À la vôtre

Boissons fraîcheur pour survivre à l'été

Avec la chaleur caniculaire des derniers jours, savourer son vin à la juste température est pour ainsi dire devenu une pratique olympique. Quelques grains de sable dans le maillot, ça passe encore, mais un vin tablette, c’est plus regrettable. Voici une chronique estivale légère comme une brise pour vous aider à étancher votre soif avec éclat!

La température peut transformer un vin en hit ou en flop, qu’importe sa qualité. Un vin servi trop froid voit son bouquet paralysé et ses tanins durcis (dans le cas du rouge). D’un autre côté, le servir trop chaud exacerbe la perception d’alcool, balayant du même coup les arômes sous le tapis au profit des vapeurs d’alcool.

En théorie, les vins blanc sec, vifs et légers se plaisent autour de 8 à 10 °C, tandis que les blancs complexes, fins et souples se révèlent mieux à une température un peu plus élevée, soit à 12 °C. Quant aux rouges, les plus légers et les plus fruités gagnent à être versés autour de 14-16 °C, tandis que les rouges corsés ou âgés s’apprécient à 17-18 ° C. En pratique, le vin à peine entré dans le verre augmente déjà de quelques degrés. Vaut mieux alors le servir un peu plus frais puisqu’il atteindra rapidement sa température idéale.

Depuis qu’il n’est plus possible de refroidir sa bouteille à la SAQ (feu les bains tourbillons glacés), force est de composer avec l’offre de vins réfrigérés relativement limitée. Si le blanc ou le rosé de vos rêves ne se trouve pas au frigo, alors il faudra faire preuve de débrouillardise si l’on souhaite rassasier rapidement les assoiffés au retour à la maison ou au chalet.

Même en cas de force majeure, les glaçons ne sont jamais une option. Non seulement, cela diluera votre vin, mais risque aussi d’ajouter un arôme indésirable de congélo… et de refroidir l’esprit du moment. Privilégiez plutôt un seau rempli de glace et d’eau, encore plus efficace que le congélateur. Par les temps qui courent, même les rouges au bord du coup de chaleur auront besoin d’un petit coup de fraîcheur. Petit truc : versez moins, mais plus souvent, puisque la température fluctue plus rapidement dans votre verre que dans la bouteille.

À la vôtre

Bio depuis 400 ans

CHRONIQUE / La famille Amoreau tient les rênes du Château

Le Puy depuis 1610, sans jamais avoir succombé aux diktats de performance de l’industrie (lire l’usage de produits chimiques). À l’avant-garde depuis 408 ans, la famille s’inscrit comme une précurseure du mouvement sans soufre et de la culture dite bio et biodynamie à Bordeaux.

Récemment de passage à Montréal, Jean Pierre Amoreau, vigneron de 13e génération, et sa famille présentaient 20 ans de leur cuvée Barthélemy (1994-2014), vin issu de la parcelle « les Rocs » — terroir faisant l’objet d’une demande d’appellation monopole auprès de l’INAO (Institut National de l’Origine et de la Qualité). Avant même de déguster les vins, ça détonne. Le discours du vigneron est méditatif, empreint d’émotion, déstabilisant. Déstabilisant parce qu’il n’est pas commercial, mais humain, tendre et poétique. L’amour pour la nature et la vigne est palpable. Il ne s’agit pas de faire du vin pour du vin, mais de faire symbiose avec la nature afin de lui emprunter son énergie dans son expression la plus pure. Le respect pour le consommateur est tout aussi tangible. « Il s’agit de créer du bonheur, tout simplement », lance Jean Pierre, sincère.

Depuis les années 50, le domaine entretient un écosystème où il fait bon vivre pour la vigne. Situé sur le même plateau calcaire que Saint-Émilion, le terroir « Le Puy », historiquement appelé « le coteau des merveilles », est riche d’une diversité biologique composée de forêts, d’étangs, de champs et de vergers. Sur tout le domaine, aucun produit chimique n’a touché les vignes en 400 ans. Pas d’engrais chimique, d’herbicide ou d’insecticide de synthèse, nenni. Des pulvérisations de presle, d’ortie et d’osier, plutôt. Ah, et le hangar à tracteurs a été troqué pour une écurie.

