Des personnages ailés flanquent la gueule du monstre de la pyramide qui surplombe le site.

Ek Balam, le joyau caché de la civilisation maya

Dans la jungle du Yucatán, dans le sud du Mexique, les archéologues continuent d'explorer les vestiges d'Ek Balam, une cité maya qui a peu à envier aux lieux plus connus de cette région.
<p>Vue d'ensemble de la pyramide, avec son grand escalier </p>
<p>Vue du sommet de la pyramide d'Ek Balam, avec le palais Ovale et les palais Jumeaux</p>
Au Yucatán, cette corne au sud du Mexique, si prisée par les touristes du Québec comme du reste du monde, on donne souvent l'impression qu'il suffit de visiter Chichén Itzá pour tout savoir de la société maya.
Les événements organisés à cet endroit et fortement médiatisés l'an dernier autour de la fameuse date du 21 décembre 2012 (dernier jour du calendrier maya élaboré il y a des centaines d'années) n'ont fait que renforcer ce statut de point focal d'une riche civilisation précolombienne.
D'où ma surprise en entendant dans le hall d'un hôtel de la Riviera Maya le propos d'un touriste québécois visiblement familier avec la région pour y avoir séjourné à plusieurs reprises.
À sa visite de Chichén Itzá, souvent considéré à tort comme la capitale du «monde» maya, il comparait une autre excursion vers un site archéologique de taille plus modeste, mais tout aussi intéressant : Ek Balam.
Le Lévisien m'a vite fait comprendre que je ne pouvais pas avoir entendu parler d'Ek Balam lors d'un premier voyage au Yucatán 30 ans plus tôt. En effet, c'est seulement dans les années 80 que les scientifiques ont commencé à cartographier l'endroit. La présence de ces vestiges, dissimulés sous la végétation, mais faisant saillie sur un vaste plateau généralement sans relief, aurait été repérée par des vues aériennes.
Les travaux de mise en valeur de l'architecture des quelque 40 édifices d'Ek Balam ont en fait débuté seulement au milieu des années 90.
Le commentaire de notre homme de tantôt donnait du poids à la préférence enthousiaste pour cette excursion exprimée par la représentante de notre voyagiste au moment d'expliquer les diverses options offertes pour découvrir la région.
Son argument principal était que la pyramide d'Ek Balam est la dernière de la région sur laquelle il est encore permis de grimper. On comprendra pourquoi plus loin.
En route, donc, vers Ek Balam, pour apprendre d'abord que ce nom se traduit par «jaguar noir». Le jaguar était un des animaux importants dans la mythologie des anciens mayas, mais certains auteurs font plutôt référence à une étoile.
L'Institut national d'anthropologie et d'histoire du Mexique (INAH) accrédite toutefois cette version dans un document selon lequel l'occupation par les Mayas a été continue de 600 av. J.-C. jusqu'en 1600 de notre ère.
La ville a cependant connu son apogée entre la fin du VIIIe siècle et le début du Xe, une période associée au chef politique et spirituel Ukin Kan Le'k Tok' et à ses descendants.
Ek Balam représente selon les experts une source précieuse d'informations gravées et un échantillon unique de pièces ornementales issues de la civilisation maya.
Depuis le poste d'accueil, où on s'initie notamment au calendrier maya avec les symboles des mois inscrits dans le sol, on accède au site lui-même par une courte marche en forêt.
Antonio Fuentes, un jeune guide qui a appris le français dans son Espagne natale avant de s'établir à Playa del Carmen, en plein coeur de la Riviera Maya, explique comment les routes régionales étaient balisées dans la première moitié du deuxième millénaire pour relier les agglomérations qui étaient en fait des cités-États indépendantes les unes des autres.
Les chemins étaient couverts de pierres calcaires pâles et bordés de coquillages pour refléter la lumière de la Lune. Car le transport des marchandises se faisait à dos d'homme, et il fallait souvent voyager la nuit pour éviter les grandes chaleurs.
Près de l'entrée du site, une colline encore couverte de végétation reste inexplorée, ce qui montre la possibilité de poursuivre des fouilles encore longtemps.
Tout près, dans le prolongement de l'enceinte, la porte cérémoniale, avec ses quatre arches brisées, a été restaurée.
