Tatouage et cancer du sein: cachez ces cicatrices que je ne saurais voir… [PHOTOS]

Francis Higgins
Francis Higgins
Le Soleil
Faire un pied de nez au cancer avec de l’encre et des aiguilles? Pourquoi pas? Plusieurs femmes ont recours au tatouage pour camoufler les cicatrices laissées par l’ablation des seins et la reconstruction mammaire. Une façon pour elles de retrouver une féminité et une estime de soi mises à mal par la maladie. À l’occasion du mois de la sensibilisation au cancer du sein, Le Mag a discuté avec une femme qui est passée par la chaise du tatoueur ainsi qu'avec une artiste du mamelon.

(Notez que cet article contient des photos de nudité. Nous préférons vous en avertir.)

Carolyne Rouleau n’a jamais eu de doute : avant même de subir ses chirurgies, elle savait qu’elle aurait par la suite recours au tatouage afin de cacher les cicatrices laissées par sa double mastectomie.

En 2014, à l’âge de 39 ans, la résidente de Rimouski est passée sous le bistouri à cinq reprises pour prévenir un cancer. Elle est ensuite passée sous le dermographe, l’appareil électrique à aiguilles qui injecte le pigment coloré dans la peau. Une décision qui ravit aujourd’hui la mère de trois enfants, toujours en santé.

Pourquoi avez-vous subi une double mastectomie?
Ma sœur est morte du cancer à 43 ans. Son diagnostic a poussé mes sœurs et moi à nous faire tester. Malheureusement, j’avais la mutation du gène BRCA2 qui prédispose au cancer des seins et des ovaires, un peu comme c’est arrivé à l’actrice Angelina Jolie [qui elle possédait le gène mutant BRCA1]. Je me suis donc lancée tête baissée, sans trop poser de questions, pour me faire enlever les seins et les faire reconstruire. C’était purement préventif.

Pourquoi avoir fait tatouer vos seins par la suite?
C’était certain dans ma tête que tout ça allait se terminer par un tatouage artistique. Je comprends que des femmes refusent de se lancer dans d’aussi gros projets. Après la mastectomie, plusieurs sont tannées de se faire jouer après et disent qu’elles en ont assez enduré. Moi, j’avais une idée en tête.


« Recommencer à porter des décolletés sans qu’on voie mes cicatrices m’a permis de retrouver ma féminité »
Carolyne Rouleau

Comment se passe la séance de tatouage?
Il m’a fallu trois séances de tatouage d’une heure chacune. C’est douloureux sous le sein, sur les côtés, près des aisselles, mais pas sur le devant du sein, qui est devenu complètement insensible. Ça fait mal, mais pas si pire que ça. Ça vaut la peine.

Comment avez-vous choisi votre dessin?
C’est propre à chaque femme. Moi, j’ai choisi un dessin qui représentait les couleurs préférées de ma sœur, parce que c’est elle qui m’a sauvé la vie en donnant sa vie pour moi, en quelque sorte, même involontairement. C’est à cause de sa mort que je me suis fait tester. Sans ça, j’allais décéder avant l’âge de 50 ans.

Pour l’inspiration du design, j’ai fouillé sur Internet. Je suis partie d’un tatouage qui avait attiré mon attention, je l’ai retravaillé avec mon tatoueur pour qu’il soit personnalisé et à mon goût. Je ne voulais pas que ce soit une copie conforme de ce que quelqu’un d’autre avait déjà fait.

Au début, j’avais choisi des fleurs et des nénuphars pour un sein, puis un faux mamelon pour l’autre. Mais je n’aimais pas le mamelon. Il ne cachait pas toute la cicatrice et n’avait pas l’air vrai. De face, c’est beau, mais de profil, on ne voit pas l’effet 3D. En plus, on ne peut pas garantir sa couleur au final. Il est possible que ce soit trop foncé ou pas assez rosé. Je l’ai essayé, mais je n’ai pas pu m’habituer. Alors j’ai fait recouvrir mon deuxième sein d’un gros dessin artistique pour cacher ce mamelon. Je ne l’ai jamais regretté.

Carolyne Rouleau accepte de dévoiler son tatouage dans l’espoir de montrer à des femmes dans sa situation que des options s’offrent à elles après la mastectomie.

Il est aujourd'hui possible de recréer un mamelon lors de la chirurgie. Vous aviez considéré l’option?
Au moment de la mastectomie, garder le mamelon entraîne une hausse de 5 % à 25 % du risque de contracter le cancer. C’est au choix de chaque femme. J’aurais pu dire que je tenais à garder mon mamelon. Mais on passe justement par les opérations pour éviter tout danger que le cancer se déclare. On ne veut pas faire tout ça pour rien. Le chirurgien aurait pu laisser un petit bout de peau qu’il aurait transformé en mamelon, que j’aurais fait tatouer ensuite pour refaire l’aréole. Mais un dessin de mamelon, ce n’est pas un vrai mamelon. Et au Québec, peu de tatoueurs sont habitués d’en faire [sauf la tatoueuse que Le Mag a rencontrée, voir texte ci-contre]. Après avoir essayé, au final, j’ai préféré le dessin artistique.

Êtes-vous satisfaite du résultat?
Aujourd’hui, on ne voit plus aucune cicatrice. J’en suis très heureuse! Même que mon médecin a mis des photos de mes seins dans son bureau afin d’encourager d’autres femmes qui se posent des questions sur les tatouages.

