«Safe space»: bulles de bienveillance

Le terme «safe space» est un concept assez récent dans le vocabulaire populaire. «Espace sécurisé» pour certains, «zone neutre» pour d’autres, peu importe la traduction, il renvoie à un espace physique sans hostilité qui permet aux groupes habituellement marginalisés de dialoguer librement.

À travers différentes activités d’autonomisation, le Centre Filles de la YWCA de Québec offre aux jeunes de 10 à 15 ans s’identifiant comme fille un espace pour renforcer leur confiance et leur estime. 

Selon le même concept que la maison de jeunes, le Projet intervention prostitution Québec (PIPQ) dans le quartier Saint-Sauveur accueille les travailleuses et travailleurs du sexe de rue, pour socialiser ou se reposer. 

Malgré leur différente mission, ces deux organisations adhèrent au concept du safe space, un lieu bienveillant exempt d’oppression et de jugement, qui unit les membres d’une communauté.

«C’est une pratique militante qui existe depuis très longtemps», fait valoir le professeur à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval, Kévin Lavoie. «L’idée est de créer un espace qui peut être physique ou en ligne, au sein duquel les rapports de domination sont neutralisés, où on est reconnu par les siens.»

Le professeur Lavoie prêche plutôt pour l’utilisation du terme safer space: «tendre vers un espace davantage sécuritaire», précise-t-il.

Le premier usage du terme apparaît en 1980 dans l’étude Changing Corporate America from Inside Out: Lesbian Movements in America’s Second Wave, de la militante Nicole Christine Raeburn, raconte le professeur. Elle y explique comment, au milieu des années 80, les employées LGBTQ de l’entreprise AT&T se trouvent à la croisée de différentes oppressions, dans un caractère intersectionnel donc. Elles s’inspirent des assemblées des droits civiques américains pour créer des lieux de conversation bienveillants, des safe spaces

L’idée d’espace bienveillant est au coeur de l’animation du Centre Filles de la YWCA: elle apprennent à se respecter, à être capables de critiquer et donner leur point de vue sans attaquer les autres.

La «solidarité entre filles» à la YWCA

Depuis 2008, les programmes du Centre Filles de la YWCA sont offerts dans les locaux de l’organisation à Québec, et dans les milieux comme les HLM, les écoles ou les centres communautaires: un «comité filles» de septembre à mai, une «programmation loisirs» de mai à septembre, et les «samedis j’essaie», pour sortir les jeunes filles de leurs zones de confort, explique Chantal Gariépy, directrice des programmes de leadership des femmes et des filles de la YWCA de Québec.

Et l’idée d’espace bienveillant est au cœur de l’animation, ajoute Marie-Andrée Jean, chargée de projet et animatrice. «Les filles apprennent à se respecter, à être capables de critiquer et donner leur point de vue sans attaquer les autres. Certaines disent que c’est la première fois qu’on leur demande vraiment leur opinion.» 

Tous les programmes s’entament par une entente de groupe et l’atelier Solidarité entre filles. «Elles pointent ce dont elles ont besoin pour être capables d’interagir en dressant une liste de règles de communauté», illustre Mme Gariépy.

Une jeune ayant un trouble du spectre de l’autisme s’est fait une amie; des filles de l’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec (IRDPQ) ont réalisé leur rêve de suivre des cours de danse; de jeunes réfugiées discutent, entre elles, des réalités de leur quotidien. «L’acceptation n’est pas toujours facile chez les adolescents, souligne Mme Gariépy. Mais on sent des changements par rapport à la prise de parole, et l’affirmation de soi.»

Kévin Lavoie note deux niveaux d’action dans le concept du safe space: l’individuel et le collectif. «Une fois que cet espace est créé, il faut prendre soin de soi et des autres, toujours dans une perspective de bienveillance.» 

Au Centre Filles, le travail d’abord individuel aura donc un impact dans la communauté.  

Mieux outillées, prêtes à prendre des risques, les jeunes filles assimilent les compétences pour devenir de «bonnes citoyennes». «Elles acquièrent des pratiques d’inclusion et de tolérance», conclut Mme Jean. 


