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Jonathan Custeau
La Tribune
Jonathan Custeau
En regardant ce soleil se coucher sur San Diego, aux premiers jours d’un tour du monde, j’étais loin de douter de tout ce qui m’attendait.
En regardant ce soleil se coucher sur San Diego, aux premiers jours d’un tour du monde, j’étais loin de douter de tout ce qui m’attendait.

Si on est devenus des grands hommes

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CHRONIQUE / L’anniversaire ne m’avait pas trop marqué dans les deux dernières années. Février avait passé sans que revienne le vague à l’âme qui me frappait toujours en même temps au milieu du mois. J’avais dompté la mélancolie déguisée en nostalgie. Lundi, 15 février, je célébrais neuf ans d’un départ pour une aventure plus grande que nature. Neuf ans d’un abandon total, d’un saut dans le vide pour un gars qui pensait mourir devant le vertige. Neuf ans du début d’un itinéraire ininterrompu de six mois où ma vie tiendrait dans un sac à dos de soixante litres.

Le paradoxe, neuf ans après la liberté, c’est de se retrouver coincé à la maison et de vivre dans un monde qui ne se visite plus, pandémie oblige. Que reste-t-il de cette liberté? Que reste-t-il du monde qui m’a servi de parachute quand je me suis élancé?

Chaque année, le 15 février, c’est comme un Nouvel An. C’est le jour des bilans. C’est cette envie de retourner le sablier.

J’avais 28 ans, la naïveté de 15. J’avais tout bricolé en trois mois, méthodiquement : un itinéraire, une liste d’objets à emporter, une liste des erreurs à éviter et une panoplie de photocopies pour les documents officiels qui me seraient nécessaires pour obtenir des visas ou un nouveau passeport en cas de besoin.

Si j’avais su, « j’aurais pas venu », comme le disait un personnage de la Guerre des tuques. Parce que j’aurais eu peur de tout le travail à réaliser en amont, de tous les défis qui m’attendaient, de tous ces inconnus qui se plaçaient stratégiquement dans ma trajectoire. C’est dire ce que j’aurais manqué. Une chance que je n’ai pas su.

Au moins deux fois, j’ai cru avoir égaré mon passeport. Au moins deux fois, j’ai galéré pour obtenir un visa à temps pour attraper un vol que j’avais déjà réservé. Au moins deux fois, j’ai retrouvé par hasard, sans l’avoir planifié, des gens que j’avais rencontrés dans une autre ville, un autre pays. Au moins deux fois, des étrangers ont refusé de m’abandonner à ma solitude alors que le découragement se promettait de me prendre la main.

Tokyo, Rio, Pétra, Riga, Wellington, Lisbonne... Le vertige me revient à revisiter en souvenirs ces destinations qui me faisaient envie.

Ce 28 juin 2012, il faisait quatre degrés Celsius à Vilnius, la capitale de la Lituanie.

J’ai égrené ma naïveté le long de la route, comme Hansel et Gretel, pour retrouver mon chemin vers la maison s’il me venait en tête de regarder en arrière. J’ai compris que la route vers ma vraie maison, elle se trouvait devant moi, avec bien des poids de moins sur les épaules.

La liberté, aussi séduisante soit-elle, est contraignante. Elle nous force à la vulnérabilité de demander l’aide d’un inconnu. Elle force l’indécis éternel en nous à prendre des décisions, à les assumer surtout. Elle nous force à renoncer. À dire adieu. À douter. À comprendre qu’il n’y a pas de forces sans faiblesses. À poser un genou par terre avec humilité pour reprendre la force de nous relever. À nous désintoxiquer de tout ce qu’on croyait connaître.

Au retour, je me suis ennuyé longtemps. J’ai bricolé une vidéo de tous ceux qui m’avaient fait rire, pleurer, sauter de joie. Mon utopie à moi, c’était de les réunir tous pour concentrer dans un même instant tout le bonheur d’un très long périple.

J’ai mis cinq bonnes années à maîtriser ma lèvre chevrotante, le 15 février au matin, quand je me revoyais saluer ma famille à travers les baies vitrées de l’aéroport de Burlington. Chaque fois, il y avait ce flashback en accéléré, comme le film d’une vie, qui me ramenait à ma coupe de cheveux manquée à Hong Kong, à ma surprise de composer avec une température de quatre degrés Celsius à Vilnius, en plein mois de juin, à mes 18 heures d’autobus en Argentine, quand j’étais trop crevé pour obtempérer aux ordres de policiers qui fouillaient le véhicule. Je revoyais le réveil brutal dans un train au Vietnam, parce que les rails cassés ne nous permettaient pas d’aller plus loin, et la crevaison du bus qui prenait le relais. Je sentais de nouveau l’air de la campagne de Battambang, au soleil couchant, quand des milliers de chauves-souris s’envolaient pour chasser au crépuscule. Et la brise des glaciers de Franz Josef, un peu fraîche après 20 h.

Ce qui me troublait, c’était cette promesse que je m’étais faite de ne plus jamais reprendre le rythme infernal que nous impose notre mode de vie de performance. Et d’année en année, j’en venais à la conclusion que je me laissais tomber moi-même, malgré les wake-up calls que je m’impose en traversant à nouveau les fuseaux horaires.

Souvent, j’ai pleuré un peu cet anniversaire. Cette année, pas de montée des eaux. Pas encore. Mais je réalise que depuis le départ de mes 28 ans, je n’ai jamais été aussi sédentaire. Je n’ai jamais été autant forcé de me réinventer non plus. Et j’anticipe les dix ans, avec cette envie de me bâtir ma propre place des Grands Hommes, en espérant ne pas me tromper d’un soir. Elle pourrait être virtuelle, peut-être, pour inviter tellement de gens à se brancher le même jour, au même moment, pour recapturer un instant la magie de tous ceux qui ambitionnaient seulement, cette année-là, d’être heureux dans la vie. Quand j’y pense, c’est fou ce qu’un 15 février de 2022 pourrait ressembler à un 15 février de 2012. Quand j’y pense, mon utopie de 2012 pourrait devenir réalité grâce aux moyens technologiques que nous a livrés la pandémie.

Je ne crois pas avoir réussi mon pari de ralentir, de ne pas laisser un horaire trop rempli dicter mes occupations. La pandémie nous a enseigné, en mars 2020, que nos rythmes de vie étaient insoutenables. Comme mon tour du monde en 2012. Il n’a fallu que quelques mois pour qu’on reprenne le rythme, malgré toutes les contraintes de la maladie, et qu’on l’accélère même sans raison évidente. Neuf ans après la liberté, visiblement, il me faut encore me ramener à l’ordre. Neuf ans après la liberté, néanmoins, le contexte mondial a semé la graine pour réaliser le rêve que je croyais impossible : réunir au même endroit, même virtuellement, tous ces étrangers qui ne se connaissent pas, mais qui ont en commun d’avoir pavé un bout de la même route. Le 15 février 2022, je pleurerai de nouveau. De joie, j’espère.