Le vigneron-poète parle du raisin et de la vigne comme de la matérialisation de l’énergie (soleil, terre, eau, etc.) « Le vin ensuite transformé par les levures deviendra à son tour énergie. Si on utilise des levures de synthèse, il y a une déviation de l’expression », explique Jean Pierre.

Au chai, la fermentation par infusion (comme du thé) est donc menée par les levures indigènes. L’absence de remontages diminue l’apport d’oxygène et confère aux tannins un caractère très particulier. Au terme de l’élevage, les vins ne sont ni filtrés, ni collés, ni sulfités. Des vins véganes de facto, donc.

Le nom du cru Barthélemy n’est pas anodin. Il rend hommage à l’arrière-arrière-grand-père de Jean Pierre, celui-là même qui a découvert comment faire un vin sans ajout de soufre en 1868. La cuvée prend forme sur la parcelle « les Rocs », terroir dont la famille Amoreau souhaite faire reconnaître l’unicité. Une telle reconnaissance pourrait leur valoir leur propre appellation, « Le Puy », comme l’ont déjà obtenu d’autres propriétaires de terroirs exceptionnels déjà compris dans une appellation d’origine existante, comme château grillet (auparavant condrieu).

À la dégustation, Barthélemy (SAQ : 13 670 097 — 170,25 $)* tranche avec le style auquel nous a habitué Bordeaux. D’abord, cette absence de produits de synthèse qui se traduit par une minéralité accrue dans le vin, puis cet équilibre impeccable, ce bois subtil parfaitement intégré et le dépaysement total qui s’ensuit. De 2014 à 1994, les arômes de cuir, balsamique et fines herbes se suivent et se succèdent tandis que la fraîcheur persiste et signe.

À la vôtre

Trois expressions du sauvignon blanc

CHRONIQUE / Lorsqu’une personne affirme ne pas aimer un type de vin, un cépage ou une région viticole, je m’emballe. En fait, je pars carrément en croisade. Loin de moi l’idée de dicter ses goûts à qui que ce soit. Chacun a ses préférences et les goûts sont indiscutables… mais les idées reçues et les généralisations, elles, oui!

Quand j’étais jeune et sobre, nous jouions à un jeu lors des longs trajets en voiture. Il s’agissait d’un jeu de mots où chacun devait rebondir, à tour de rôle, sur le mot de l’autre en disant le plus rapidement possible le premier mot qui venait à l’esprit, par association d’idées. Bref, ça passait le temps et ça révélait efficacement les esprits tordus. Si je dis « sauvignon blanc », il y a fort à parier que vous pensiez à « Nouvelle-Zélande ». Une association tout à fait plausible puisque le pays en a fait son fer de lance.

Le sauvignon blanc néo-zélandais de Marlborough possède une typicité très particulière qui peut parfois diviser — des blancs exubérants aux notes d’agrumes, de buis, d’herbe coupée et d’asperges. Or, ce n’est là qu’une expression du cépage parmi tant d’autres, car l’origine du sauvignon blanc est incontestablement française. Faute de précisions géographiques supplémentaires, les deux principales régions productrices, Le Val de Loire et Bordeaux, en revendiquent la parentalité.

Dans la Loire, il permet de produire certains des plus grands vins blancs au monde sous l’appellation sancerre. En Touraine, il s’éloigne de son expression classique dans les AOC touraine oisly et touraine chenonceaux, deux nouvelles appellations depuis 2011. Une reconnaissance plus que légitime pour ces vignerons rigoureux et visionnaires qui donnent une voix unique au sauvignon blanc. Des cuvées tantôt distinguées et minérales aux notes d’abricots du côté de touraine oisly, tantôt soulignées par d’intenses parfums de fleurs, une grâce inusitée et une rondeur caressante sur chenonceaux.