« L’idée est de créer un espace qui peut être physique ou en ligne, au sein duquel les rapports de domination sont neutralisés, où on est reconnu par les siens »
Kévin Lavoie, professeur à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval

Le PIPQ, lieu informel de sécurité 

Depuis presque 35 ans, le Projet intervention prostitution Québec (PIPQ) accompagne les travailleuses et travailleurs du sexe, qui sont majoritairement des femmes. Les intervenants vont à leur rencontre dans la rue ou les accueillent dans la journée au «milieu de vie», un local du quartier Saint-Sauveur. Elles vont s’y recueillir entre les heures de travail, pour prendre une douche, récupérer quelques produits d’hygiène, des condoms ou du lubrifiant, et se préparer un repas à la cuisine libre-service, toujours dans cet esprit d’espace sécuritaire. 

«Tout le monde se connaît dans le milieu de la rue, explique Julie Lederman, intervenante de milieu de vie au PIPQ depuis 13 ans. Il y a des querelles, des différends, mais ici, on ne les tolère pas. On garantit que toutes les parties seront respectées.»  

Au PIPQ, on ne parle pas du métier de travailleuse du sexe. On ne juge pas. On ne met pas de pression pour qu’elles sortent de la rue. Mme Lederman écoute, puis échange. «La majorité de mon travail est informel. On discute des difficultés dans leurs relations amoureuses, familiales ou interpersonnelles, d’un problème de toxicomanie ou de consommation. On travaille beaucoup sur la question du logement.»  

«Ce qui est difficile pour elles est surtout le regard dénigrant des autres, même par le système de santé et de services sociaux, poursuit l’intervenante. Elles ne se sentent pas respectées.» Le PIPQ entretient ainsi des partenariats avec le CIUSS, mais c’est l’infirmière qui s’adapte au milieu, pas le contraire.

Ce qui manque croit Mme Lederman, ce sont les espaces à «bas seuil» d’accessibilité, où tous sont les bienvenus, peu importe leur état ou leur condition. «Il faut plus d’espaces pour les gens marginalisés.»

Kévin Lavoie est également de cet avis. «Il y a encore du sexisme, du racisme, de l’islamophobie, dit-il. Les discriminations prennent beaucoup de place dans la société. Certains groupes ont encore besoin de ces espaces.»

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THE WOMANHOOD PROJECT: L'APRÈS SAFE SPACE

The Womanhood Project, initiative des Montréalaises Sarah Hini et Cassandra Cacheiro, offre une plateforme où les femmes — surtout — peuvent s’exprimer sans tabous. Des sujets aussi variés que la maternité, les abus, la santé mentale, l’avortement ou les menstruations y sont abordés. Bien qu’elle soit publique, cette plateforme est un safe space, rappellent Sarah Hini et Cassandra Cacheiro. 

Par l’art, dans un espace de réalisation de soi, The Womanhood Project dépeint une féminité hétérogène par des portraits — photographie et entrevue — de femmes tout aussi hétérogènes. Les participantes se mettent à nu, littéralement.

À travers la photographie et des entrevues, The Womanhood Project dépeint une féminité hétérogène: les participantes se mettent à nu, littéralement.

Avec le studio Bien à vous, The Womanhood Project a collaboré à la réalisation du vidéoclip de la chanson Lesbian Break-up Song de Safia Nolin. 

«En exposant leur corps et leurs idées, les participantes en prennent le contrôle, explique Mme Hini. Quand on a le contrôle, on se sent en sécurité. Et c’est à ce moment qu’apparaît le safe space.» 

La discussion découlant des photos et des entrevues croquées dans l’intimité de ces femmes est le résultat d’un exercice individuel, puis collectif, par le soutien d’une communauté en ligne. Les mots-clés «non moralisateurs» et «pas de jugement» sont au centre de l’exercice.

Coeur de pirate est l’une des personnalités ayant participé au projet Womanhood.

«Il y a plus de feedback positif que négatif, ajoute Cassandra Cacheiro. On reçoit aussi beaucoup de commentaires d’hommes qui disent que leur perception du corps de la femme a changé.»