Le pont de Saint-Casimir
Le pont de Saint-Casimir

Seul au monde

David Desjardins
David Desjardins
Collaboration spéciale
HORS-PISTES / En arrivant à Saint-Ubalde, on a un peu le sentiment d’arriver au bout du monde. 

Quelques instants plus tôt, le pavage de la route a laissé place à de la terre constellée d’éparse gravelle. Du moins, pour les derniers hectomètres séparant la fin du rang Saint-Joseph et le village. Devant le restaurant/magasin général Pain, pain, pain, on ne voit pas le rang Saint-Achille qui monte vers Montauban. Pas plus qu’on ne devine que le rang Saint-Paul nous permettrait d’accéder au lac Blanc. On a le sentiment d’être à la fin de la route, même si ce n’est pas le cas. Mais c’est justement le sentiment qui compte. 

Bienvenue aux confins de Portneuf, dans une des plus belles campagnes de la région où l’on a souvent l’impression d’être seul au monde. 

C’est la première fois que je viens ici à vélo. Mon plan initial — un peu débile — était de faire le trajet au complet depuis la maison, soit autour de 240 km. Mais je manquais de temps. J’ai donc pris la voiture, l’ai stationnée aux abords de la 138, à Donnacona, et suis parti en direction d’un parcours entièrement calqué sur la Véloroute portneuvoise, que j’avais transcrit depuis un guide reçu avec mon Vélo Mag du printemps. (Facile à trouver en ligne, Tourisme Portneuf vous fournit une carte détaillée avec les distances. Et puis vous n’aurez pas à constamment sortir votre téléphone : les panneaux indiquent clairement la route à suivre.)

Se perdre dans le champ

J’ignorais à quoi m’attendre. En obliquant plein nord juste avant Deschambault, j’avais de mauvaises jambes, peu d’énergie. Il me restait encore 110 bornes à faire. Il y a des journées comme ça. Quand on roule presque quotidiennement, on a parfois ce que les pros appellent des «jours sans». J’étais assez content de ne pas avoir décidé de me taper en plus l’aller-retour à Québec.

Mais dès la route Létourneau, en direction de Saint-Marc, j’ai eu le sentiment de m’être perdu en moi, l’esprit happé par l’horizon qui voulait s’éloigner toujours plus loin. Les habitations se faisaient rares. Les voitures, anecdotiques. Les champs s’étendaient sous le ciel bleu d’août et de petits nuages joufflus dont le dessous, tout plat, semblait avoir été lissé au fer. Les sensations mauvaises faisaient place à la grâce de se sentir filer dans un décor en dehors du monde connu et ses soucis.

Petit passage dans Saint-Marc. Sans détail notable. Puis je suis replongé dans la beauté qui s’ignore des fermes décaties, de l’équipement industriel grignoté par la rouille et placé, comme sur un piédestal, au sommet de monticules de terre sans gloire. Plus je m’enfonçais dans les terres, et plus l’attrait de ce coin de pays me saisissait. Les collines à l’horizon verdoyaient avec quelque chose comme de la ferveur. Comme si elles allaient au bal, jalouses de leurs parures. 

Pas de montées punitives, ici. De belles collines qui font onduler la route qui traverse des champs et boisées, franchissant quantité de ruisseaux et de rivières qui s’écoulent en clapotant. 

Je me suis perdu dans mes pensées avant Saint-Ubalde. La tête dans les nuages, littéralement. Cet été est si étrange, mais si beau. 

Je devine le sourire derrière le masque de la dame qui me vend une amandine et remplit mes bidons chez Pain, pain, pain. Des gens déjeunent en terrasse. Il est encore tôt. Je suis parti à l’aube pour éviter la chaleur étouffante des après-midis. La vie est vraiment belle en banlieue du monde anxieux.

Beautés divines

Le retour se fait par une série de rangs aussi guillerets qu’à l’arrivée. Je traverse Saint-Thuribe, hameau sympathique bien que minuscule, puis je vois poindre le double clocher de l’église de Saint-Casimir : peut-être le plus beau village du coin. L’envie ne manque pas d’aller siffler une 4e dimension de la Microbrasserie des Grandbois. 

La route qui me ramène à Grondines est sans doute la plus ennuyeuse de la journée, mais son accotement est large, son pavage impeccable et sécuritaire. Quelques bornes avant de rejoindre le fleuve, avec un vent de dos qui me fait avaler les kilomètres à toute vitesse. Puis le Majestueux s’offre à nouveau au regard et m’accompagnera jusqu’à la voiture. D’abord à travers Deschambault, autre superbe village du comté, dont la superbe des demeures ancestrales est magnifiée par les flots bleus en arrière-plan. Puis il y aura Portneuf, son quai, la friche autour de la voie ferrée. Et hop, un détour qui n’en est pas un par le Vieux Chemin de Cap-Santé qui permet de voir le soleil faire scintiller quelques vaguelettes. Un puissant bateau file silencieusement au loin, dans le chenal où passent les porte-conteneurs et leurs cargaisons de blocs Lego multicolores. J’ai retrouvé mes bonnes jambes et mon aplomb. On appelle ça une sortie parfaite.

RAVITOS ET REMERCIEMENTS

Outre Pain, pain, pain, je ne sais pas par où commencer pour les suggestions d’arrêts pour manger, sinon en vous disant qu’entre Saint-Marc et Saint-Ubalde, c’est pas désert, mais pas loin : assurez-vous d’avoir assez d’eau. Il parait que les grilled cheeses du Café Ringo à Saint-Casimir sont excellents. Sinon, il y a un marché et quelques dépanneurs. À Deschambault et Portneuf, ce n’est pas le choix qui manque. Le restaurant Chez Moi et le Casse-Croûte du Cap sont des valeurs sûres. Le Saint-Alfred, à Portneuf, est aussi excellent. La Perle, sur le quai, offre une vue imprenable. 

C’est la dernière de cette série estivale. Merci d’avoir été là et d’avoir répondu à cette chronique avec enthousiasme. Si vous vous intéressez au Tour de France qui s’en vient et à tout ce qui touche le cyclisme récréatif et professionnel, je vous invite à écouter Radio Bidon, un balado cycliste que j’anime. Nous sommes sur toutes les plateformes de balados (Soundcloud, iTunes, Stitcher, Google Play, Spotify, etc.).