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Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Avis aux couples, le meilleur moyen de savoir ce qui se cache dans la tête de quelqu’un est de lui demander.
Avis aux couples, le meilleur moyen de savoir ce qui se cache dans la tête de quelqu’un est de lui demander.

Si on pouvait lire dans vos pensées

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CHRONIQUE / Si on pouvait lire dans vos pensées Annie et son mari, Mau, ne se touchent pas. Ils sont assis aux extrémités d’un long divan. Mariés depuis 23 ans, ils racontent à leur psychologue un moment qui les déchire encore : le fiasco de la fête de Mau.

Grand et élancé, avec une gueule à la Pierce Brosnan, Mau sait qu’il est beau. Et il semble estimer que le privilège d’être marié à un étalon oblige sa femme à élucider ses fantasmes. 

Alors, quand il s’est aperçu que son anniversaire ne serait finalement pas ponctué de costumes en latex, de dominatrice ou de trip à trois, il a été très déçu. 

Frustré, Mau a acheté un billet d’avion pour l’Italie et il est parti en voyage tout seul. 

Ce coup de tête, explique-t-il à la thérapeute, est l’aboutissement d’une déception récurrente dans sa vie; sa femme est incapable de lire dans ses pensées. Et après 23 ans de mariage, elle devrait y arriver, selon lui. «Je veux un verre d’eau avant d’en demander [un]», illustre-t-il. 

Cette scène n’est pas inventée. Elle a été filmée lors d’une vraie séance de thérapie de couple que vous pouvez visionner sur Crave.ca dans la série Couples Therapy. 

Par un de ces samedis soirs de confinement où on explore le grenier des sites de streaming, j’ai regardé ça avec ma blonde, est ça m’a fait réfléchir sur une grande source de malentendus dans toutes les relations humaines : la conviction qu’on devrait être capable de lire dans les pensées de l’autre.

Il faut dire que les humains pratiquent plusieurs fois par jour la lecture de pensées avec succès. On déchiffre les préoccupations de notre chum ou de notre blonde, les tourments de nos enfants, les attentes de nos amis, les demandes de nos patrons, de nos collègues ou de nos clients. 

On décèle des indices dans leurs mots, leurs moues, leurs intonations, et on devine comment ils se sentent, ce qu’ils pensent et ce qu’ils souhaitent. Notre cerveau effectue cette opération mentale sans trop d’effort. Intuitivement, on détecte la bullshit d’un vendeur, la colère d’un voisin, l’appréciation de notre patron, l’intérêt d’une date envers nous. 

Souvent, on fait une bonne lecture. Mais souvent, aussi, on se trompe. On lance une blague qui heurte. On offre un cadeau qui tombe à plat. On fait une critique à quelqu’un qui n’est pas disposé à l’entendre. On perçoit de l’arrogance là où il y a de la gêne, de la générosité où il y a de la manipulation, de la lâcheté où il y a de la souffrance. 

C’est là qu’on réalise qu’on n’était peut-être pas si doué que ça, finalement, pour la télépathie.

Chercheur à l’Université de Chicago, le psychologue Nicholas Epley étudie depuis 20 ans la cognition sociale et a écrit un bouquin savoureux intitulé Mindwise: How We Understand What Others Think, Believe, Feel, and Want (Mindwise : Comment nous comprenons ce que les autres pensent, croient, ressentent et veulent). 

Et s’il y a chose à retenir dans son livre, c’est qu’on tombe souvent dans les filets d’une illusion — l’illusion qu’on lit mieux les pensées de nos proches parce qu’on les connaît bien. 

«En vérité, écrit-il, vous comprenez probablement beaucoup moins bien l’esprit des membres de votre famille, de vos amis, de vos voisins, de vos collègues et de vos concitoyens que vous pensez.»

M. Epley et d’autres chercheurs ont mené toute une série d’expériences pour tester la fiabilité de nos lectures. Ils ont entre autres vérifié si on était capable d’indiquer qui nous aime la face parmi nos collègues, dans notre cercle d’amis ou dans un comité de sélection (on a de la difficulté à savoir). Et ils ont interrogé des couples pour savoir à quel point ils se connaissaient bien (pas tant que ça). 

Ce qui ressort de ces études, c’est que les gens sont à peine meilleurs pour prédire les pensées de leurs proches que celles d’un étranger. Le problème, c’est que plus on connaît quelqu’un, plus on a un excès de confiance envers nos impressions. 

Ce penchant s’explique notamment par notre égocentrisme («moi, je pense comme ça, donc lui aussi») ou par le recours excessif aux stéréotypes (ah, les femmes sont toutes de même!). 

Pour contrer ce penchant, Nicholas Epley nous suggère de faire un effort pour mieux comprendre nos proches. Il plaide pour une plus grande humilité à propos de ce qu’on sait — ou qu’on ne sait pas — à propos d’eux. N’essayez pas de vous mettre à la place des autres, laissez-les parler, conseille-t-il. 

À l’inverse, ne faites pas comme Mau avec Annie; ne vous attendez à ce que votre blonde ou votre chum lise dans vos pensées, même si vous êtes mariés depuis 23 ans. Le meilleur moyen de savoir ce qui se cache dans la tête de quelqu’un est de lui demander et d’écouter. Il ne vous dira peut-être pas tout. Mais vous serez déjà plus avancés qu’en essayant de deviner.