Marie-Hélène Jacques et Marie-Andrée Asselin, les deux femmes derrière la petite entreprise Couleurs locales.
Marie-Hélène Jacques et Marie-Andrée Asselin, les deux femmes derrière la petite entreprise Couleurs locales.

Teinture naturelle: les gardiennes des couleurs du terroir

Deux tricoteuses de Québec relèvent le pari de redécouvrir la teinture naturelle et végétale. Marie-Andrée Asselin et Marie-Hélène Jacques s’investissent d’une mission : dépoussiérer de vieilles recettes de teinture, en expérimenter de nouvelles à partir de leurs propres végétaux, se libérer de l’industrie ultrapolluante du textile et, pourquoi pas, devenir des gardiennes des couleurs du terroir québécois. Rencontre avec deux exploratrices du pigment artisanal.

En se faufilant entre les rayons de la boutique Madolaine dans Charlesbourg, on imagine mal ce qui apparaîtra dans la salle du fond, où les deux femmes derrière l’entreprise Couleurs locales offrent un atelier sur la teinture naturelle. Pas de grand-mères, aiguilles en main, alternant maille à l’endroit et maille à l’envers. 

Plutôt 11 femmes de tous âges regroupées devant un écran géant branché sur un ordinateur portable, étudiant les espèces de moutons (et les laines qu’ils produisent) et examinant des images de fibres prises au microscope. Sur une table, une marmite d’eau dans laquelle frémissent des végétaux dont on veut extraire les pigments. Des plantes aux noms de cocktails comme cosmos sulfureux et indigo japonais. On est loin des réunions de sous-sol d’église…

Marie-Hélène Jacques et Marie-Andrée Asselin filtrant leurs teintures, lors d'un récent atelier.

Cette scène «plus scientifique que prévu» prend son sens quand on sait que Mmes Asselin et Jacques ont des formations qui vont bien au-delà de leur passion du tricot. La première a étudié la production horticole, la seconde est biologiste de formation. Les deux travaillent chez les Urbainculteurs, un organisme de promotion et de développement de l’agriculture en ville. C’est au boulot que ces résidentes de Limoilou ont partagé une passion commune pour le tricot.

«Je n’avais jamais pris la pleine mesure du potentiel des plantes tinctoriales», raconte Mme Jacques.

Comme un électrochoc

C’est à l’occasion d’un cours sur le sujet que les deux femmes ont compris qu’elles pouvaient jumeler leur passe-temps favori et leur souci pour l’environnement. «C’est comme si on avait eu un électrochoc. Dans nos vies, il y a un avant et un après cette rencontre», confie Mme Jacques.


« Jusqu’à récemment, je savais qu’on pouvait utiliser les plantes pour teindre la laine, mais je croyais que c’était ancien et anecdotique. »
Marie-Hélène Jacques

«La première fois que j’en ai parlé à mes amies, ç’a donné l’impression que je faisais quelque chose d’archaïque, se rappelle Mme Asselin. Mais ça fait partie de notre démarche. Nous sommes deux jeunes adultes — un peu granol’, mais modernes — dont le but est de démystifier tout ça plutôt que de garder ça caché dans la sphère du mystique. C’est possible d’en faire quelque chose de cool et de contemporain même si c’est du savoir ancestral.»

C’était en 2017. Depuis, les comparses tricotées serré ont multiplié les tests et fouillé dans le «fond de terroir» des couleurs du Québec. Elles font pousser leurs propres fleurs à la maison, récoltent racines et feuillages dans un jardin de Bellechasse puis cueillent quelques espèces dans des endroits dont elles gardent jalousement le secret.

Au-delà des lainages colorés, c’est au concept de surconsommation que s’attaque le duo, tout en admettant que la teinture naturelle faite main n’est pas une panacée.

«C’est tellement un travail de lenteur, de patience, d’amour que ça rend nos produits finis super précieux. On réalise à quel point les textiles avaient autrefois une valeur incroyable, explique Mme Jacques. Dans l’idée d’être plus respectueux de l’environnement, il faut nécessairement qu’il y ait un changement dans nos habitudes de consommation. Et la teinture naturelle est une porte de choix vers ça. Ça fait réaliser le travail immense derrière chaque vêtement.»