Qu’est-ce que ce tatouage a changé dans votre vie?
Très tôt après l’opération, ça m’a permis de redevenir quelqu’un qui a de l’estime de soi. Recommencer à porter des décolletés sans qu’on voie mes cicatrices m’a permis de retrouver ma féminité. Mon tatoueur a fait en sorte qu’on ne voit pas un tatouage qui prend toute la place dans le décolleté, mais juste des tiges qui dépassent, quelque chose de beau. Et c’est juste assez pour intriguer les gens qui n’hésitent pas à me poser des questions sur cette procédure.

Les gens vous en parlent souvent?
Oui, et ça me fait plaisir de les informer. De toute façon, on le voit, le tatouage. Ce n’est pas que je n’ai plus de pudeur, mais après cinq chirurgies et des tatouages, je suis fière du résultat. Je n’en ai aucunement honte, même si je reste aussi discrète que possible. Je ne porterais pas de vêtements pâles sans brassière, car on verrait les fleurs au travers! Pas plus que je n’enlèverais mon top de bikini à la plage; je n’ai plus besoin d’en porter [en raison de ses implants], mais je ne voudrais pas gêner mes enfants. Mais si envoyer des photos de mes seins dans mon groupe Facebook sur la reconstruction mammaire permet d’encourager des femmes dans ma situation, je vais le faire avec plaisir!

Êtes-vous devenu accro au tatouage depuis?
Je n’avais jamais eu de tatouage avant la maladie. Mais je m’en suis fait faire d’autres par la suite : un papillon dans le dos près duquel on peut lire “Ma sœur, mon ange”, puis un sur l’avant-bras qui dit “Mon destin n’est pas le fruit du hasard, car mon chemin était déjà tout tracé”.

Info :
Fondation cancer du sein du Québec
Société canadienne du cancer
Groupe Facebook «Reconstruction mammaire : parlons-en!»

*Note : des passages de cette entrevue ont été légèrement édités afin de mieux cadrer dans un format de texte questions-réponses.

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La tatoueuse Jessica Cotte

JESSICA COTTE, L'ARTISTE DU MAMELON TROMPE-L'ŒIL

Dans son studio de Sherbrooke, Jessica Cotte tatoue des mamelons. D’un savant mélange d’encres et de nombreux coups d’aiguilles, elle dessine le petit bout de féminité qui manque aux femmes qui ont survécu au cancer du sein.

«Je n’aurais jamais pensé que ça ferait autant de bien à quelqu’un de retrouver ses mamelons, de passer d’un sein complètement nu à quelque chose qui nous rappelle ce qu’on avait avant», confie la Française qui a quitté Montpellier avec son conjoint pour s’installer au Québec, il y a une décennie.

C’est en voyant un reportage sur une tatoueuse de mamelons en France qu’elle a eu la piqûre, si on peut dire. «Du coup, je me suis sentie obligée de le faire. Quelqu’un au Québec devait pouvoir faire ça.»

Survivante du cancer du sein, cette cliente de Jessica Cotte s’est fait redessiner des mamelons : l’avant ci-dessus, l'après ci-dessous.

S’est amorcée un long entraînement, car ne tatoue pas des mamelons qui veut. Il y a notamment un art derrière le choix des couleurs. Pendant des mois, Mme Cotte s’est exercée sur des échantillons de peau artificielle, sur des amis et même… sur sa propre jambe! Qu’on se rassure, ces essais pourront être recouverts.

Questions techniques…

Comment choisit-on la couleur des mamelons si on ne dispose pas de photos «d’avant»? «On se fie à la couleur de la bouche, des lèvres, au naturel. On tente de s’en rapprocher le plus possible. Et on essaie de dessiner la lumière pour donner un effet 3D. C’est bien important de dessiner un téton qui pointe», explique-t-elle dans son accent du sud de la France.

Et comment trouve-t-on la position idéale des futures aréoles? «Il suffit de plier le bras droit pour toucher le bout du sein gauche avec les doigts, sans trop penser au mouvement. C’est là qu’on place le mamelon», dit la propriétaire du studio L’atelier des artistes.

Jessica Cotte s’est exercée sur des échantillons de peau artificielle, sur des amis et même… sur sa propre jambe!

Le but ultime est de créer «l’œuvre» la plus réaliste possible. «On sait qu’on a bien fait notre travail quand on a envie de les toucher pour vérifier s’ils sont vrais!»

C’est douloureux?

L’affaire demande environ quatre heures de préparatifs et de boulot sur la chaise. La douleur varie d’une cliente à l’autre, puisque certaines femmes qui se remettent d’une ablation ou d’une reconstruction ont parfois perdu en tout ou en partie la sensibilité dans cette partie du corps.

Au-delà de la douleur physique, Mme Cotte a constaté au fil du temps que sa spécialité s’accompagne surtout de fortes doses d’émotion. «Les réactions des clientes sont bouleversantes. C’est tellement intime. Parfois, elles se mettent à pleurer de joie, de soulagement, de peine d’avoir eu à traverser tout ça, dit celle qui admet pleurer avec elles. Je préférerais que le cancer n’existe pas et que je n’aie pas à faire ce métier, mais ça reste gratifiant de le faire dans ces moments.»

Info : L’atelier des artistes sur Facebook