Comment le sauvignon peut-il adopter des personnalités si diamétralement opposées? À cause du terroir, certes, mais aussi à cause d’une certaine molécule très odorante, la méthoxypyrazine. Également présente dans le cabernet sauvignon et le carménère, elle est la principale responsable des arômes herbacés parfois présents dans le sauvignon blanc. Lorsqu’elle se trouve en forte concentration, elle donne une impression de vin pas mûr. Or, sa teneur dans les raisins tend à diminuer au fur et à mesure que les baies mûrissent. C’est donc dire que la date de la vendange s’avère un facteur déterminant selon le style souhaité par le vigneron, tout autant que les conditions de maturation.

Côté vinif, les thiols, ces composés variétaux présents dans le raisin et précurseurs des arômes de cassis, fruits tropicaux, buis et pamplemousse, ont aussi leur mot à dire.

Tout ça pour dire qu’un sauvignon blanc n’égale pas l’autre. Voici 3 cuvées pour découvrir ou redécouvrir les différentes déclinaisons de ce grand cépage blanc.

Vins

Peut-on se parler de la couleur du rosé?

CHRONIQUE / S’il y a un vin capable de les diviser tous, c’est bien le rosé. Personne ne s’entend sur ce qu’il devrait être. Comme s’il n’existait qu’un seul type de rosé dans un océan de blancs et de rouges.

Envie de semer la bisbille dans un groupe de professionnels du vin? Parlez de rosé — ou, mieux encore, servez-en! Le débat sera furieusement engagé avant même qu’un seul d’entre eux n’ait eu le temps de tremper les lèvres dans sa coupe.

La couleur du rosé a pris une importance disproportionnée. « Pas assez rose », « trop foncé »… Eh oui! De tels propos discriminatoires persistent encore en 2018. Pourtant, on se fiche bien de la robe du blanc et du rouge. Vous avez déjà entendu quelqu’un dire : « Ce blanc est trop foncé » ou « Ce rouge est définitivement trop pâle »?

Le rosé est le seul vin qui est jugé d’après sa teinte. Les vignerons eux-mêmes semblent insister sur la couleur comme facteur déterminant du processus d’achat en embouteillant systématiquement leurs vins dans des contenants transparents. Et pourtant, certains rosés, amplement capables de se bonifier avec le temps, gagneraient à être protégés par du verre coloré.

Or, la teinte ne veut absolument rien dire — surtout avec les techniques de vinification modernes. Si la couleur n’est pas forcément un indicateur de style, elle est encore moins un indice de qualité. Jamais elle ne témoignera du rendement (rapport entre le volume de vin produit sur une surface donnée) ou de la qualité des soins apportés à la vigne.

À l’heure actuelle, la diversité du rosé s’éteint au fur et à mesure que l’hégémonie du style provençal s’impose. Depuis les années 1990, on assiste à une domination mondiale des vins rosés techniques. Obtenus par pressurage direct (raisins pressés rapidement après la récolte pour limiter le contact des peaux avec le jus), ces vins exhibent une robe pâle mousse de saumon et diffusent de délicats arômes de pamplemousses et de fraises. Un style convoité par les vignerons et réclamé par les consommateurs, qui est souvent exécuté sans trop de considération pour l’expression du terroir. Selon Elizabeth Gabay, Master of Wine et autrice du livre Rosé, ils représentent 80 % de l’offre de rosés produits dans le monde.

Dans la Loire, par exemple, ce n’est que depuis tout récemment que les vignerons font référence au terroir en parlant de rosé. C’est carrément un changement de paradigme puisque auparavant, l’idée élémentaire consistait simplement à « faire du rosé ».

Mais, revenons à nos 50 nuances de rose. Une robe pâle n’est pas automatiquement synonyme de légèreté et de délicatesse. L’habit ne fait pas le moine, comme dirait l’autre. Le meilleur exemple serait le terrasses du larzac 2016 du Château La Sauvageonne appartenant à Gérard Bertrand. Parfaitement doré, il ne donne pas du tout l’impression d’être un rosé. En fait, il pourrait aisément se faire passer pour un blanc. Plus pâle que pâle, il se révèle pourtant puissant, structuré et d’une étonnante complexité. Qui plus est, il est le fruit d’un assemblage de cépages blancs et noirs vinifiés en barrique — vermentino, mourvèdre, viognier et grenache.

