Isabelle Pion
Kayak au Bic
Kayak au Bic

Un nouveau souffle pour le tourisme d’aventure ?

CHRONIQUE / L’arrière-pays, parfois difficile d’accès, pourrait-il devenir un terrain de jeu plus convoité? Le tourisme d’aventure pourrait-il connaître un nouveau souffle postpandémie? Fortement ébranlée par la crise sanitaire mondiale, l’agence Karavaniers déploie de nouveaux forfaits qui permettront de découvrir des endroits beaucoup moins explorés. L’exotisme tant recherché pourrait bien se trouver plus près de chez nous... du moins à court et moyen terme, nous dit la professeure Pascale Marcotte de l’Université Laval.

Au bout du fil, Richard Remy, président et fondateur de Karavaniers, raconte que l’idée avait fait son chemin avant la crise.

« Ça fait longtemps que je pensais à faire des choses ici », note celui qui s’est installé récemment dans le secteur de Sutton.

« Il y a toujours eu une barrière au Québec qu’il y a moins dans d’autres pays. C’est-à-dire : combien ça coûte voyager au Québec. Que les Québécois paient pour ce que ça vaut de voyager ici. Même si on a un pays gigantesque, l’accès n’est pas toujours aussi facile que ça. Il faut aller plus loin... On a des endroits formidables, mais il faut travailler fort pour s’y rendre. Ça rend la chose intéressante, mais coûteuse. »

Les gens ont tendance à se dire qu’au Québec, ils sont capables de s’organiser seuls.

Or, avec le contexte actuel, « le bout du monde pour 2020 sera notre pays », lance le passionné de voyages.

Karavaniers travaille avec l’Association Écotourisme Québec, qui regroupe plus d’une centaine de producteurs.

Une quinzaine de voyages, principalement au Québec, mais aussi ailleurs au Canada, ont été mis sur pied.

Les voyageurs pourront pagayer sur le fjord pendant six jours ou encore découvrir les monts Groulx. « On a monté quelque chose de particulier... avec des porteurs québécois. C’est un endroit magnifique, mais le terrain n’est pas facile. C’est une sorte de terrain spongieux, de la toundra. Quand tu as un sac sur le dos et que les talons calent, c’est difficile. Quand tu n’es pas trop chargé, c’est presque confortable (...) On va avoir des gens qui vont être payés pour porter les bagages. Dans notre clientèle, on a des gens de 45 ans et plus, assez en forme, qui ont les moyens et le temps, mais la plus grosse limite, c’est de porter des bagages lourds », résume Richard Remy au sujet des monts Groulx.

Au menu également de cette nouvelle programmation : les îles Mingan, la rivière Magpie (Côte-Nord) en rafting, « considérée comme l’une des plus belles rivières du Québec » (où l’on se rendra en hydravion), la rivière Mistassibi (au nord du Lac-Saint-Jean), la rivière Restigouche dans la vallée de la Matapédia, du voilier autour de Terre-Neuve...

« Les parcs risquent d’être envahis. Est-ce qu’on pourra les remplir au maximum de leur capacité? (...) Le Québec est vide, il y a plein d’endroits où il n’y a personne, mais ces places-là, elles ne sont pas toujours accessibles facilement. » Les prix doivent varier entre 1500 et 7500 $ (par exemple pour découvrir la Nahanni en hydravion privé, dans les Territoires du Nord-Ouest).

Aux yeux de Pascale Marcotte, professeure au département de géographie de l’Université Laval, pour bon nombre de Québécois, exotisme rimait généralement avec étranger. Mais la donne risque de changer.

« À court et moyen terme, tout le monde s’accorde pour dire qu’on va se tourner vers ce marché local. D’abord, parce qu’on ne peut pas aller ailleurs. Pour certains, c’est une contrainte; pour d’autres, c’est une pratique qui est déjà en place. Il y a peut-être aussi une perception que le Québec, c’est pour une visite plus courte, l’impression que les vraies vacances, souvent, ça se prenait ailleurs. L’exotisme, on va le chercher et on va le trouver ici, au Québec », dit celle qui est aussi responsable scientifique de la Chaire de recherche en partenariat sur l’attractivité et l’innovation en tourisme (Québec-Charlevoix).

Des endroits comme les monts Groulx ou la baie James, par exemple, pourraient devenir plus tentants, mais reste à voir comment on s’y rendra... et combien d’entre nous.

« Il va y avoir une tendance naturelle à rechercher les endroits éloignés où on perçoit qu’ils sont sains pour la santé », dit-elle en soulignant que ce sont ceux qui ont (encore) un budget de vacances qui pourraient être tentés par des endroits excentrés.

« On le voyait, au tout début, avant qu’on commence à fermer les régions, comment les gens des centres essayaient de se rendre en région, pour sortir et essayer d’accéder à de l’air frais. »

L’appel de la nature, lui, est bel et bien là.

La popularité du plein air était déjà bien installée. Suffit de voir la fréquentation des parcs nationaux, notamment ceux près des milieux urbains, rappelle Mme Marcotte.

« Il y avait déjà, dans certains cas, des défis de gestion de fréquentation. Ces défis-là vont être accrus. » Au moment d’écrire ces lignes, aucune date d’ouverture des parcs nationaux n’avait été annoncée.

Pascale Marcotte s’attend à ce que certains parcs régionaux, généralement moins fréquentés, connaissent une plus grande popularité.

Cette nouvelle donne touristique, combinée à l’amour du plein air et l’envie de se sentir seuls, pourrait toutefois entraîner certains défis.

« On le voyait déjà, dans certaines régions du Québec, des gens qui décidaient de partir dormir à la belle étoile, sur le bord du fleuve ou des lacs. C’est très bucolique quand on est tout seul à le faire. Mais quand il y a plusieurs dizaines de personnes qui se retrouvent là où il n’y a pas de toilette ou de poubelle, le lendemain, c’est moins bucolique. Il va y avoir une prise de conscience et de l’éducation à faire sur les comportements dans ces espaces qui semblent vierges et intouchés. »

Karavaniers lance sa programmation alors que beaucoup de questions demeurent en suspens. Quelques dates sont prévues en juillet, les autres sont prévues en août et septembre pour se donner plus de temps. L’agence s’adapte au contexte, entre autres en offrant une formule de préinscription. Une première conférence diffusée sur Facebook sera présentée le lundi 11 mai.