M. Fuentes fait remarquer que l'accès depuis l'extérieur se fait par une pente assez forte pour que le visiteur doive s'incliner et ainsi exprimer son humilité devant le maître des lieux.
D'autres symboles de respect et d'autorité sont gravés dans les stèles dressées au centre de la place Sud, un grand espace réservé aux cérémonies. Son flanc ouest est fermé par deux palais appelés «Jumeaux» à cause de leur architecture semblable.
Mais la structure la plus imposante est celle du palais Ovale, dont plus de 10 chambres, quoique très exiguës, auraient servi à l'hébergement des élites. La partie supérieure comportait un temple, pour les activités rituelles, mais aurait aussi servi aux observations des astronomes, ajoute M. Fuentes.
Place centrale
En se dirigeant vers la partie la plus ancienne de la zone urbanisée, on traverse un jeu de balle comme on en trouve souvent sur les sites cérémoniels mayas. Ici, les murs entre lesquels deux équipes se disputaient une balle de caoutchouc très dure sont en talus.
La joute servait, dit-on, à déterminer qui aurait l'honneur d'être décapité lors d'un rituel de sacrifice humain.
Sur la place Centrale, on peut aussi apercevoir les vestiges de bains avec cuves en pierre et conduites d'eau.
C'est là qu'on arrive au clou de la visite : la pyramide dont la façade spectaculaire n'a pas retenu l'attention des conquérants espagnols, semble-t-il parce qu'elle aurait été murée à l'époque de leur arrivée.
Aujourd'hui, la vue d'en bas sur certaines parties de l'acropole est obstruée. Là où les archéologues poursuivent leurs travaux, plusieurs zones sont protégées par des toits en feuilles de palmier.
C'est au quatrième des six étages de cette structure érigée sur une base très large que sont concentrés les trésors les plus précieux du lieu. Il s'agit d'une série de personnages ailés façonnés en stuc. Ils sont groupés autour d'une large ouverture verticale qui fait penser à la gueule d'une créature monstrueuse dotée d'énormes dents.
Cette oeuvre datée de l'époque Le'k Tok' est associée à un passage entre le monde des humains et le «monde inférieur», celui des morts et des esprits. Les corridors et les voûtes découverts à l'intérieur ont posé des défis d'interprétation et de restauration aux équipes d'experts.
C'est pour atteindre cette terrasse qu'il faut nécessairement gravir l'escalier central aux marches irrégulières.
Encore une fois, l'architecture force le visiteur à adopter une posture courbée à la montée comme à la descente. Il est d'ailleurs recommandé d'aborder cette dernière comme un slalom en très larges virages, car elle peut même sembler périlleuse à une personne portée au vertige.
Je ne lui recommanderais certainement pas de poursuivre l'ascension jusqu'au sommet. Les derniers mètres représentent un exercice exigeant et même un peu imprévisible. Mais quelle vue!
Bien au-dessus des arbres, on contemple l'ensemble de l'enceinte. C'est le meilleur point de vue pour admirer les édifices de la place Sud et pour constater à quel point la forêt environnante couvre une plaine unie.
Les spécialistes de l'INHA considèrent que l'influence d'Ek Balam s'étendait sur toute la pointe Est du Yucatán. Ils disent même que les élites locales étaient en compétition avec celles de Coba à une centaine de kilomètres de là.
>> Bon à savoir
La civilisation maya s'est développée dans le sud du Mexique, au Belize, au Guatemala, au Honduras et au Salvador à partir des années 300 av. J.-C. pour mener par différentes étapes à la culture dite «classique» au cours du premier millénaire de notre ère et dominer la vie commerciale et militaire de cette vaste région jusqu'au XVIe siècle, quand les premiers Européens s'y sont installés.
Entendu au cours de la visite, le guide d'un autre groupe disant que, sur la zone de 15 kilomètres carrés entourant la ville fortifiée, les experts auraient recensé environ 7000 parcelles de terrain où le sol était compacté de façon à faire croire à l'emplacement d'une habitation. De là, l'hypothèse que la population d'Ek Balam aurait atteint les 25 000 personnes à son apogée. Mais d'autres sources avancent des évaluations plus modestes.
Le site est ouvert de 8h à 17h. On y arrive par la route 295, à une trentaine de kilomètres à l'est de la route 180 D. La jonction se trouve à  environ 140 kilomètres au nord de l'aéroport de Cancún.