Je vous imagine froncer des sourcils. Des raisins blancs dans le rosé? En France, il est interdit de mélanger vin blanc et vin rouge pour faire du rosé, exception faite de la Champagne, mais il est tout à fait possible de mélanger raisins blancs et noirs.

À la vôtre

Quoi de neuf avec les vins du Québec?

CHRONIQUE / Ce n’est plus vrai qu’il faut être fou pour planter de la vigne au Québec. La qualité des vins a considérablement augmenté depuis les dernières années. Ce progrès provient, entre autres, d’une épuration du domaine viticole. « Pour les vignerons qui excellent, faire du vin ce n’est pas juste un passe-temps ou une deuxième carrière. Ce sont des gens sérieux qui veulent en faire un métier », lance Louis Denault, vice-président du Conseil des vins du Québec. Ces vignerons possèdent une connaissance pointue de la vigne grâce à un parcours riche en voyages et en formations à l’étranger.

DES CHANGEMENTS CLIMATIQUES PROFITABLES POUR LA VIGNE

Chaque région viticole est confrontée à ses propres contraintes météorologiques. Aucune culture n’est parfaite, quelle qu’elle soit. Suffit de regarder du côté de Bordeaux et Cognac, où de violents orages de grêle ont durement frappé les vignes dernièrement, pour réaliser que nos difficultés ne sont pas si pires que ça. S’il avait le choix de planter n’importe où dans le monde, Louis Denault, aussi propriétaire du Vignoble St-Pétronille sur l’île d’Orléans, choisirait le Québec, sans hésitation. « Il y a eu cinq jours de gel ce printemps et personne n’a perdu de vignes. Il suffit d’être bien préparé et bien équipé. »

Le Québec connaît actuellement un réchauffement climatique sévère — un levier qualitatif colossal pour la production de vin. En 10 ans à peine, les degrés-jours (somme des températures moyennes journalières à partir de la base de 10 °C entre le 1er avril et le 31 octobre) ont fait un bond immense. « Sur l’île d’Orléans, nous sommes passés de 940 à 1140 degrés-jours. Une augmentation de 200 degrés-jours! À ce rythme, il est à prévoir qu’en 2030 la température de l’île sera comparable à celle que connaît actuellement la Montérégie », raconte Louis.

VERS UNE NOUVELLE IGP

Le Québec possédera son appellation Indication géographique protégée (IGP) Vin du Québec dès la prochaine vendange. Il s’agit d’une première reconnaissance qui devrait être suivie d’un découpage en sous-régions viticoles. Des géologues se pencheront alors sur le Québec pour définir des régions viticoles liées à la géologie des sols et à de vrais terroirs. « L’un des problèmes au Québec, c’est que les vignes sont souvent plantées au mauvais endroit. Avec une IGP, les sites seront d’abord examinés, puis approuvés par un agronome. On ne pourra plus planter partout », explique le vigneron de Ste-Pétronille.

Somme toute, bien qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, le meilleur est à venir pour nos vignerons, d’autant plus qu’il reste encore des terres vierges, archisaines et pleines de minéraux. Selon Louis, il ne serait pas surprenant que de gros joueurs y décèlent un potentiel et viennent s’installer, comme on a pu le constater en Argentine, en Californie, ou plus près de chez nous, en Colombie-Britannique.

Vins

D’un océan à l’autre : 2 vignobles canadiens à découvrir absolument

CHRONIQUE / Il se fait des cuvées extraordinaires au Canada, et ce, d’une rive à l’autre. Nos quatre régions viticoles sont certes jeunes, mais on trouve des vignobles d’une étonnante maturité dans chacune d’elles. En voici deux qui s’illustrent particulièrement bien, de part et d’autre du pays, en Nouvelle-Écosse et en Colombie-Britannique.

BENJAMIN BRIDGE, NOUVELLE-ÉCOSSE

L’offre de vins en provenance des Maritimes est très restreinte à la SAQ. En fait, elle se limite à quelques cuvées du domaine Benjamin Bridge, un prodigieux vignoble qui prend place dans la vallée de Gaspereau, dans la baie de Fundy.

