tardez pas trop, les crêperies et autres restaurants ont tendance à éteindre les ronds vers 13h30. Entre les deux, si vous avez un petit creux, vous pourrez vous rabattre sur un saucisson qu'on vous servira sur une planchette, avec un couteau.
Pour le déjeuner, je vous souhaite d'aimer les croissants et les chocolatines, qu'on sert à plusieurs endroits, dans les brasseries surtout. Vous dégusterez ainsi votre petit déj' à côté du voisin qui boit une pinte. Ou, sur la terrasse, à côté du gars qui fume une Gauloise après l'autre.
Nous avons bien mangé, souvent trop, des fruits de mer surtout, présentés le plus naturellement possible. Des huîtres en coquilles, à volonté, et toutes les déclinaisons de mollusques. La soupe au poisson est un incontournable, avec sa rouille, son parmesan et ses croûtons, tout comme le kouign-amann, un dessert «cochon» fait de beaucoup de beurre, de quelques autres ingrédients.
Le tout bien arrosé de cidre, de calvados, de vin français.
Paimpol, donc. La vie est douce à Paimpol, il fait bon s'y promener, s'aventurer dans les ruelles un peu en retrait, pour y trouver les pubs fréquentés par les gens de la place. Et par les marins qui y font escale.
Nous avons repris la route pour Roscoff, où nous avons passé deux nuits, d'où nous sommes partis pour marcher sur les monts d'Arrée et pour se perdre, au sens propre, dans la forêt d'Huelgoat. On dit de cette forêt qu'elle est enchantée, qu'elle a été le théâtre des légendes du roi Arthur.
Roscoff est une autre de ces villes taillées dans la pierre, plantée sur le bord de la mer. Son église est majestueuse, vous pouvez passer des heures seulement pour faire le tour des détails d'architecture. Il y a, sur un de ses murs, une horloge solaire, une phrase écrite au-dessus: «Craignez la dernière».
Ça donne le ton.
Nous avons adoré Roscoff, où la marée baissante couche les bateaux sur un lit de sable. Elle les redresse au montant. Nous avons marché sur son long quai plongeant dans la mer, humé le goémon, goûté le vent salé.
Nous retrouvons Shtroumphfette, direction Le Conquet, port d'embarquement pour le traversier qui nous emmènera sur l'île d'Ouessant, la terre la plus à l'ouest de la France. La fin du Finistère. Le traversier enjambe le Fromveur, un passage aussi périlleux que mythique, où les marins les plus aguerris ont la chienne. Le lieu a un dicton : «Nul n'a passé Fromveur sans connaître la peur.»
Il nous a laissés gentiment passer.
Ouessant. Trente-deux kilomètres carrés d'infini, trois fois plus petite que l'île aux Coudres, quelque 800 habitants. Tellement paisible que les gendarmes ne s'y installent que pour l'été. Le reste du temps, leurs visites sont annoncées sur le babillard des avis publics : «Veuillez prendre note que les gendarmes seront sur l'île les 17 et 18 mai.» Plus bas, un autre avis : «Le docteur Gasset viendra le 22 mai.»
Il faut marcher Ouessant, faire le tour de ses caps, de ses cinq phares, qui donnent la mesure des périls de la mer qui l'entoure. Il faut s'arrêter, perdre ses repères dans l'horizon, écouter les vagues se casser sur la roche.
Il faut, malheureusement, la quitter.
Dernière destination, Brest. Ville qui a la réputation d'être froide et laide, parce que reconstruite à la hâte après les bombardements de 1944. La ville n'a pas le cachet de Saint-Malo, mais elle a des tripes. Brest vit pour et par la mer, son port commercial est un des endroits les plus animés de la ville.
Parmi les incontournables de la ville, son château, bien restauré, qui sert à la fois de musée d'histoire maritime, qui nous transporte dans différentes époques de la ville, qui nous montre son joli minois avant que la guerre ne la défigure. Il y a aussi la rue de Siam, piétonne, que longe en son centre un tramway.
Nous avons quitté la Bretagne, loin d'être rassasiés. On se dit à une prochaine, dans la langue du pays, kenavo ar c'hentañ.