Marche d'approche vers la face sud du Gasherbrum I (8080m) lors d'une tentative hivernale en 2011.

L'alpiniste qui ne rêve pas aux sommets

«Je m'en sacre-tu du sommet du Cho Oyu? C'est un gros plateau!» La franchise de l'alpiniste Louis Rousseau, au sujet du sixième sommet de la planète, qui culmine à 8201 mètres d'altitude dans l'Himalaya, a de quoi surprendre. Surtout que l'aventurier de 40 ans est actuellement en train de se rendre à l'autre bout du monde, au Tibet, pour s'y attaquer...
C'est que pour Louis Rousseau, un natif de Trois-Rivières qui réside depuis cinq ans à l'ombre du mont Sainte-Anne, à l'est de Québec, l'alpinisme est une question de vivre des expériences uniques, avec des compagnons de cordée significatifs, dans un environnement hors du commun. Bref, arriver au point culminant est un élément de l'équation en montagne, mais sans plus. «Oui, les 10 derniers pas sont tripants. Mais pour moi, le sommet est un moment d'angoisse. C'est là que je suis le plus loin de chez moi...»
Ce qui allume Louis Rousseau, c'est plutôt l'itinéraire. La voie choisie. La façon de faire l'ascension. Et actuellement, ce qui le fait rêver sur le Cho Oyu, bien avant le sommet, c'est la périlleuse face nord. Un immense mur de neige, de glace et de roc, raide et technique, qui n'a été grimpé qu'une seule fois auparavant, en 1988, par une équipe slovène qui incluait notamment le légendaire Marko Prezelj.
En compagnie de trois autres grimpeurs - le Polonais Adam Bielecki, l'Écossais Rick Allen et l'Allemand Felix Berg -, le Québécois compte à son tour établir une nouvelle voie qui passera par le centre de l'imposante face nord. Un audacieux trajet sur l'immense paroi de quatre kilomètres de large par plus de deux kilomètres de haut, en style alpin et sans l'usage d'oxygène supplémentaire...
Un projet «hors-norme» qui vaut la tentative, juge Louis Rousseau. Il faut savoir que le grimpeur est l'un des meilleurs alpinistes au pays, avec des réalisations qui ont eu des échos à l'international. Initié à l'escalade à l'âge de 15 ans sur le mur artificiel de l'École secondaire Chavigny à Trois-Rivières, Rousseau a multiplié les aventures en montagne à travers le monde par la suite.
Après avoir fait ses classes sur nombre de sommets, il s'est tourné vers les géants de la terre en 2007. À sa feuille de route, il a notamment la première ascension canadienne du redoutable Nanga Parbat (8125 m), en 2009, et une tentative hivernale au Gasherbrum I (8080 m), en 2011. Il est également été à trois reprises sur le mythique K2 (8611 m), frôlant à 300 mètres le sommet en 2009.
«En premier, c'est l'amour du voyage», simplifie avec beaucoup d'humilité Louis Rousseau. Puis la passion pour l'histoire de la montagne. Le Québécois la raconte avec enthousiasme et admiration. Celle de ces grimpeurs qui ont laissé leur marque sur les flancs des plus vertigineux sommets. Ces Polonais, Slovènes, Italiens, Français, Autrichiens et autres héros de l'univers vertical.
Des hommes que Rousseau se surprend à côtoyer aujourd'hui. «Moi, je suis un petit gars qui vient de Trois-Rivières. Je faisais des forts l'hiver!» rappelle le Québécois, s'excusant presque malgré son solide curriculum vitae. «Eux, ils ont grandi dans la montagne...» laisse-t-il tomber, encore impressionné d'avoir pu compter sur la collaboration de Marko Prezelj dans ses recherches pour son actuel projet. «J'ai pris une chance. Je lui ai envoyé un courriel... et il m'a répondu!»
