Le Sea Adventurer transporte ses 118 passagers de la côte ouest du Groenland jusqu'à Saint-Jean, capitale de Terre-Neuve, en longeant toute la côte du Labrador.

Croisière dans la solitude du Groenland et du Labrador

En apercevant du hublot de l'avion les caps rocheux couverts de lichens rouges et jaunes, surplombant une mer de couleur émeraude, je suis déjà conquise par l'austère beauté du paysage. Me voici à Kangerlussuaq, sur la côte ouest du Groenland, où m'attend le Sea Adventurer, un navire de 118 passagers, qui me mènera jusqu'à Saint-Jean, capitale de Terre-Neuve, en longeant toute la côte du Labrador. Un voyage de 3780 kilomètres, dans les eaux froides de la mer du Groenland et la mer du Labrador, au coeur d'un paysage vierge, désertique. Loin, très loin de tout.
<p>Au Nunavik, quelque 900 personnes habitent le village inuit de Kangiqsualujjuaq, sur la rive de la rivière George. </p>
<p>À l'extrémité nord de Terre-Neuve, l'anse aux Meadows a été habitée par les Vikings 500 ans avant l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique. </p>
Alors que nous traversons le cercle polaire arctique, je me précipite sur le dernier pont du navire. Je voudrais des yeux tout autour de la tête pour profiter du spectacle. D'immenses caps arides s'élèvent de chaque côté du navire et droit devant, sur la ligne d'horizon, les monts bleutés saupoudrés de neige se fondent dans les dernières lueurs du jour, alors que les étoiles s'allument une à une et se réfléchissent dans la mer, calme comme un miroir. Bénie soit cette première nuit! Le jour suivant, le vent et la mer se déchaîneront et feront tanguer le navire de tous côtés.
En regardant défiler ces montagnes dénudées où ne poussent que mousse et lichens, et ces hauts sommets enneigés, je pense aux Vikings, aux chasseurs de baleines et à tous les explorateurs européens, venus conquérir au péril de leur vie cette terre de glace et de solitude qu'est le Groenland... Cette île, la plus grande au monde, avec ses 2700 kilomètres de long sur 1100 de large, est la terre où le vert ne pousse pas. Plus de 80 % de son territoire est couvert de glace.
Faute de route dans le pays, la population se déplace en bateau, en hélicoptère, en avion ou même en traîneau à chiens. Nous verrons toutefois des voitures circuler dans Nuuk, la capitale, qui est la ville la plus peuplée du Groenland; ses 16 000 habitants (Inuit et Danois) représentent le quart de la population totale du Groenland, soit
56 370 habitants. C'est le centre historique de Nuuk que nous trouverons le plus attrayant, avec ses jolies petites maisons colorées en bordure de mer, sa charmante église et son musée qui retrace l'histoire du Groenland.
Nous allons rejoindre la pointe nord du Labrador et du Nunavik, en traversant le détroit de Davis, vaste étendue d'eau entre le Groenland et la terre de Baffin, qui atteint 950 kilomètres à son point le plus évasé. Ce détroit doit son nom au capitaine anglais John Davis, venu chercher le fameux passage du Nord-Ouest, en 1585.
L'avenue des icebergs
Accoudée au bastingage pendant les longues heures que le navire passe en mer, je vois des baleines fendre l'eau avec grâce, j'observe des oiseaux arctiques et j'admire des glaciers bleutés qui dérivent sur l'eau. Le détroit est traversé vers le sud, par le courant froid du Labrador, qui charrie des glaces flottantes une bonne partie de l'année. Né dans l'océan Arctique, le courant du Labrador est une «avenue d'icebergs», comme l'appellent les marins. Au printemps et en été, des milliers d'icebergs qui se détachent des glaciers du Groenland dérivent le long des côtes, pour disparaître, la plupart, au large de Terre-Neuve. C'est l'un de ces icebergs qui coula le Titanic, en 1912. Comme nous sommes au début de septembre, la présence d'icebergs est plus rare, m'explique le capitaine Santiago.
Nous entrons au Nunavik, un immense territoire de paysages rudes et sauvages à l'extrémité nord du Québec. Nous naviguons dans la baie d'Ungava jusqu'à George River, une communauté de 900 habitants qu'on appelle maintenant d'un nom que je n'arrive pas à prononcer : Kangiqsualujjuaq.
Le Sea Adventurer est le seul navire à s'être arrêté ici durant l'année. Imaginez le regard intrigué des habitants en voyant arriver les zodiaques remplis d'étrangers et d'instruments de musique! «Nous amenons avec nous des musiciens, car la musique est un langage universel», me dit Cedar Swan, vice-présidente de la compagnie Adventure Canada, qui organise cette croisière nordique.