La vigne y jouit d’un environnement de croissance aussi unique que puisse l’être la baie de Fundy dans le monde. Comme les plus grandes marées du monde ont lieu ici (jusqu’à 16 mètres — l’équivalent d’un édifice de 4 étages!) il y a plus d’eau qui passe dans la baie que dans tous les cours d’eau douce du monde réunis. Cette affluence d’eau produit l’effet d’une pompe, en soufflant de l’air modéré sur la vallée, tempérant continuellement la région, hiver comme été.  

Ce scénario climatique aussi atypique qu’exceptionnel se prête idéalement à l’élaboration de mousseux méthode traditionnelle — comme en Champagne. Les chefs d’orchestre, le viticulteur en chef, Scott Savoy, et l’œnologue, le Québécois Jean-Benoît Deslauriers, révèlent brillamment l’immense potentiel du terroir grâce à des pratiques biologiques et peu interventionnistes donnant lieu à des mousseux distinctifs, tendus et élégants —
incontestablement parmi les meilleurs du pays.

À LA VÔTRE

Pascal Marchand: un Québécois en Bourgogne

CHRONIQUE / Jeune, il se croyait destiné à l’écriture. Ce qui devait être une simple vendange en Bourgogne est rapidement devenue le projet de toute une vie. Pascal Marchand, vigneron mondialement reconnu, est l’un des précurseurs de la biodynamie en Bourgogne.

Le documentaire Grand Cru, réalisé par David Eng, relate le parcours professionnel de Pascal Marchand, un Québécois amoureux des mots qui s’est finalement entiché de la vigne en France. C’est à l’aube de sa vingtaine, alors âgé de 21 ans, que l’aspirant poète de Montréal part en Bourgogne faire les vendanges en 1983. Un peu plus d’un an plus tard, le comte Armand perçoit son potentiel et le met aux commandes du Clos des Épeneaux à Pommard. Sa carrière est lancée!

Lorsqu’il met les pieds en Bourgogne pour la première fois, il remarque que les vignes sont intoxiquées, aspergées de produits chimiques, tandis que les sols apparaissent compactés et appauvris. Alors que les vignerons bourguignons perpétuent les traditions familiales, Pascal arrive avec un regard nouveau et n’hésite pas à douter de l’ordre établi. Avec trois de ses compatriotes de classe de l’Institut de viticulture et d’œnologie de Beaune, il adhère à une philosophie qui s’inscrit dans une vision plus globale de la nature : la biodynamie.

« Je n’étais pas du tout à l’aise de manipuler les produits chimiques pour traiter la vigne. Je cherchais une autre relation avec la nature », affirme Pascal Marchand. Les résultats sont sans équivoque : plants plus vigoureux, vignes plus résistantes aux maladies et plus de biodiversité dans les vignobles. Il réintroduit au passage le labour avec cheval, une technique qui évite le compactage des sols par les tracteurs. Il est également l’un des premiers à se réintéresser à la plantation en foule, une tradition pratiquée par les moines cisterciens aux origines de la viticulture en Bourgogne. Jamais la biodynamie n’a été illustrée plus simplement que dans ce documentaire. « La biodynamie, c’est comprendre les forces de la nature et travailler avec les rythmes de la nature », explique le vigneron.

Il est aujourd’hui négociant et propriétaire de quelques parcelles avec sa société Marchand-Tawse. Pascal appose son nom sur les étiquettes de dizaines d’appellations dont les réputées vosne-romanée, chassagne-montrachet et corton-charlemagne. S’il devait en choisir qu’une seule, ce serait Musigny, sa plus récente acquisition. Un tout petit morceau de terre, de 1/10e d’acre, acheté à une somme équivalant à la valeur de 65 acres au Canada!