Si Rousseau se retrouve au Cho Oyu, c'est pour poursuivre une histoire amorcée en 2007 avec l'Autrichien Gerfried Göschl. «Il m'a transmis sa passion pour l'Himalaya.» Les deux partenaires de cordée ont réalisé de beaux projets ensemble dans l'air raréfié, jusqu'à la tragique disparition de Göschl au Gasherbrum I, à l'hiver 2012.
Après s'être rendu sur place pour participer en vain aux recherches de son ami, Rousseau s'est retrouvé au Québec avec en héritage tous les projets du duo, toutes ces montagnes qu'ils rêvaient de gravir ensemble, toutes ces voies qu'ils avaient documentées et qu'ils prévoyaient faire.
Une période où Rousseau s'est permis une pause loin des 8000 mètres. Il en a profité pour rayonner ici, réalisant notamment en 2014 la première hivernale de Sens unique, avec le regretté Yannick Girard, au parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-­Malbaie.
Lui qui a connu les rigueurs d'un 8000 mètres en hiver, Rousseau reste encore marqué par le froid intense de cette ascension dans Charlevoix. Comme quoi le terrain de jeu d'ici peut réellement servir pour de plus grands projets.
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Depuis cinq ans, Louis Rousseau est en couple avec Véronique Denys... troisième Québécoise au sommet de l'Everest (8848 m), en 2011! Une rencontre entre les deux alpinistes qui n'aurait pourtant rien à voir avec la montagne, assure Rousseau. «Un hasard de la vie», se réjouit le jeune papa d'un garçon de deux ans et demi.
Ce sera donc la première expédition d'importance depuis la naissance de son fils. Bien qu'il peut compter sur la compréhension et le soutien de maman, l'épidémiologiste de formation et fonctionnaire à la Sécurité publique en mesure d'urgence comprend mieux que quiconque les risques. Sans compter qu'avec son expérience en montagne, il a vu son lot d'accidents et de décès.
À commencer par la mort de son ami Gerfried, qui était lui-même papa. «J'ai été en Autriche auprès de sa famille, j'ai vu l'après...» Rousseau s'attend donc à ce que sa vigilance soit renforcée par son rôle de père.
«Tu sais, quand on conduit une voiture, on finit par ne plus y penser. On le fait distraitement, on écoute la radio, on mange... On n'est pas constamment à tout anticiper, à tout analyser ce qui se passe devant nous. Là, je vais revenir sur le radar.»
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Au moment où Louis Rousseau se retrouve en action dans l'Himalaya, la compagnie de son partenaire polonais Adam Bielecki permet de tourner une page de l'histoire avec Gerfried Göschl. C'est que Bielecki a été l'un des derniers à côtoyer son ami autrichien avant sa disparition. Le Polonais était lui aussi sur le Gasherbrum I - il venait d'ailleurs de réaliser la première ascension hivernale - quand la tragédie a frappé.
Pour Rousseau, la boucle sera ainsi bouclée. Une symbolique forte qui prendra tout son sens sur les parois du Cho Oyu, tandis que la nouvelle cordée cherchera à écrire un autre chapitre de l'histoire himalayenne.
À la mémoire de Gerfried. Et à la gloire de tous ceux qui vénèrent les montagnes.
Marche d'approche vers la face sud du Gasherbrum I (8080m) lors d'une tentative hivernale en 2011.
Louis Rousseau
À 8000 m, comme dans un sprint
Soyez-en certains, l'alpiniste Louis Rousseau tripe actuellement. Après des mois de préparation, le Québécois s'attaque à la face nord du Cho Oyu avec une dévorante passion. Et il le faut, car sinon pareille aventure deviendrait un véritable cauchemar. Il prévoit cinq semaines pour l'ensemble de son périple. Six à sept jours uniquement pour l'ascension de la voie. Le tout sans oxygène. Le genre d'ascension technique où brille cependant Louis Rousseau. Une progression où le rythme sera au ralenti, tandis que le corps tentera de survivre à l'altitude extrême. «À 8000 mètres, c'est comme parler ou boire après un sprint. Comme en hyperventilation, mais ça ne s'arrête pas», décrit Rousseau. Et dire qu'il faut grimper ensuite...