C’est là l’objectif de Couleurs locales (qui, en plus des ateliers, vend sur Etsy ses laines colorées, ses plantes et ses semis) : donner à celles qui cherchent des moyens de contourner l’industrie polluante des textiles. Et se réapproprier un savoir que l’humanité a longtemps maîtrisé, mais qui s’est effiloché après la révolution industrielle. «Si on réussit à sauver ça de l’oubli, on se sent un peu comme gardienne de quelque chose…», confie la jeune maman.

Le dernier chantier

«La couleur était le dernier tabou dans l’industrie de la mode. Des compagnies font des vêtements en lin bio, mais jamais on n’évoque les teintures utilisées. Pourtant, ça peut être très polluant. C’est peut-être le dernier chantier à défricher», dit Mme Jacques.

Au-delà des lainages colorés, c’est au concept de surconsommation que s’attaque le duo, tout en admettant que la teinture naturelle faite main n’est pas une panacée. «Si on veut changer notre façon de produire des vêtements, il faut changer notre façon de les consommer. Si des terres agricoles sont utilisées pour produire des pigments végétaux et que ces vêtements se retrouvent ensuite aux poubelles, c’est un crime!», dit Mme Jacques.

L’objectif de Couleurs locales: donner à celles qui cherchent des moyens de contourner l’industrie polluante des textiles.

Alors, quelle ambition pour la teinture naturelle et végétale? «C’est pour un bel usage domestique, continue-t-elle. Car je me méfierais d’une industrie qui profiterait d’une tendance à la mode pour verdir son image.»

Le mot de la fin revient à Mme Jacques. «La teinture naturelle, ça rend les textiles précieux. Parce que ce sont des plantes, parce que ça vient de la nature, parce que ça n’a pas été transporté sur de longues distances, surtout parce que ça transforme notre lien avec les vêtements. Au début, on le faisait parce que les couleurs sont belles et parce que c’est le fun. Mais maintenant, je ne suis plus le même être humain. Ça m’a transformé de faire ça.»

Info, achats et ateliers: @couleurslocalesteinturenaturelle sur Facebook et @Couleurslocales sur Etsy

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Marie-Andrée Asselin et Marie-Hélène Jacques expliquant les étapes de la fabrication de teintures.

COMMENT ON FAIT?

Voici les étapes de fabrication et d’utilisation des teintures naturelles, dans les mots de Marie-Hélène Jacques, de Couleurs locales.

1) Lavage de la laine
› Ajouter la laine mouillée dans un bain de détergent neutre.
› Amener graduellement le bain à 40°C et maintenir pendant une heure.
› Laisser la laine refroidir dans le bain.
› Rincer abondamment. Cette étape est cruciale pour s’assurer de retirer les cires et les graisses qui empêcheraient la teinture de pénétrer.

2) Mordançage
› Ajouter la laine mouillée dans un bain où on a préalablement dissous de l’alun.
› Amener graduellement le bain à 90°C et maintenir pendant une heure.
› Laisser la laine refroidir dans le bain.
› Rincer abondamment. Le mordant est essentiel pour lier la majorité des molécules de teinture à la laine.

3) Préparation du bain de teinture
› Préparer les plantes colorantes en les réduisant en morceaux ou en poudre, si ce sont des racines ou des écorces. Cette étape n’est pas nécessaire avec les feuilles ou les fleurs.
› Faire tremper la matière végétale pendant 24 heures ou même plusieurs jours si elle est coriace.
› Amener graduellement le bain à 90°C et maintenir pendant une heure.
› Laisser refroidir et filtrer soigneusement.

4) Teinture
› Déposer la laine dans le bain de teinture froid. S’assurer que le chaudron est assez grand pour que la laine puisse y bouger librement.
› Amener graduellement le bain à 90°C et maintenir pendant une heure ou jusqu’à l’obtention de la teinte désirée.
› Laisser la laine refroidir dans le bain, ou l’oublier dans le bain toute la nuit jusqu’au lendemain matin s’il le faut.
› Rincer abondamment et sécher à l’abri de la lumière.