Il va sans dire que le millésime du tournage aura fortement teinté le scénario du documentaire. Qualifier 2016 de difficile en Bourgogne serait un euphémisme. La violence qui s’est abattue sur la région est historique — faisant de ce millésime le pire que la Bourgogne ait connu. Le gel, la grêle et la maladie ont si fortement endommagé les vignes que les pertes au printemps atteignaient déjà les 60 à 70 %. Le stress est à son paroxysme pour les vignerons, tellement que plusieurs petits producteurs ont vu fondre leur mince marge de manœuvre — pour certains, 2016 aura été leur dernière vendange. David Eng a ainsi pu capter la triste réalité des changements climatiques, si bien qu’on se sent sur la corde raide tout au long du documentaire.

Personne n’y a échappé. Les plus gros ont aussi eu leur lot de *%!?#*. Même avec la plus grande volonté du monde, quand la vie semble s’acharner sur son cas, la tentation est grande de prendre un petit raccourci. Mais Pascal n’y déroge pas. Sa résilience est à toute épreuve, aucun produit chimique ne touchera ses vignes, même si c’est bien plus difficile à gérer qu’il y a 20 ans.

Grand cru est une immersion en quatre saisons dans les aléas de la vie d’un vigneron philosophe et encore poète à ses heures. Un documentaire terre à terre, non moralisateur, qui dépeint avec brio la grandeur de l’homme et sa quête d’une culture artisanale et biodynamique. Un film que tout amateur de vin devrait voir.

À la vôtre

5 vins à moins de 20 $

CHRONIQUE / Chères lectrices et chers lecteurs qui n’osent s’aventurer dans l’espace cellier,

Cette chronique est pour vous. J’aimerais démocratiser ces quelques pieds carrés de la SAQ qui peuvent parfois sembler être l’apanage d’une élite au portefeuille bien garni. Et pourtant, si vous saviez combien cette caverne d’Ali Baba regorge de petits joyaux à petits prix n’attendant que d’être découverts. Pour preuve, je vous offre sur un plateau d’argent 5 excellents vins entre 15 et 19 $ — 5 spécialités à moins de 20 $ pour vous faire plaisir à prix doux.

À la vôtre

Taillé dans le rock

CHRONIQUE / Le vin est humain. Derrière chaque bouteille, il y a des femmes et des hommes passionnés. En dégustant leur vin, on boit leur philosophie, leur dévouement, leurs valeurs, leur passé. Si certaines bouteilles nous charment plus que d’autres, il en va de même avec les vignerons. Récit d’une rencontre marquante et inspirante avec un producteur anticonformiste.

Dans une autre vie, Charles Smith était un agent de groupes rock. J’ai d’ailleurs parlé de ce vigneron à plusieurs reprises dans cette chronique. Je savais que le personnage n’avait rien de conventionnel. À mon arrivée à la Maison Boulud, le restaurant du Ritz à Montréal, il se présente avec des cheveux afro, vêtu tout de noir et de baskets, sans veston, bien sûr. Vous pouvez sortir le gars du rock, mais pas le rock du gars. J’ai eu autant de plaisir à découvrir les vins de la maison que le vigneron bon vivant, généreux et coloré, duquel émane une profonde humilité. Un esprit à contre-courant et assumé dans une industrie un tantinet hétérogène et solennelle.

Né en banlieue de Sacramento, en Californie, Charles Smith a connu une enfance modeste et plutôt difficile. Plus tard, il partira en Europe vivre au rythme de la musique pendant près d’une décennie, à diriger des groupes tels que The Raveonettes, avant de revenir aux États-Unis. Vigneron autodidacte, Charles Smith n’a jamais étudié le vin lorsqu’il s’installe à Walla Walla, Washington, pour traire la vigne. C’est sa passion brute pour le jus de la grappe qui l’y a conduit. En 1999, son rêve était de faire du vin — dix-neuf ans plus tard, le même rêve l’habite encore.

Ses vins reflètent la typicité du cépage et du vignoble puisqu’il n’ajoute rien d’autre que des levures naturelles au cours du processus. Charles a une façon bien à lui d’appréhender la vinification. La plupart des vignerons qui élèvent leurs vins en fûts de chêne effectuent d’abord la fermentation alcoolique en cuve inox, puis transvasent le vin dans les fûts afin de le débarrasser de ses dépôts. Fidèle à son tempérament marginal, Charles Smith enclenche la plupart du temps (pour les vins boisés) la fermentation alcoolique directement dans les fûts en y versant le jus fraîchement pressé ou encore les baies entières tout juste vendangées. Enfin, ses vins ne sont ni collés ni filtrés avant l’embouteillage. « Dirty in the bottle! », comme il se plaît à dire. Des vins à l’image de l’homme : francs, pleins de caractère et accessibles.