À la salle communautaire, nous aurons droit à des morceaux de musique traditionnelle offerts par un musicien terre-neuvien, ainsi qu'à des danses et à des chants inuits, présentés par des artistes locaux. Les habitants de George River ont un mode de vie différent de leurs ancêtres : ils vivent dans des maisons préfabriquées, écoutent la télé, mais la pêche et la chasse demeurent toujours au centre de leur vie. Dès que l'hiver arrive, en septembre, ils se préparent à chasser le caribou et l'ours polaire, qui assureront la subsistance de la communauté.
Notre navire rebrousse chemin pour rejoindre l'île de Killiniq, à l'extrémité nord du Nunavik et du Labrador. Une fois l'ancre jetée à la mer, nous sautons dans les Zodiac pour accoster sur cette terre fouettée par les grands vents et inondée par le bleu du ciel. De vieilles maisons abandonnées, carcasses de chaloupes et tracteur rouillé témoignent d'occupation humaine. En février 1978, les habitants de la petite communauté ont été avisés par radio, à 24 heures d'avis, qu'on envoyait des avions les chercher pour les déménager.  
Notre arrivée dans les monts Torngat est saisissante. Il vente à écorner un troupeau de boeufs musqués. Les montagnes de roc qui entourent le navire sont terrifiantes (les plus hautes au Canada, à l'est des Rocheuses).  
Ici vivent les esprits
Torngat est un mot Inuktituk qui veut dire «habité par les esprits». Les forts vents qui s'engouffrent de partout et l'affligeante désolation qui règne sur le territoire me font croire que les esprits y demeurent toujours. Cette chaîne des Torngat, qui s'étend sur 9700 km2 au nord du Labrador, a été façonnée par la dérive des continents et par la glace. Sa côte est rugueuse et dramatique, ses fjords sont profonds, ses vallées sont stériles, car aucun arbre n'y pousse. C'est une véritable terre de Caïen!
 «Ours polaire à la droite du navire!» annonce le capitaine. Nous accourons sur le pont, jumelle en main, puis nous sautons dans les Zodiac afin d'observer de près cette magnifique bête qui se balade le long du rivage. «Il y a une importante population d'ours polaires qui vit ici», affirme Derrick Pottle, qui nous sert de guide lors de nos randonnées sur le terrain. «L'ours blanc ne migre pas, comme c'est le cas dans la baie d'Hudson. Surtout, nous avise-t-il, ne partez jamais sur le territoire, sans être accompagné d'un guide.»
Le lendemain, aux aurores, je suis sur le pont du navire pour voir la lumière se lever sur les monts Torngat. Les esprits se sont apaisés, car il règne un calme d'éternité. Le temps est si paisible que les montagnes se réfléchissent dans l'eau comme dans une mer d'huile. Et la lumière est si belle qu'elle teinte les montagnes d'oranger. On se croirait en plein désert. Difficile de dire en effet s'il s'agit du nord du Labrador ou d'un quelconque désert africain! Et l'air est si pur que chaque respiration devient un plaisir.
Aucune population ne vit dans les Torngat. Les Inuits y viennent seulement pour chasser et pêcher et de rares touristes (fortunés) en quête d'immensité s'aventurent sur ce territoire, constitué en parc national depuis 2008. Toutefois, plusieurs sites archéologiques témoignent de présences humaines remontant à 7000 ans. Dans le fjord Saglek, sculpté par un glacier qui s'est avancé loin à l'intérieur des terres, l'archéologue William Fitzhugh nous fera voir des clôtures de pierre pour les caribous, des lieux d'inhumation, caches de nourriture et autres traces de la culture thule (ancêtres des Inuits venus de l'Alaska) comme des cercles de tentes et des pièges à renards...
Il neige lorsque nous arrivons à Hébron, un village fondé par les missionnaires moraves en 1831. Ces missionnaires protestants sont venus d'Europe pour évangéliser les Inuits et ils ont fondé huit missions sur la côte du Labrador, entre 1771 et 1904. Quelques bâtiments abandonnés, l'église, l'école, le magasin général et le petit cimetière rappellent la triste histoire de ce village, fermé en 1959. Ayant été informé des conditions de santé précaires et de cas de tuberculose dans la communauté d'Hébron, le gouvernement décida de fermer la mission et de disperser les familles dans diverses communautés au sud du Labrador. Ce déménagement fut à l'origine de nombreux problèmes sociaux. Sur un monument installé à côté de l'église, on peut lire les excuses que le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador a offertes à cette population.