À la SAQ, ses bouteilles au design brut et moderne, en noir et blanc, sont facilement repérables. Parmi ses quelques gammes, toutes plus créatives les unes que les autres et toutes élaborées avec des raisins cultivés dans l’État de Washington, mentionnons : K Vitners, dédiée aux cépages rhodaniens (syrah, grenache, viognier); Vino CasaSmith, consacrée à des cépages italiens classiques (barbera, sangiovese, pinot grigio, primitivo, moscato); Sixto, entièrement vouée au chardonnay et inspirée du musicien Sixto Rodriguez; Substance, des vins intègres à prix abordables. Quant à Kung Fu Girl riesling, Eve chardonnay, Boom Boom syrah, Velvet Devil merlot and Chateau Smith cabernet sauvignon, Charles a vendu la collection au géant Constellation Brands en 2016 afin de rendre accessibles au monde entier ces vins qui rencontraient un énorme succès.

Une chose est sûre, il carbure au vin et à l’innovation. Plusieurs projets trippants sont d’ailleurs en gestation… il n’a pas terminé de nous surprendre!

Vous avez des questions ou des commentaires? Écrivez-moi à caroline.chagnon@gcmedias.ca.

À la vôtre

Qu'est-ce qu'un vin en primeur?

CHRONIQUE / « En primeur » vient de « vin primeur », un terme qui désigne un vin commercialisé alors qu’il est encore très jeune. Aujourd’hui, on parle davantage de vin nouveau, mais il s’agit là de synonymes. Le plus connu d’entre eux est certainement le beaujolais nouveau, lequel est prêt à être consommé à peine quelques semaines après la vendange, soit dès la fin novembre.

À Bordeaux toutefois, « en primeur » revêt une tout autre signification. Chaque année en avril, Bordeaux devient le théâtre de la semaine des primeurs. Entre 5000 et 6000 professionnels de la distribution, producteurs, négociants et journalistes sont alors conviés à venir déguster le vin de la plus récente vendange. Le vin alors tout jeune, âgé d’à peine six mois, est loin d’être prêt. Il est en gestation, encore en barrique, et ne sera commercialisé que dans deux ans. L’heure est à la spéculation. Les hôtes goûtent des centaines de pinards. Venus des quatre coins du monde, les professionnels du vin viennent juger le potentiel du millésime —
à la manière d’une famille dessinant le futur d’un nouveau-né depuis la vitrine de la pouponnière. Les impressions de la presse spécialisée sont attendues fébrilement par les châteaux puisque leur appréciation teintera le prix des vins.

Une fois les prix fixés, la place de Bordeaux s’ouvre enfin. Les ventes sont alors sollicitées par l’entremise de courtiers, puis de négociants. Monsieur et madame Tout-le-monde ne sont pas autorisés à acheter ici. Les acquéreurs paient la somme due, mais repartent les mains vides. Les vins reposent encore en barrique. Ce n’est que deux ans plus tard qu’il recevront les caisses.

Il s’agit d’un pari qui comporte sa part de risque, surtout que le vin est encore adolescent au moment de l’achat. Reste que lors des grands millésimes, la marge d’erreur est pratiquement nulle.

Les 2015 de Moueix

Pourquoi parler des primeurs? Parce que le mois dernier, Christian Navarre, directeur général des Entreprises Jean-Pierre Moueix, négociants-propriétaires importants à Bordeaux, a fait découvrir les vins primeurs du millésime 2015 à une poignée de chroniqueurs vin lors de son passage à Montréal. Sur la rive droite, où ils se spécialisent en grands vins de pomerol et de saint-émilion, 2015 s’est révélé le plus grand millésime depuis l’exceptionnel 2010. Le fruit est au rendez-vous, la finesse aussi.