Villages isolés
Aucune route ne relie les villages qui s'égrènent sur la côte du Labrador. Nous passons devant Nain et Hopedale, des villages isolés qui nous rappellent le terrible isolement du Labrador. Je vois une baleine à bosse fendre l'eau avec puissance, puis des bandes de dauphins qui viennent batifoler autour du navire. Le paysage s'adoucit à mesure que nous avançons. Quelle surprise, au réveil, de voir des épinettes plutôt que des rochers.
Nous débarquons à Makkovik, village fondé par un Norvégien venu y établir un poste de traite en 1860. Les 360 habitants de Makkovik sont les descendants d'Inuits et de Norvégiens. Ce matin, les yeux des enfants brillent comme si c'était le jour de Noël. Les membres d'équipage du Sea Adventurer sont venus offrir des équipements de hockey aux jeunes de la communauté. «Un montant de 250 $ est retenu par passager pour être versé aux communautés que nous visitons», m'apprend Cedar Swan, vice-présidente d'Adventure Canada. «Cet argent permet de supporter divers projets, la plupart destinés à la jeunesse.»
 «Vous ne vous sentez pas trop isolés?» ai-je demandé à un représentant de la communauté venu nous saluer au moment du départ. «Je me sentirais beaucoup plus isolé à la ville», me répond-il, en me montrant le vaste pan de mer, de ciel et de terre qui s'étend devant lui.
Nous rejoignons Cartwright, sur la côte sud du Labrador. Dans le vieux cimetière, au travers des plants de bleuets, nous voyons le monument funéraire de George Cartwright, marin et commerçant de fourrures anglais, venu fonder cette communauté en 1775. Cartwright n'est pas aussi isolé que les autres villages du Labrador, car il est relié depuis peu à Blanc-Sablon au Québec, par une route de gravelle de plus de 400 kilomètres. Sur les monts Flagstaff, qui dominent le village, les habitants voient défiler les baleines et les icebergs durant l'été.
Et nous, en remontant sur le navire, nous verrons des milliers d'oiseaux survoler les îles Gannet, l'une des nombreuses réserves écologiques qui jalonnent la côte du Labrador. Une population d'au moins 35 000 macareux moines, ces petits pingouins en smoking, habitent ces îles qui font face à Cartwright. On dit aussi que la Eagle River est le meilleur endroit au monde pour pêcher le saumon.
Sur la piste des Vikings
Nous naviguons jusqu'à l'anse aux Meadows, à l'extrémité nord de Terre-Neuve. Cet endroit très venteux qui fait face à la mer du Labrador a été habité par les Vikings,
500 ans avant l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique. Des archéologues y ont trouvé des bâtiments,  une scierie et divers objets. Il s'agit du plus important emplacement viking en Amérique du Nord.
Puis nous nous arrêtons à Conche, un village retiré de Terre-Neuve dont les 225 habitants sont de descendance irlandaise. Nous nous joignons à un kitchen party. Les dames du village ont cuisiné un délicieux repas de dinde, comme celui que nous mangeons au Québec lors du réveillon de Noël, et des musiciens locaux viennent égayer la soirée. La pétillante institutrice danse même la gigue au grand plaisir de tous.
Puis nous rentrons au petit matin au port de Saint-Jean, où prend fin ce si beau voyage, qui laissera aux passagers du Sea Adventurer des images et des émotions mémorables.
Adventure Canada, apprendre en voyageant
Adventure Canada est une entreprise familiale canadienne qui se spécialise depuis 25 ans dans les expéditions en régions polaires. Elle offre de 8 à 12 croisières par saison, sur des petits navires. «Notre philosophie, explique Cedar Swan, vice-présidente d'Adventure Canada, est de faire connaître le Canada aux Canadiens et aux étrangers et d'en montrer les aspects positifs. Nous voulons établir des liens profonds avec le territoire, que ce soit avec les gens, les lieux physiques...»
Les croisières d'Adventure Canada permettent aux passagers d'apprendre en voyageant. Historiens, archéologues, écrivains, anthropologues, musiciens et gens des communautés locales font partie des expéditions. Les excursions sur le terrain et sorties en mer sont organisées en compagnie de naturalistes et guides spécialisés. Ces excursions s'adressent à des gens de conditions physiques diverses. «Nous offrons de l'aventure dans le confort, avec un encadrement sécuritaire.»
La vie sur le navire est conviviale, et le personnel très sympathique. Les soirées sont animées de concerts, conférences, récitals de poésie, films... Les repas (délicieux) partagés autour de grandes tables permettent de faire connaissance avec des passagers de toute provenance. Les croisières se font en anglais, mais, en 2014, Adventure Canada offrira deux croisières bilingues : l'Arctique et le Passage du Nord-Ouest.
1 800 363-7566